Dougoukolo Alpha Oumar Ba-Konaré et Drissa Kanambaye, chercheurs et spécialistes du Mali, et plus précisément de la nation Peule et de la communauté Dogon s'expriment. Une interview croisée autour de la genèse de ce conflit inter-communautaire entre Peul et Dogon et des récents terribles massacres perpétrés dans la région. 

Centre du Mali, une région en proie aux conflits inter-communautaires

Plus qu'une alerte, une urgence, un cri : la dégradation de la situation sécuritaire au Sahel

Dougoukolo Alpha Oumar Ba-Konaré et Drissa Kanambaye, chercheurs et spécialistes du Mali, et plus précisément de la nation Peule et de la communauté Dogon s'expriment. Une interview croisée autour de la genèse de ce conflit inter-communautaire entre Peul et Dogon et des récents terribles massacres perpétrés dans la région Centre du Mali.

https://youtu.be/mWKwSeVOuO8

Priscilla Wolmer : il y a 3 évènements tragiques qu'il faut garder en mémoire. L'attaque d'Ogossagou, le 23 mars 2019), l'attaque de Koulogon, un village peul dans la région de Mopti le 1er janvier 2019 et le massacre dans la nuit du 9 au 10 juin 2019 dans le village de Sobane-Da. Trois massacres, trois carnages qui illustrent le climat délétère entre Peuls et Dogons. Quelles sont les circonstances qui ont présidées à cette situation ?

Dougoukolo Alpha Oumar Ba-Konaré : Je pense qu'il y a un passé assez compliqué que l'on ne peut pas ramener à cette année ni à l'année 2018. C'est très difficile de dire quand exactement les problèmes actuels ont commencé. De manière générale, je préfère garder l'année 2012 parceque cela montre bien que ce n'est pas une question de chasseur, ou de djihadiste mais une question qui renvoie à l'effondrement de l'État suite au coup d'État à Bamako en mars 2012.

Drissa Kanambaye : Effectivement et j'irai même plus loin en rapprochant cette destabilisation de l'assasinat de Khadafi. 

Koufa est le nom de son village situé dans la région de Mopti, dans le centre du Mali. Photo : Mopti. © Getty Images/Friedrich Schmidt

 

Au début, dans la région de Mopti, les attaques étaient ciblées. Je considère que les éléments d'Amadou Koufa, (Koufa du nom de son village peul), sont les responsables.

Amadou Koufa

 

La première victime assassinée est une personnalité reconnue dans la zone, Monsieur Songoro Théodore. Après, ce fut le tour de Monsieur Souleymane. Après, d'autres personnes ont été tuées et des petits villages incendiés.

Simple constat : l'État malien est absent du terrain. Pour se défendre contre les attaques, les villageois se sont formés en groupe pour éviter d'être les prochaines victimes sur la liste d'Amadou Koufa.

Priscilla Wolmer : Que fait l'État malien ?

Dougoukolo Alpha Oumar Ba-Konaré : Malheureusement, l'État ne peut pas faire grand chose. Comme Drissa Kanambaye vient de le dire, il y a eu beaucoup d'attaques ciblées, beaucoup d'intimidations envers les fonctionnaires de l'État, par ceux qui se revendiquent djihadistes comme les proches d'Amadou Koufa. Ils ont ciblés les juges, les préfets, les notabilités locales dogons, comme peuls ainsi que d'autres communautés. Leur but ? Diviser pour mieux régner. Couper les autorités anciennes pour mieux subjuguer la population. Aujourd'hui, il y a des tas de crimes dans le Centre du Mali et c'est très difficile de dire si ce sont des crimes commis par des bandits, par des djihadistes ou par des milices. Cela contribue à créer l'ambiguité qui attise les tensions inter-communautaires.

Aujourd'hui, l'État n'arrive pas à aller au bout des décisions qu'il prend.

Après le massacre d'Ogossagou, la justice avait décidé de dissoudre la milice Da Na Ambassagou. C'est une décision préliminaire mais cela reste une décision quoi qu'il en soit. Et lorsque les militaires ont tenté d'aller saisir l'un des cadres de la milice, la population s'est opposée. Cela révèle à quel point les Maliens ne se sentent pas en sécurité et n'ont pas confiance en l'État pour pouvoir exercer la protection de la population, ni la justice.

Priscilla Wolmer : Dans ce contexte où l'armée et l'État sont complètement défaillants, ce groupe de chasseurs Dogons que vous citiez, Da Na Ambassagou a t-il raison d'exister encore malgré cette dissolution ?

Dougoukolo Alpha Oumar Ba-Konaré : Tout d'abord, pour moi, il est très gênant de parler de Da Na Ambassagou en les qualifiant de groupe de chasseurs Dogons mais je n'ai pas d'alternatives.

Souvent, je parle de milice car lorsque l'on parle de chasseur dans notre environnement, on parle souvent de confrérie. Je ne suis pas persuadée que l'on puisse vraiment faire un lien entre des groupes anciens qui ont une légitimité sociale et une milice qui se met de manière auto-proclamée à vouloir défendre des civils. Et puis, c'est un groupe qui revendique sa qualité Dogon et cela me gêne aussi parceque cela se rapproche trop de la population civile Dogon qui finalement n'est pas du tout responsable des actes de cette milice.

Au-delà de la nécessité de l'existence de différents groupes armés Dogons comme Peuls, on a vu que ce qui s'est passé à Sobane-Da est vraisemblablement commis par des groupes armés peuls. Il y a un cadre étatique dans lequel il est clair que c'est à l'armée de faire ce travail. Au Nord du Mali, il y a eu les accords d'Alger qui ont permis aux groupes armés d'obtenir une légitimité mais de manière très cadrée, observée par la communauté internationale. On a ce vide dans la région Centre du Mali, peut-être qu'il faudrait aller là, trouver des accords, trouver des interlocuteurs légitimes. Actuellement, personne n'est légitime et il y a une prolifération des armes, un manque de contrôle des milices. Il n'y a aucun moyen de s'assurer qu'effectivement, c'est de la protection seulement qui sera requise. 

Dans un environnement où l'on voit miliciens, bandits, djihadistes faire tous les trois les mêmes types d'activités, c'est à dire : chasser des gens, tuer des gens, voler des gens, il devient difficile de savoir qui est qui. 

Priscilla Wolmer : Les armes circulent-elles librement au Mali ?

Drissa Kanambaye : Il faut revenir à ce groupe d'auto-défense, Dan Na Ambassagou (fondé en 2016 au Mali) et à son chef Yousouf Toloba, moi, je l'appelerai comme cela. Vous savez, la nature a horreur du vide. À un moment, il n'y avait personne : ni État, ni autorité pour protéger les populations. Et comme nous avons constaté qu'il y avait des assassinats ciblés, des personnalités qui en tout cas, au début étaient des dogons, finalement la logique a pris le dessus. Les villages originellement ont été fondé par des chasseurs et un chasseur a toujours son arme pour aller tuer le gibier entre autres espèces mais quand les hommes sont attaqués, il ne peuvent que ce défendre avec les moyens qu'il ont à leur disposition. 

Youssouf Toloba et son groupe armé Dan Nan Ambassagou

 

Priscilla Wolmer : Des armes de chasseurs.

Drissa Kanambaye : Au début, c'était des armes de chasseurs. Maintenant, ils ont d'autres armes. 

Priscilla Wolmer : Pourquoi ?

Drissa Kanambaye : Ces armes sont des butins de guerre. Comment un agriculteur dogon pourrait avoir les moyens d'acheter une kalach à plus d'un million de FCFA ?

Priscilla Wolmer : Les batons et les machettes d'antan ont été remplacées par les mitraillettes. Qui les a fourni ?

Drissa Kanambaye : Au Mali, on a souvent tendance à vouloir identifier le sexe du diable et finalement, on finit par dîner avec le diable. C'est ce qui s'est passé ! Dès le début du problème, on savait très bien que le groupe d'Amadou Koufa était là. Au début, ils allaient de mosquée en mosquée, pour essayer de prêcher mais qui est celui qui peut prétendre être musulman et venir prêcher en entrant avec des chaussures dans la mosquée ? Ils ont prévenu et informé les autorités, l'État. C'est resté lettre morte donc ce groupe d'auto-défense s'est formé.

Priscilla Wolmer : Dan Na Ambassagou se compose de 5000 hommes, de chef des Armées, de divisions. Ce groupe semble extrêmement bien structuré.

Drissa Kanambaye : Dan Na Ambassagou s'est formé en desespoir de cause. C'est le cri du desespoir.

Priscilla Wolmer : Aujourd'hui, peut-on toujours qualifier d'harmonieuse la relation entre la nation Peul et la communauté Dogon ?

Dougoukolo Alpha Oumar Ba-Konaré : Je suis assez sceptique du roman national malien. C'est vrai que peuls et dogons ont vécu ensemble dans les dernières décénies lorsqu'il y a avait la présence de l'État, un lien économique et un circuit commercial. Il ne faut pas oublier qu'il y a deux siècles encore, les Peuls ont fait un djihad qui a été très violent pour les Dogons. Il n'est pas possible d'effacer la mémoire sociale. Il y a un réel fond de tension.

 Scène relatant des épisodes de la guerre qui opposa le roi Ibrahim Njoya à un parti rebelle peul mené par Gbetnkom, entre 1892 et 1895. Première moitié du XXe siècle. Claude Germain - Musée du quai Branly - Jacques Chirac, Paris - RMN-Grand Palais

 

Priscilla Wolmer : Les Peuls, c'est une ethnie ?

Dougoukolo Alpha Oumar Ba-Konaré : Je parlerais plutôt d'une nation. Le Mali a cette chance d'être un pays constitué de plusieurs nations et on doit vraiment reconnaitre les identités des uns et des autres.

En tout cas, ce que je peux dire, c'est qu'en 2012, lorsque le gouvernment s'est effondré à Bamako, il y a eut des affrontements et 30 personnes ont été tuées. Le choc ! Tout le monde se demandait si c'est là le crime perpetré par des rebelles ou des djihadistes. Je me souviens, un maire du cercle de Koro, une zone où peuls et dongons vivent ensemble déclarait que ce qui s'est passé n'était ni la faute des djihadistes, ni la faute des rebelles. Tout simplement, l'État est parti. Les agriculteurs plûtot Dogons, les éleveurs, plutôt Peuls qui avaient des contentieux entre eux en ont profité. Ils ont réglé des comptes. Ce n'est pas une question de Peuls ou de Dogons. On aurait été dans la région de Kae, de Tombouctou, de Sikasso, sans l'État, avec la possibilité de régler des comptes, je pense que les gens seraient passés à l'acte. Ce que je trouve dommage, c'est que chacun essaye de se cacher derrière des groupes d'auto-défense.

Je me souviens avoir entendu en 2016 des messages sur des groupes Peuls invitant la population à trouver des munitions, des armes pour se protéger. Il y a quelques semaines, j'entendais un notable s'exprimant en langue Bambara pour appeler la population, les enfants de plus de 10 ans à se munir d'armes en vendant les ânes, les bicylcettes, les motos, et que ceux qui ont les moyens en achetent à ceux qui n'en ont pas. Un appel à se lever pour défendre la zone. C'est un appel à la criminalité de masse.

Il y a eut Ogossagou, où plus de 160 personnes ont été tuées, brûlées, décapitées, fusillées. Malheureusement après, il y a eut Sobane-Da où les gens étaient tués de la même manière. Il y a là un miroir, une implosion. Avec la présence de la Minusma, on est obligé de demander un désarmement de tout le monde. La Minusma, normalement, c'est dans son mandat d'assurer la protection des civils mais cela n'a pas été utilisé de manière très robuste. Je pense qu'ici, les communautés doivent faire un playdoyer commun.

Priscilla : Les communautés doivent-elles dialoguer, pactiser avec les djihadistes ?

Drissa Kanambaye : Les gens ne sont pas très bien identifiés. on ne sait pas qui est qui. Les appels à la haine, à l'achat d'armes, etc. C'est l'une des stratégies des djihadiste d'opposer les communautés entres elles et beaucoup d'officiels semblent ne toujours pas comprendre. Rappelez-vous Pr. Ali Nouhoum DIALLO, Ancien Président de l’Assemblée Nationale du Mali, et figure tutélaire du mouvement démocratique et de la communauté Peul, avait affirmé dans une interview accordée au Journal du Mali : "Si j'avais 16 ans, je prendrai les armes".

Et rappelons cette grande réunion de la communauté Peule appelant à combattre massivement. Moi, je suis Dogon de naissance mais je me sens ambassadeur du pays Dogon : les Peuls, les Dogons, les Mossis, les Daffi, les Kouroumba. Nous avons toujours prévenu du danger. À force de mettre une étiquette sur un cadavre, les gens finissent par oublier que nous sommes frères.

Priscilla : Alors, y a t-il conflit inter-communautaire entre Peuls et Dogons ?

Dougoukolo Alpha Oumar Ba-Konaré : Si, il y a des tensions inter-communautaires. C'est indéniable. Chacun est dans une sorte de paranoïa où il a peut de son voisin et ce n'est pas pour rien.

Priscilla : Est-ce à cause des ressources pastorales ?

Dougoukolo Alpha Oumar Ba-Konaré : On est au-delà de ça. L'insécurité est le problème majeur. Après le massacre d'Ogossagou, beaucoup on parlé de génocide. Je réfute et parle d'idéologie génocidaire. Certains discours violents autorisés dans l'espace publique comme : "Les Peuls sont des parasites, ils n'ont pas de pays, ils veulent destabiliser le pays des autres et donc il faut les éliminer jusqu'au dernier." ou à l'inverse : "Il faut qu'on s'unissent partout, qu'on se lèvent et qu'on aillent sur le terrain", cela crée des craintes dans les commautés même si ça reste à l'état de la parole. Être Peul, ce n'est pas une question de sang, c'est une question d'identification.

Que dit Amadou Koufa ? Il dit : "moi je suis venu ramener le royaume théocratique qui existait avant, je suis venu imposer le Djihad et les Peuls sont des apôtres du Djihad, les Peuls doivent me suivre". Mais, il ajoute : "je ne suis pas là pour faire des Peuls les dominateurs des autres". C"est très paradoxal, c'est très bizarre. Il dit venez me rejoindre mais si vous me rejoignez, ce n'est pas pour autant que vous aurez le pouvoir.

Drissa Kanambaye : Moi, je pense que ce n'est pas le fait de parler, que beaucoup de Dogons parlent la langue Peul, ce n'est pas parceque ce fut une langue de domination mais nous dans notre culture, on a toujours respecté nos voisins. Pour moi, en disant le pays Dogon, ce n'est pas une réclamation identitaire. On dit bien les pays Basques !

Priscilla Wolmer : Pardonnez-moi de vous couper la parole pour rappeler que Oumar Tall, de son vrai nom Omar Foutiyou Tall (ou Oumar Seydou Tall), appelé aussi El Hadj Omar ou encore Al-Fouti, est un souverain, chef de guerre, érudit musulman et soufi membre de la Tijaniyya. 

Drissa Kanambaye : Au XVIIIème siècle, El Hadj Oumar gouverne ses États comme une théocratie assisté par un Conseil comprenant quelques grands marabouts, certains de ses frères et des compagnons de pèlerinage. Puis, L’épopée d’El Hadj Oumar connaît dans le même temps une ample diffusion orale parmi les populations peules, notamment au Mali, et devient un mythe fondateur de l’islamisation de l’Afrique de l’Ouest. On a confié la chefferie de Bandiagara à Oumar Tall.

Priscilla Wolmer : Oui, toujours pour rappel de l'Histoire, entre 1858 et 1861, El Hadj Oumar Tall s’attaque aux royaumes bambaras de Kaarta et de Ségou (Bataille de Ngano). Le 10 mars 1861, il conquiert Ségou qu’il confie un an plus tard à son fils Ahmadou pour partir à la conquête d’Hamdallaye, capitale de l'empire peul de Macina qui tombera le 16 mars 1862 après trois batailles faisant plus de 70 000 morts.

La falaise de Bandiagara et sa vue sur la brousse

 

Obligé de se réfugier dans les grottes de Deguembéré, près de Bandiagara, il disparaît dans une grotte le 12 février 1864.

Son neveu Tidiani Tall sera son successeur et installera la capitale de l’empire Toucouleur à Bandiagara. Son fils Ahmadou Tall règne à Ségou, jusqu’à la conquête française en 1893.

Priscilla Wolmer : Quels sont les liens que les djihadistes entretiennent avec Amadou Koufa ?

Dougoukolo Alpha Oumar Ba-Konaré : C'est très simple. Les Peuls qui sont dans cette région, l'écrasante majorité ne pratiquent pas de manère rigoriste l'islam. Souvent, ils ne connaissent même pas des sourates. Il faut voir les injonctions que les djihadistes ont donné : "les femmes ne doivent pas sortir seules dans les villages." Cela est juste abérrant. Dans le monde Peul, les femmes sont des bergères, des maitresses de l'économie, des interfaces de communication avec les autres communautés. Empêcher cela, empêcher de pratiquer son identité, empêcher de contribuer à l'économie, c'est détruire le tissu social. De plus, il n'y a pas de culture martiale dans ces communautés. Les gens n'ont pas l'habitude de se battre. Ce n'est pas parceque dans un groupe comme celui d'Amadou Koufa, sur les 200 personnes, il y a peut-être 120 Peuls que cela signifie que le milieu Peul est vraiment fagocité et alimenté de cette manière là. Je pense que là aussi, une fois de plus, l'histoire peut nous renseigner sur le fait qu'il n'y a pas d'antagonismes fondamentaux. Lorsque le royaume théocratique a été fait par des peuls au centre du Mali, c'est d'autres Peuls qui sont venus le détruire. Les fidèles d'Oumar Tall, dont mes ancêtres effectivement, ont envahi et après, ceux sont les français qui ont décidé qu'Aguibou Tall allait devenir le roi de Bandiagara du fait de ses alliances avec les Peuls et les Dogons. En tout cas, il est difficle de parler de manière monolitique.

Aguibou Tall, fama de Bandiagara.

 

Quand il y a la paix, que l'économie est saine et que le commerce fonctionne, les communautés s'entendent.

Drissa Kanambaye : Nos voisins Peuls ne sont pas des djihadistes.

 

 

 

 

Priscilla Wolmer
Directrice de la rédaction