Depuis 2015, la Guinée-Bissau est empêtrée dans une énième crise politique - Un défilé de Premier ministre depuis plus de deux ans, aucune réunion plénière du Parlement depuis janvier 2016, pas de budget... Tout cela freine le développement économique du pays. Les élections présidentielles débutent le 24 novembre. Explication avec l'une des figures politique clef du pays, Baciro Djá.

Baciro Djá : « Ser cultu é a única forma de ser libre »

Guinée-Bissau : entretien avec Baciro Djá, candidat à l'élection présidentielle du 24 novembre prochain

Depuis 2015, la Guinée-Bissau est empêtrée dans une énième crise politique. Un défilé de Premier ministre depuis plus de deux ans, aucune réunion plénière du Parlement depuis janvier 2016, pas de budget... Tout cela freine le développement économique du pays. L'élection présidentielle débute le 24 novembre. Explication avec Baciro Djá, candidat à l'élection présidentielle avec le parti Frepasna.

54 ÉTATS : L'élection présidentielle approche à grands pas, le président Vaz, seul président depuis 25 ans à terminer son mandat est candidat à un second mandat. Que souhaitez-vous à la Guinée Bissau ?

Baciro Djá​ : La Guinée Bissau mérite la paix et le développement. C’est pour cela qu’on pense qu’il faut changer la politique du pays. Je crois en la jeunesse de mon pays. Avec la nouvelle génération et les femmes, je sais que l'avenir sera stable et le développement économique possible. Par ailleurs, je suis un fervent défenseur de la paix des peuples, la liberté de culte. Voilà, je prône le rassemblement de tous les Bissau-Guinéens. J'aime mon pays.

La Guinée Bissau mérite la paix et le développement

Dans la Constitution de la république de la Guinée-Bissau, c’est le président qui nomme le Premier ministre. Le PAIGC est le parti vainqueur des élections législatives. J’étais le vice-président du PAIGC, le directeur de la campagne, la deuxième figure du gouvernement de Domingo Simoes Pereira.

Jose Mario Vaz et Domingo Simoes Pereira

 

Il faut se demander si le problème entre Président Jose Mario Vaz et Domingo Simoes Pereira est un problème idéologique, politique ou une histoire de stratégie. Le fait que le président Vaz ait refusé la nomination de Domingo Simoes Pereira à la primature révèle un problème personnel entre les deux hommes.

N’est pas homme d’État qui veut, c‘est une vocation. Cela suppose le respect de l’état de droit

N’est pas homme d’État qui veut, c‘est une vocation. Cela suppose le respect de l’état de droit, le respect du modèle démocratique choisi par notre pays, la non-violence.

54 ÉTATS : Six prétendants connus dans cette course à la présidentielle : Domingos Simoes Pereira, ancien Premier ministre et leader du Parti africain pour l'indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC), qui domine la vie politique depuis l'indépendance en 1974. L’ancien Premier ministre Carlos Gomes Junior, sans étiquette, Umaro El Mokhtar Sissoco Embalo, porte-fanion du Mouvement pour l’alternance démocratique (Madem) ou encore Nuno Gomes Nabiam, candidat malheureux de la présidentielle de 2015. D’après-vous, Baciro Djá, quelles devront-être les qualités du futur président de la république de la Guinée-Bissau ?

Baciro Djá​ : Le futur président de la Guinée-Bissau doit être un homme d’État, un responsable politique de son pays. Il devra disposer d’une solide formation dans la haute administration publique et d’un parcours politique conséquent. Ne surtout pas être un businessman habitué à s'enrichir grâce à sa situation. Le futur président devra penser au peuple bissau-guinéen, connaître la Constitution, s'adapter aux circonstances, s'élever au-dessus des dissensions. Et mettre un terme à l'interminable crise au sommet de l'État.

54 ÉTATS : Est-ce votre cas ? Faites-vous parti des candidats ?

Baciro Djá​ : Je pense avoir le profil. J’ai de l’expérience en politique. J’ai débuté à la base en simple fonctionnaire d’État, puis j’ai occupé plusieurs postes ministériels : ministre de la défense et des anciens combattants sous Carlos Gomes Junior ; ministre de la jeunesse et des sports sous Domingo Simoes Pereira ; ministre chargé des relations avec le Parlement et porte-parole du gouvernement de Domingo Simoes Pereira, et directeur national de la campagne de José Mario Vaz, avant de gravir les échelons jusqu’à devenir Premier ministre.

J’ai eu la chance de travailler avec tous les candidats qui se présenteront à l’élection présidentielle du 24 novembre. Nous nous connaissons tous très bien. Moi, je veux offrir au peuple Bissau-Guinéen de réels changements.

Moi, je veux offrir au peuple Bissau-Guinéen de réels changements

Contrairement à d’autres, je sais avancer quand il le faut et démissionner s’il le faut.

Je pense avant tout au peuple

54 ÉTATS : Le pays traverse une énième crise politique depuis 2015, à quoi est due cette fragilité en Guinée-Bissau, cette dissension entre les partis politiques, cette querelle permanente entre les individus ?

Baciro Djá​ : Le PAIGC a une sorte de domination historique, et gagne presque tout le temps les élections, et donc les luttes se font au sein même du parti. La vie politique est très tendue, très compétitive, l’accès à l’État est vraiment décisif. Il y a un manque de confiance de la classe politique avec les individus. Il faut réconcilier la classe politique. 

54 ÉTATS : Comment ?

Baciro Djá​ : Avec des gestes, des actions dignes d’un homme d’État. Avec une certaine équidistance entre le pouvoir législatif et présidentiel. Le président doit être rassembleur. Il doit veiller au fonctionnement normal de nos institutions. Cela fait plusieurs années que l’on est dans une situation de guérilla institutionnelle. Ce n’est pas normal qu’en Guinée-Bissau, il y ait toujours ce conflit entre le président de la république et le Premier ministre.

La Guinée-Bissau est une république multipartite représentative semi-présidentielle. Le président de la république est le chef de l’État, le Premier ministre est le chef du gouvernement. Le pouvoir exécutif est exercé par le gouvernement tandis que le pouvoir législatif est partagé entre le gouvernement et l’Assemblée nationale populaire. Le pouvoir judiciaire est indépendant de l’exécutif et du législatif.

54 ÉTATS : Le PAIGC a remporté les législatives sans obtenir de majorité absolue au parlement. Pourquoi aucun parti n’a la majorité en Guinée-Bissau ? Ni PAIGC, ni Frepasna, ni MADEM-15, formé par 15 députés frondeurs du PAIGC, ni Parti de la Rénovation sociale (PRS), comment expliquez-vous cela ?

Baciro Djá :​ Il y a un manque de confiance entre les partis et la classe politique. Le PAIGC est le parti au pouvoir depuis 40 ans. Où sont les actions ? Je crois qu’en Guinée-Bissau, aucun parti ne pourra gagner avec la majorité. Il faut privilégier le dialogue et être prêt à faire des compromis.

54 ÉTATS : Parlez-nous de Frente Patriotica de Salvaçao Nacional (FRESPANA), votre parti. Vous aviez évoqué une concurrence déloyale, une forme de corruption dans une interview accordée à Diaro de Noticias. Est-ce un des maux qui gangrène le pays ?

Baciro Dja : Frepasna incarne le changement. C’est un nouveau parti politique que j’ai créé en 2018. Les adhérents sont majoritairement des cadres, des diplômés inquiets pour l’avenir de leur pays et lassés par ce parti politique. Avec Frepasna, nous avons la volonté de retrouver une démocratie, de métamorphoser notre pays en un État de droit. Changer la Guinée-Bissau pour être un pays compétitif au niveau continental et international. Il est inacceptable de disposer d’autant de ressources humaines et de richesses minières dans notre pays et de rester toujours pauvre.

54 ÉTATS : Pourquoi Frepasna, à la dernière élection législative, n’a pas remporté de sièges à l’Assemblée nationale ?

Baciro Djá :​ Nous avons fait campagne dans tout le pays mais les 3 derniers jours avant l'élection législative, la corruption a opéré. Un mois avant les élections, personne ne pouvait dire que Frepasna n’aurait pas de député. La corruption existe en Guinée-Bissau, l’achat de consciences, l’argent sale.

La corruption existe en Guinée-Bissau, l’achat de consciences, l’argent sale

54 ÉTATS : C’est très grave. Vous êtes en train de parler de corruption ? D’achat de votes par les autres partis ? Quelles sont vos preuves ?

Baciro Djá :​ C’est évident. Tout le monde sait cela en Guinée-Bissau.

54 ÉTATS : Vous avez dit qu’on ne sait pas d’où provient l’argent. Il n’est pas rare d’entendre que la Guinée-Bissau est une plaque tournante où la drogue transite d’Amérique Latine pour remonter vers votre pays et certainement vers d’autres États. Vous confirmez ?

Saisie de drogues

 

Baciro Djá : À 3 trois heures de bateau de la Guinée-Bissau, l’archipel des Bijagos est constitué de 88 îles. La Guinée-Bissau n’a pas la capacité de contrôler toutes ses îles. La Guinée-Bissau est certainement une zone de passage de la drogue mais de la à dire que c’est un cartel de la drogue. C'est faux. La population n’a même pas les moyens d’acheter un sac de riz, ni du poisson.

54 ÉTATS : Pourtant, la cajou (noix d'anacarde), cultivé sur environ 12% du territoire national, est la principale denrée d'exportation de ce pays, et le pays possède de nombreuses autres ressources naturelles : bauxite, bois, pétrole, phosphates… Votre littoral est très riche en poissons également.

Baciro Djá :​ La classe moyenne bissau-guinéenne n’a pas les moyens de se procurer de la drogue. Il n’y a pas de cartel de la drogue en Guinée-Bissau. Il y a des facilitateurs parce que nos 88 îles ne sont pas bien contrôlées. Je peux vous l’affirmer en tant qu'ancien ministre de la défense, il existe une « cellule de la criminalité transnationale » établie par des agences de l'ONU et Interpol sous le nom d' «'initiative côte de l'Afrique de l'Ouest ». 

54 ÉTATS : Les perspectives économiques et sociales demeurent fragiles en Guinée-Bissau car fortement dépendantes du secteur de l’anacarde, de la continuité des réformes amorcées et du climat politique. Quel sera votre plan pour stabiliser le pays et attirez les investisseurs ?

Le tri de la noix de cajou dans une entreprise de décorticage de la noix. © AFP/GEORGES GOBET

 

Baciro Djá : Il faut reformer l’État Bissau-Guinéen. Accompagner des personnes qui ont les mains propres en Guinée-Bissau. Il faut reformer la justice. Il y a énormément de corruption dans le système judiciaire de notre pays. Il faut réformer la fonction publique.

54 ÉTATS : Effectivement, en Guinée-Bissau, les enseignants ont passé les dernières fêtes de Noël et de la Saint-Sylvestre les poches vides. Le gouvernement a décidé de geler à nouveau leur salaire pour le mois de janvier 2019.

Baciro Djá :​ C'est exact. Chaque parti qui arrive au pouvoir place son partisan au sein de l’État. C’est absolument insupportable. L’État Bissau-Guinéen n’a pas vocation à être un État paternaliste. Il faut créer des mécanismes pour booster l’entreprenariat, créer de l’emploi. Le secteur privé est essentiel pour la réussite de notre développement.

54 ÉTATS : Si vous êtes élu, qui nommerez-vous comme Premier ministre ?

Baciro Djá :​ Je nommerai comme Premier ministre, un politicien expérimenté qui pourra m'apporter la majorité parlementaire. Il ne sera pas nécessairement issu du parti qui a gagné les élections législatives. Et le Premier ministre ne sera pas un homme attaché au pouvoir.

54 ÉTATS : Début juillet, un nouveau gouvernement a pris ses fonctions, Le mandat de cinq ans du président Vaz a expiré le 23 juin. La conduite des affaires est aux mains du nouveau gouvernement. Pour l’heure, 10 femmes figurent dans la nouvelle équipe, l’une d’elles, Suzi Barbosa, occupe le poste de ministre des Affaires étrangères et des communautés. La parité sera t-elle respectée avec vous ?

Baciro Djá : Le président José Mario Vaz a promulgué le 3 décembre 2018 une loi sur la parité pour la participation des femmes à la vie politique et aux instances de prise de décision. Cette loi sur la parité porte « sur l’établissement de quotas pour les femmes dans les zones de décisions avec une représentation minimale de 36% des femmes sur les listes à élire »

Suzi Barbosa, je l’a connais très bien. J’ai toujours cru en elle, d’abord en sa qualité de députée et de vice présidente du PAIGC. C’est un grand progrès de voir une femme occuper le ministère des Affaires étrangères mais la question de la parité ne doit reposer sur les compétences. Quel que soit le poste, il faut le mériter pour l’obtenir. 

54 ÉTATS :  Pour finir, quelle citation vous décrit le mieux ?

54 ETATS : « Ser cultu é a única forma de ser libre »

Priscilla Wolmer
Directrice de la rédaction