Affecté par la crise sahélienne depuis de nombreuses années déjà, 2019 aura vu le Burkina Faso se retrouver dans l'oeil du cyclone. Entre insécurité grandissante et crise sanitaire, le pays des Hommes intègres tangue dangereusement. A Ouagadougou, l'optimisme forcené généralement affiché par une majorité de Burkinabè commence à se fissurer. Et pour cause... 

Burkina Faso

Burkina Faso : vivre-ensemble ou périr...

Affecté par la crise sahélienne depuis de nombreuses années déjà, 2019 aura vu le Burkina Faso se retrouver dans l'oeil du cyclone. Entre insécurité grandissante et crise sanitaire, le pays des Hommes intègres tangue dangereusement. A Ouagadougou, l'optimisme forcené généralement affiché par une majorité de Burkinabè commence à se fissurer. Et pour cause... 

Il va de soit que personne ne prend la situation à la légère dans la capitale. Accrochage de faible intensité ou attaque en règle, chaque taxi brousse est porteur de rumeurs invérifiables tandis que les exactions majeures sont relayées par les médias internationaux. Clairement, l'actualité du pays aura été riche en nouvelles bien sombres tout au long de cette année 2019 et plus encore en ce dernier trimestre meurtrier. Il n'empêche que dans les allées du marché central de Rood Woko jusque dans les tablées des innombrables maquis, tout en passant par les établissements hôteliers désertés, les discussions sur le sujet ont tendance à étrangement se clôturer par un « cela va aller, tout va finir par rentrer dans l'ordre ».

Le propos se veut toujours sincère, généralement, il l'est. Il serait tout à la fois insultant et un peu court que d'évoquer une quelconque naïveté chez les interlocuteurs rencontrés. Parler d'incrédulité, voire de sidération, voilà qui nous rapprocherait en revanche bien plus de la réalité du moment. L'écrasante majorité des Burkinabè, il faut le comprendre, est en effet touchée dans ce qui lui est le plus cher : le vivre-ensemble. Cet idéal qui a fait du Burkina Faso un modèle de tolérance pluri-ethnique et religieux dans la sous-région comme sur le continent. C'est bien sa remise en cause qui inquiète aujourd'hui ce fameux pays des Hommes intègres qui voit certains de ses fils ne plus vraiment l'être.  

Ces dernières années et jusqu'à nos jours, le discours tenu – encore très largement repris à Ouagadougou – a été de dénoncer l'ennemi extérieur et les infiltrations  d'une internationale djihadiste sur le sol national. Problème transfrontalier que tout cela ! Quelques opérations militaires bien ciblées (avec l'appui de cette armée française pourtant tant décriée) et cette situation devrait pouvoir s résorber assez aisément. 

Ça, c'était avant. C'était avant que les terroristes d'Ansaroul Islam du prédicateur Ibrahim Malam Dicko (décédé en 2017), lui-même originaire du Soum, ne revendiquent l'attaque de Nassoumbou du 16 décembre 2016 qui coûta la vie à 12 soldats. C'était avant que l'année 2019 ne débute par le massacre de Yirgou –  entre 49 et 210 victimes selon les sources – faisant ressurgir un nauséabond antagonisme entre la communauté majoritaire des Mossis – organisée en milices d'auto-défense (Koglweogo) – et les éleveurs nomades peuls, fréquemment soupçonnés de connivences avec les djihadistes. C'était avant que des imams modérés et des enseignants tombent sous les balles de radicaux locaux et que la communauté chrétienne soit ciblée dans un pays où la mixité au sein des familles est souvent la norme de par la fréquence des mariages intercommunautaires.

Comme le faisait remarquer l'ONG International Crisis Group en septembre 2016, « au Burkina, les différentes communautés religieuses ne vivent pas simplement côte à côte, elles vivent ensemble. » C'est ce fameux vivre-ensemble qui menace d'exploser sous la pression d'islamistes passés maîtres dans l'art d'attiser les rivalités et éveiller les tensions. On a pu le constater au Mali. Toutefois, ce même exemple malien nous a également enseigné qu'il convient de chercher les responsabilités à tous les niveaux. Forcément, les regards se tournent vers le palais de Kosyam. 

Bien sûr, le Burkina Faso n'est pas le Mali mais il n'y a rien d'anormal à s'interroger – un exemple parmi tant d'autres – sur la sous-représentativité de la communauté musulmane (60% de la population) au sein de l'élite politique et administrative. Une réalité qui trouve ses racines en d'autres temps et qui n'est pas sans éveillée certaines frustrations au sein d'une communauté qui ne réclame généralement rien d'autre qu'un juste rééquilibrage des rôles au sein d'un Etat laïc. Un débat qui peut effrayer mais qui apparaît désormais nécessaire pour désamorcer certaines revendications et ainsi assurer la coexistence pacifique des différentes communautés.     

De même, la décision du président Kaboré de « légitimer » les koglweogo, milices qui s'érigent en « justiciers » à tous les sens du terme, ne peut qu'éveiller la défiance. Surtout que celles-ci, de par leur composition ethnique, ont une réelle proximité avec le pouvoir en place. Guère rassurant alors que l'élection présidentielle devrait se tenir en 2020. De quoi crisper un peu plus une armée loin d'avoir le petit doigt sur la couture du pantalon mais aussi une population qui peine à se réconcilier avec un passé toujours si présent alors que l'ombre d'un certain Blaise Compaoré, ce grand absent, reste toujours omniprésente dans bien des esprits. De la base au sommet de l'Etat.  

Cinq ans après l'exfiltration de l'autocrate par la France vers la Côte d'Ivoire, le vent d'espoir a fini par retomber et l'ancienne Haute-Volta se retrouve même confrontée à une crise humanitaire sans précédent. Le 5 novembre dernier, dans le quotidien français Le Monde, le directeur régional adjoint pour l’Afrique du Comité international de la Croix-Rouge Patrick Youssef dressait un constat édifiant : « Si l’on compare à 2018, on constate une nette augmentation du nombre de déplacés qui, rien que pour le nord, est passé de 280 000 au mois de mai à 480 000 actuellement. Près de 100 centres de santé ont fermé soit par manque de matériel, soit à cause l’insécurité, et environ 2 000 écoles ont aussi fermé leurs portes. Cette évaluation de la situation nous amène à des scénarios assez sombres. »

Des scénarios que les acteurs humanitaires ne connaissent que trop bien et tentent d'anticiper pour répondre à la crise du moment mais aussi à ses inévitables conséquences à venir. Une réponse d'urgence qui ne peut que difficilement se faire sans dynamique au niveau étatique et régional. Cette année 2020, avec son rendez-vous électoral, apparaît donc bien comme celle de tous les dangers pour le Burkina Faso. Elle sera en tout cas celle des grands défis pour des Burkinabè qui devront plus que jamais faire preuve de la plus grande cohésion afin d'éviter de tomber dans le piège infernal tendu par leurs ennemis : la haine. 

Herve Pugi
Journaliste