Tunisie : le pari de Youssef Chahed

Un Premier ministre tunisien jeune mais efficace

Tunisie : le pari de Youssef Chahed

Août 2017 marquera les un an de Youssef Chahed à la tête du nouveau gouvernement de la Tunisie. Un exécutif pluriel, sorte de paquebot sans autre gouvernail que la seule volonté présidentielle. Pour celui qui s’avère être le plus jeune Premier ministre de l’histoire moderne de son pays, la tâche s’annonce particulièrement ardue. Plus encore dans ce contexte de crise qui ne se dément pas depuis cinq ans. Moins homme providentiel que de devoir, il faut reconnaître qu’il fallait du cran pour relever ce défi. Un petit mot pour lui et son équipe ? Courage !

Il faut parfois être fou pour accepter certaines responsabilités. Être fou ou avoir un sens certain de l’État dès lors qu’il s’agit de se confronter à la gouvernance d’un pays dont la plupart des signaux sont au rouge. La Tunisie a ainsi usé pas moins de sept chefs de gouvernement en moins de six ans et le dernier nommé apparaît comme le moins expérimenté de tous. Peut-être pas une mauvaise chose d’ailleurs que d’avoir confié une telle charge à un quadragénaire volontiers présenté comme un "homme de dossiers" plutôt que comme une bête politique. Niveau dossiers, cet ingénieur agronome de formation est servi…

Alors, un dingue ce Youssef Chahed ? On ne peut évidemment pas écrire un tel propos. Depuis la révolution de 2011, la Tunisie voit l’Histoire s’écrire au quotidien et lorsque celle-ci toque à votre porte, peu importe l’ampleur de la tâche (forcément énorme), impossible de ne pas lui ouvrir. Plus encore lorsque vous êtes décrit comme "monsieur-tout-le-monde", une tare aux yeux de la petite notabilité politicienne, et que personne ne vous attendait à un tel niveau. Et puis qu’a-t-il à perdre ce Premier ministre ? Chômage, terrorisme, crise économique, conflits sociaux (n’en jetez plus !), la Tunisie traverse actuellement un tel marasme que personne n’imagine un seul homme, aussi brillant soit-il, redresser le pays en un tour de main !

En même temps, être "monsieur-tout-le-monde" pourrait bien être le principal atout de Youssef Chahed. C’est en tout cas un des bons côtés qu’a pu lui trouver Béji Caïd Essebsi. Le vieux lion connaît trop bien les arcanes du pouvoir pour savoir que nommer un personnage au caractère trop trempé aurait signé dans les plus brefs délais la mort de cette union nationale qu’il a appelé de ses vœux durant de longs mois. Sur une scène politique bouffie d’ambition, l’effacé ex-ministre des Affaires locales a le profil parfait pour mener cette coalition gouvernementale hétéroclite (sept partis) sans faire ombrage à ceux qui rêvent d’un grand destin national. Si guéguerre il doit y avoir, ce ne sera assurément pas celle des ego mais celle des petits chefs par médias interposés. Pas son affaire…

Déjà, les mauvaises langues n’ont pas manqué de susurrer à qui veut bien l’entendre que Chahed n’est qu’une marionnette. Le véritable patron, celui qui tire les ficelles, serait bel et bien dans son palais à Carthage.

Le président de la République de la Tunisie, Beji Caid Essebsi

Simple artifice de communication que ce jeunisme ambiant ? Ce n’est pourtant pas l’impression qu’a fait le Premier ministre lors de son passage devant l’Assemblée des représentants du peuple. Offensif, le nouvel occupant du Dar el-Bey a tenu avec force un discours de vérité. "Nous avons jusque-là été incapables de réaliser les objectifs de la révolution. Nos jeunes ont perdu espoir, la confiance des citoyens dans l'État a reculé", a-t-il notamment déploré avant de prévenir : "Nous sommes tous responsables [et] serons tous amenés à faire des sacrifices [...]". 

Plus récemment, la chasse à la corruption avec l'arrestation de Chafik Jarraya prouve bien le contraire. Au final, peu importe qui tient la baguette pour peu que la magie opère…

Ce n’est pourtant pas de magie dont rêvent les Tunisiens mais d’efficacité avant tout. Dans un contexte, ô combien compliqué, il y a effectivement tant de réformes à mener. Douloureuses, elles le seront autant qu’elles apparaissent indispensables. La question sécuritaire a son importance mais, de l’autre côté de la Méditerranée, ils sont nombreux à expliquer de quoi souffre le pays. Ce sont les inégalités sociales, la corruption et le chômage qui gangrènent une société qui s’est soulevée pour avoir droit à un avenir meilleur. Mettre en branle une telle machine n’est pas chose aisée et Youssef Chahed n’a pas hésité à lâcher le mot abhorré : austérité.

Évidemment, pas de quoi se mettre dans la poche les plus démunis qui ne connaissent que cela. Un moyen aussi, surtout, de prévenir et de mobiliser les forces vives de la nation. Il n’est effectivement plus temps de tergiverser. Dans ces instants compliqués, où tout paraît bien précaire, il en va de la responsabilité de chacun de combattre un statu quo forcément mortifère. Déjà, le Fonds monétaire international (FMI) tapote sur la table à la suite du récent prêt alloué d’un montant de 2,8 milliards de dollars sur 4 ans. On connaît sa patience et nul doute qu’il finira par taper du poing. Alors, plus que l’aide du FMI, la Tunisie veut croire que son salut passera par la grande conférence des bailleurs et investisseurs, prévue en novembre à Tunis et devant réunir 70 pays. Un rendez-vous crucial.

Bref, les chantiers sont nombreux pour l’ingénieur devenu Premier ministre. Le plus grand des défis sera malgré tout de durer. Lors de la cérémonie de passation de pouvoir, son prédécesseur, Habib Essid, a mis le doigt sur la précarité de la fonction : "La pire chose pour ce pays, c'est le changement de gouvernement chaque année ou année et demie". Youssef Chahed le sait comme il sait qu’une véritable course contre la montre est lancée. Il va devoir courir après le temps qui passe. Courir après le temps perdu. Courir sans plus se retourner. Reste à tenir la distance...

Priscilla Wolmer
Directrice de la rédaction