Quelles sont les causes de l'instabilité dans la région Centre du Mali ? Comment le conflit entre les Peuls et les Dogons a atteint un autre stade, celui de la lutte contre le djihadisme ? Pour rappel, la crise découlant de la prise de contrôle au Nord du Mali par des groupes indépendantistes et des groupes terroristes de 2012 à 2013 et le Coup d'Etat de mars 2012 ont suscité une vague d'instabilité et le soutien des partenaires internationaux du pays. L'organisation d'élections (présidentielle et législatives en 2013 et municipales en 2016) et la signature de l'Accord d'Alger (2015) ont constitués des avancées positives cependant des difficultés persistent sur fond d'instabilité gouvernementale. La présence des forces internationales au Nord assurent une relative stabilité mais les groupes terroristes adaptent leur mode d'action. Ils se sont installés au centre du Mali, notamment près de la frontière du Niger et du Burkina Faso. Ils s'attaquent aux symboles, aux représentants de l'Etat et aux populations. rencontre avec Drissa Kanambaye et Dougoukolo Alpha Ba-Konaré pour mieux comprendre.

Entretien avec Drissa Kanambaye et Dougoukolo Alpha Ba-Konaré

Mali : quelles sont les causes de l'instabilité dans la région Centre du pays ?

Quelles sont les causes de l'instabilité dans la région Centre du Mali ? Comment le conflit entre les Peuls et les Dogons a atteint un autre stade, celui de la lutte contre le djihadisme ? Pour rappel, la crise découlant de la prise de contrôle au Nord du Mali par des groupes indépendantistes et des groupes terroristes de 2012 à 2013 et le coup d'État de mars 2012 ont suscité une vague d'instabilité et le soutien des partenaires internationaux du pays. L'organisation d'élections (présidentielle et législatives en 2013 et municipales en 2016) et la signature de l'Accord d'Alger (2015) ont constitué des avancées positives cependant des difficultés persistent sur fond d'instabilité gouvernementale. La présence des forces internationales au Nord assurent une relative stabilité mais les groupes terroristes adaptent leur mode d'action. Ils se sont installés au centre du Mali, notamment près de la frontière du Niger et du Burkina Faso. Ils s'attaquent aux symboles, aux représentants de l'État et aux populations. Rencontre avec Drissa Kanambaye et Dougoukolo Alpha Oumar Ba-Konaré pour mieux comprendre.

https://youtu.be/wg6aLEjoz2s

Drissa Kanambaye : Aujourd'hui, les Peuls et les Dogons devraient s'associer pour combattre les djihadistes. Comment faire ? Les djihadistes sont installés de force chez nous. Si nous refusons de les loger, ils nous tuent. 

Dougoukolo Oumar Alpha Ba-Konaré : C'est une nuance très importante que soulève Drissa Kanambaye. J'ai en mémoire quelqu'un qui me demandait il y a deux ans : "pourquoi les Peuls soutiennent les djihadistes ?". J'étais choqué car je n'avais jamais compris les choses comme cela. Les Peuls ne soutiennent pas les djihadistes. Quand vous arrivez quelque part, il n'y a pas de tradition martiale, que sont-ils censés faire ?

Les premières communautés ont été tuées dans un fief Peul. Le chef djihadiste Amadou Koufa quand il a proclamé son djihad, le 3 mai 2015 a détruit à l'aide d'explosifs le mausolée de l'empire Peul du Macina, à 37km au sud de Mopti (Centre du Mali). Et lorsqu'il s'en est pris au Mausolée à Hamdallaye, ce lieu saint pour tous les Peuls, situé en plein coeur du Macina, la famille Barri qui est Peule a dit : "Nous ne pouvons pas accompagner le djihad d'Amadou Koufa". 

Amadou Koufa

 

Priscilla Wolmer : Pour rappel, la Minusma a précisé qu'il n'y a pas eu de victimes mais le mausolée a été endommagé : "portes soufflées et arrachées, un trou sur le mur large d'environ 90 cm et des fissures sur les angles".

Les casques bleus de la Minusma devant le bâtiment qui abrite le mausolée de Sekou Amadou détruit par un explosif.

 

Dougoukolo Oumar Alpha Ba-Konaré : C'est immédiatement après que les assassinats ont commencé et que les gens ont été obligé dans certains hameaux Peuls de recevoir et de faire la prière avec les djihadistes.

Si l'État Malien était intervenu ou avait collaboré avec les élites Peules à ce moment là, il n'y aurait pas eu le délitement qu'il y a eu par la suite. Cela a donné lieu en 2016 à l'expulsion de beaucoup de Peuls de leur village dans le Centre du Mali où les gens les accusaient d'être les complices des djihadistes.

Priscilla Wolmer : Quelle est la stratégie d'AQMI et d'al-Qaida avec les djihadistes ?

Dougoukolo Oumar Alpha Ba-Konaré : C'est une stratégie comme celle qu'ils ont eu avec les Tchétchennes, c'est une stratégie comme celle qu'ils ont eu avec les opposants au régime de Bachar el-Assad. C'est une stratégie comme celle qu'ils ont eu partout dans le monde. C'est à dire de cibler des populations en se disant que ces populations là ont des revendications légitimes envers leurs États et qu'elles sont manipulables avec un discours de justice sociale. D'ailleurs, toutes les revendications qui ont eu lieu dans le monde Peul sont basées sur des revendications de justice sociale.

Je prends le cas du djihad de Hamdallaye du Macina. Ils ont laissé entendre que les Peuls bergers sont des victimes des Bambaras, des Touarègues. Voilà des infidèles et nous allons sécuriser la région. C'est ce que la théocratie a fait. Pareil avec les Peuls du Fouta Toro et du Fouta-Djalon.

Drissa Kanambaye : Je reviens sur le massacre du village Peul de Ogossagou où la milice de Sékou Allaye Bolly était présente. Pourquoi la piste d'accrochage entre la milice de Sékou Allaye Bolly et la milice d'Amadou Koufa n'a pas été inspectée ?

Priscilla Wolmer : Sékou Allaye Bolly, commerçant natif de Mopti est devenu une figure de la communauté Peule.

Sékou Allaye Bolly dans sa caserne à Mopti, le 12 mars 2019.

 

Il s'est donné pour mission d'extraire les jeunes Peuls des rangs des groupes jihadistes qui essaiment dans le centre du Mali. Il refuse l'amalgame avec Amadou Koufa, prédicateur radicalisé devenu l'un des visages peuls d'Al-Qaïda.

Drissa Kanambaye : Le massacre d'Ogossagou a eut lieu un samedi. Le dimanche, le gouvernement lors d'un conseil extraodinaire dissout le mouvement Dan Na Ambassagou. C'est très grave car l'État en faisant cela a accusé les Dogons. Comment en moins de 24h00 on peut désigner les coupables d'une tuerie de masse ?

L'une des images prises par un membre de Tabital Pulaaku dans le village d'Ogossagou, où au moins 154 civils peuls ont été massacrés dans une attaque, samedi 23 mars 2019. © DR / Tabital Pulaaku

 

Dougoukolo Oumar Alpha Ba-Konaré : Il y a trois éléments sur lesquels il faut revenir.

Premièrement, je ne crois pas que Sékou Allaye Bolly récupère des jihadistes. Je crois que c'est une entreprise qui capitalise sur le climat actuel avec le DDR  (Désarmement, démobilisation, réinsertion) appuyé par l'État. Je ne donne aucune légitimité à ses actions.

Deuxièmement, les hommes de Sékou Allaye Bolly sont des ignorants récupérés pour attester que le DDR fonctionne. Ces hommes aujourd'hui désarmés font aussi parti des victimes.

Troisièmement, le mouvement Dan Na Ambassagou est connu pour l'éviction des civils qu'ils ont blâmé pour avoir "collaboré" avec les djihadistes et je pense qu'il y a une responsabilité de Dan Na Ambassagou. Les gens tués dans le village d'Ogossagou sont tous des Peuls. Pour moi, c'est un crime ethnique !

Les gens tués dans le village d'Ogossagou sont tous des Peuls. Pour moi, c'est un crime ethnique ! 

La réaction du gouvernement doit être la même pour tout le monde. Désarmer Sékou Allaye Bolly, désarmer Dan Na Ambassagou et désarmer les autres. Le gouvernement s'est senti dos au mur et a agit avec précipitation.

Le gouvernement a bien fait de condamner mais la dissolution des milices aurait du être exigée avant et de manière générale pour tous les mouvements.

Drissa Kanambaye : Quand il y a eut cette histoire de DDR, 11 milices se sont déclarées. 

Dougoukolo Oumar Alpha Ba-Konaré : Moi j'affirme que c'est une arnaque car ce n'est pas la première fois que j'entends parler de ces milices Peuls. En juin 2016, des Peuls ont dit : "je veux faire partie du DDR."  

Hama Foune, lors de l'annonce de la création du MDP, le 25 juin. © DR

 

Hama Foune Diallo ce bandit, fils de berger, mercenaire du delta ayant combattu soit disant en Sierra Leone, au Liberia, avec un passé très sulfureux que des gens ont essayé de faire passer pour un chef de guerre acceptant le processus de DDR. Cela n'a guère fonctionné. Nous avons perdu du temps et la confiance des gens. Pire, cela a contribué à laisser croire que des Peuls sont armés et prêts à collaborer avec l'État autour d'un idéal.

Drissa Kanambaye : Sékou Allaye Bolly revendique être le chef d'une milice armée.

Dougoukolo Oumar Alpha Ba-Konaré : Il y a des vidéos qui circulent, c'est exact !

Drissa Kanambaye : Souvent, on me transfère des notes vocales. Le message est clair. "Tous les Dogons de Bandiagara, Koro, Douentza doivent quitter la zone sous peine d'être écrasés." Il faut une analyse conséquente pour sortir de l'ornière. Les accusations de part et d'autre ne nous mènent à rien. 

Bandiagara

 

Priscilla Wolmer : Quelle est la solution pour qu'il y ait la paix totale au Mali ?

Drissa Kanambaye : La situation s'est aggravée depuis que les forces militaires sont là.

Priscilla Wolmer : Êtes-vous de cet avis également ?

Dougoukolo Oumar Alpha Ba-Konaré : Malheureusement, c'est le cas ! Cependant, corrélation ne veut pas dire causalité !

Priscilla Wolmer : Diriez-vous que les opérations Serval (11 janvier 2013 - 31 juillet 2014) et Barkhane lançée le 1er août 2014 ont été des échecs ?

Pour rappel, en janvier 2013, dans le cadre de la résolution 2085 des Nations-Unies, la France s’était engagée au côté des troupes maliennes dans le combat contre les groupes terroristes. Ainsi, 4 000 militaires français et 6 900 militaires des troupes africaines participèrent à l’opération Serval pour permettre au pays de retrouver son entière intégrité territoriale.
Rights : Armée de Terre 2013

 

Dougoukolo Oumar Alpha Ba-Konaré : Moi, je pense que le plan Serval a été une réussite. Le tort, c'est le plan de communication qu'il y a eu après Serval pour éviter que l'État français ne soit taxé de néocolons.

Alors, ils ont laissé l'armée malienne avancer sur certaines choses et sont partis. Le problème est que l'armée malienne a commis des exactions sur la population civile.

Douentza

 

La députée de Douentza, lors de la présentation de la feuille de route avait dit :

L'armée malienne avance mais a commis des exactions sur nos parents

Les gens l'ont hué en disant qu'elle sapait le moral de l'armée malienne et qu'elle mentait. Il faut être froid et réaliste. Il y a eu pléthore de mauvais recrutements dans l'armée malienne. Certains militaires n'y avaient pas leur place ! "Vous avez été occupé par les djihadistes, par le Mouvement pour l'unicité et le jihad en Afrique de l'Ouest (Mujao), vous les avez rejoint, vous êtes complices donc des gens ont été tués."

Priscilla Wolmer : Pourquoi affirmez-vous que l'opération Barkhane a été un échec ? 

La stratégie sahélienne de la France vise à ce que les États partenaires acquièrent la capacité d’assurer leur sécurité de façon autonome. Elle repose sur une approche globale (politique, sécuritaire et de développement) dont le volet militaire est porté par l’opération Barkhane, conduite par les armées françaises.

Opération Barkhane

 

Dougoukolo Oumar Alpha Ba-Konaré : Le plan Barkhane prétend combattre les terroristes. Pour moi, il y a plein de formes de terrorisme. Il n'y a pas que les djihadistes. Le terrorisme ethnique existe aussi. Après de nombreux entretiens, j'ai constaté une similarité dans les réponses des questionnés.

Pour que les militaires de l'opération Barkhane interviennent, il faut que l'État Malien nous le demande. Nous avons un mandat très précis des Nations Unies.

Cependant, une partie de la société civile malienne critique l'État français persuadé que la France n'est intéressée que par les ressources du Mali. C'est la raison pour laquelle la France ne prendra jamais l'initiative de faire quoi que ce soit pour la protection des civils. Et cela, même si des carnages ont lieu sous leurs yeux.

Il y a même des gens qui collaborent avec les Français, qui leur donnent des informations. Certaines communautés Touarègues, dans le Gourma sont tuées par des djihadistes à cause de cela mais les Français n'interviennent pas !

C'est très dur pour l'orgueil des Maliens de l'accepter même si je pense que notre armée doit vraiment être la première force légitime et c'est sur elle que nous devons compter. Aujourd'hui, elle en est incapable mais avec l'aide de tout le monde, l'armée malienne s'améliorera. C'est juste extrêmement lent !

Drissa Kanambaye : Moi, j'ai entendu parler des exactions commises par l'armée malienne mais je n'ai rien vu qui le prouve, ni documents, ni rapport précis. 

Dougoukolo Oumar Alpha Ba-Konaré : Il y a pourtant les rapports de l'ONG Human Rights Watch ; ceux du mouvement mondial des droits humains, le FIDH et l'enquête de la Minusma.

Drissa Kanambaye : Quand on interdit à une armée nationale d'accéder à une partie de son territoire, c'est déjà la preuve de l'échec !

Quand on interdit à une armée nationale d'accéder à une partie de son territoire, c'est déjà la preuve de l'échec ! 

L'armée malienne pendant 4 ans ne pouvait même plus accéder à Kidal. Qui négocie pour nous à l'ONU ? C'est la France ! Certes, nous avons toujours une forte part de responsabilité et quand il faut parler des faits, voilà la réalité.

Priscilla Wolmer : Sans la France, permettez-moi de demander, où en serait-on au Mali ?

Drissa Kanambaye : On survivra ! Honnêtement, nos politiques ont mis le Mali dans une position victimaire inconfortable. 

Dougoukolo Oumar Alpha Ba-Konaré : La responsabilité incombe à l'État Malien. Cela ne veut pas pour autant dire que l'extérieur n'a pas commis des erreurs stratégiques comme celle autour du plan serval. 

Aussi, les parties qui ont participé à l'accord d'Alger n'ont pas poussé à être suffisamment inclusif. C'est inacceptable qu'uniquement des groupes armés du Nord aient été concertés. Quand on est à Kidal ou à Ménaka, il n'y a pas de voix de la société civile. 

Priscilla Wolmer : L'État se plaint de manquer d'informations émanant de la population civile du Centre du Mali.

Dougoukolo Oumar Alpha Ba-Konaré : Je vous donne un exemple très clair.

En 2018, les membres d'un des groupes accepté comme légitime du Le Mouvement pour le salut de l'Azawad (MSA) ont été accusés d'avoir tué des civils dans la région de Ménaka. Le chef de la section droits humains de la Minusma a tout de suite condamné et le chef du MSA a interrogé sur le fait que le chef de la section droits humains de la Minusma n'était jamais venu sur le terrain : 

"De quoi vous mêlez-vous ?"

Cela a été une grosse gifle pour la Minusma bien qu'elle eut certainement raison.

En même temps, lorsque vous prenez les gens de Kidal qui sont les moins intégrés à l'accord d'Alger et à toutes autres actions, ils affirment être bien plus heureux à Kidal que dans tout autre endroit du Mali. Ils règlent leurs conflits entre eux. 

Je crois que c'est à notre diplomatie d'imposer ce que l'on veut sans se laisser intimider par le poids que certains religieux peuvent avoir. Idem pour les foules publiques avec leurs effets dévastateurs comme lors des massacres de Sobane-da et Ogossagou.

L'État doit prendre ses responsabilités !

Priscilla Wolmer : Quels sont les mots qui pourraient matérialiser la paix entre Peuls et Dogons ?

Dougoukolo Oumar Alpha Ba-Konaré : Chacun a été étranger à un moment. Les Dogons sont présents au Mali depuis le XIIIème siècle, les Peuls sont venus par vagues différentes de nomadisme.

Mobilisons les chercheurs, les historiens, les griots pour sortir de ce faux carcan d'une histoire linéaire du Mali

Nos destins sont profondéments imbriqués.

"Ba no go Ba trou Na trou", comprendre même père, même mère.

Un peuple, un but, une foi

Appliquons la devise malienne. 

Drissa Kanambaye : Il faut sortir de ce repli identitaire, de cette obsession ethnique et se dire la vérité en face. Soyons ensemble pour en finir avec l'obscurité. 

Priscilla Wolmer
Directrice de la rédaction