Algérie, Égypte, Niger, Soudan, Tchad ou Tunisie, le moins que l’on puisse dire c’est que le cas libyen concerne directement bien des pays…

Une région dans l'angoisse

Analyse

Algérie, Égypte, Niger, Soudan, Tchad ou Tunisie, le moins que l’on puisse dire c’est que le cas libyen concerne directement bien des pays. Tous frontaliers, chacun subit a son niveau les repercussions de l’effondrement sans fin d’un État livré à l’anarchie. Et, surtout, tous s’activent plus ou moins dans leur coin pour participer à la resolution d’une problématique multiforme. La Libye ? Un nœud gordien particulierement difficile à trancher pour n’importe quel Alexandre, aussi grand puisse-t-il être…

Confrontées à l’hydre libyenne, les puissances régionales pataugent. À qui parler ? Qui combattre ? D’autant que pour chaque tête qui tombe une autre ressurgit inexorablement de la créature. Clairement, entre la crainte du terrorisme et la recherche de la stabilité, deux lignes bien distinctes se croisent, s’entrechoquent en vérité. Et quoi de plus logique en fait ? Que la Libye devienne un sanctuaire djihadiste et nous assisterions à la formation d’un véritable arc terroriste, certes disparate, qui s’étendrait des portes du Sahel jusqu’au fin fond du Machrek.

Déjà, les connexions avérées entre les branches libyennes et tunisiennes d’Ansar al-Charia font trembler les autorités de Tunis alors qu’Alger, confronté à la menace constante d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) depuis des années, n’est pas sans ignorer qu’une simple étincelle pourrait embraser des maquis mis sous l’éteignoir des forces de sécurité. Quant à l’Égypte, après avoir traqué sans relâche les Frères musulmans, le président al-Sissi doit désormais faire face à un ennemi autrement plus redoutable, Daech. Implanté de longue date dans le Sinaï, le groupe Ansar Beït al-Maqdess a prêté allégeance à l’État islamique en novembre 2014. De quoi lui faire gagner en prestige.

Moins impactés, le Tchad et le Niger suivent pour leur part, d’un œil inquiet, les événements à leurs limites septentrionales. Le tout en s’investissant à la fois dans la lutte contre Boko Haram mais aussi sur le front de l’Azawad, dans le nord du Mali tout proche. De quoi faire cauchemarder les dirigeants de ses nations qui s’activent sur tous les plans.

Militairement d’abord, à l’image du raid mené par les forces aériennes égyptiennes sur la région de Derna en février dernier pour venger les assassinats de vingt-et-un de ses ressortissants par Daech. Pas forcément une première. En août 2014, la coalition Fajr Libya avait ainsi accusé la même aviation d’avoir conduit deux assauts nocturnes sur l’aéroport de Tripoli. Ce que Le Caire avait catégoriquement démenti sans toutefois convaincre grand monde.

Discrétion de mise également dans les rangs algériens dont la sacro-sainte politique extérieure « basée sur la non-ingérence dans les affaires internes d’autrui » a vécu. De l’observateur attentif au protagoniste actif, Alger a allègrement franchi le pas. Que ce soit dans le cadre de la collaboration avec les États-Unis et la France dans le domaine du renseignement, mais surtout d’opérations militaires ciblées dans le grand sud dont personne ne se targue mais dont on ne tient pas spécialement à faire mystère. L’objectif : isoler les groupes terroristes des tribus du Fezzan pour empêcher toute union contre-nature aux conséquences inconnues. À sa manière, le Tchad s’investit en tentant de verrouiller hermétiquement sa frontière pour éviter tout repli sur son sol et empêcher tout renfort de l’extérieur. Même démarche pour le Soudan qui œuvre de manière conjointe avec la Libye dans la région de Koufra.

« La Libye a tout chamboulé. Les enjeux sont beaucoup plus régionaux et impliquent beaucoup plus d’acteurs », n’hésite pas à déclarer un responsable algérien des Affaires étrangères pour qui « le recours à la force n’est pas une solution viable à long terme. La situation sur le terrain ne se résoudra pas avec des bombes. Il faut permettre aux différents protagonistes de s’asseoir autour d’une table et déterminer une voie libyenne qui ne peut être la même que celle de la Tunisie ou de l’Égypte. »    

Chargée de coordonner la Commission défense et sécurité des pays voisins, l’Algérie a pris le dossier libyen à bras le corps. Quitte à agacer quelque peu son partenaire égyptien, un temps placardisé. L’idée d’un dialogue a passé le cap du simple projet, sur le modèle des discussions inter-maliennes qui ont abouti mi-février. L’initiative a même reçu un soutien de poids en la personne du Secrétaire général des Nations unies Ban Ki-moon. De source proche du dossier, les consultations vont bon train. Longtemps réticent à dialoguer avec tout ce qui avait, de près ou de loin, un rapport avec le terrorisme, Alger semble avoir décidé de changer son fusil d’épaule. Comment l’expliquer ? « Les principes sont une chose. La réalité en est une autre. Tout le monde a intérêt à vivre avec une Libye en paix. Et l’Algérie tout particulièrement… » Reste maintenant à garder toutes ces personnes autour d’une même table. Pas évident.

Si pour beaucoup d’observateurs, la Tunisie représente le modèle à suivre en matière de transition politique, le rôle de cet autre acteur majeur du printemps arabe a longtemps été plombé par la prééminence du parti Ennahda, proche des Frères musulmans, donc de Fajr Libya, sur la scène politique. Difficile d’être juge et partie. Avec l’accession de Béji Caïd Essebsi au pouvoir, Tunis a décidé de prendre le contrepied parfait en adoptant le concept de « neutralité positive ». Selon les propres mots de Taieb Baccouche, ministre des Affaires étrangères, « la Tunisie se tient à égale distance de toutes les parties en Libye ». Médiation algérienne en gestation, repli diplomatique tunisien, Égypte « va-t-en-guerre », une nouvelle alternative vient de voir le jour au Soudan. Ibrahim Gandhour, conseiller spécial du président el-Béchir, nous avait confié dès janvier que son pays « pourrait être un médiateur entre les différentes factions libyennes ». Khartoum est passé des paroles aux actes en lançant de multiples consultations dans le monde arabe. Pour quelle issue ? À suivre…

Rédaction
Journaliste