alors que 10 % de la societe française serait issue de la …

Interview

Eric Keslassy : "les classes populaires ne sont plus représentées"

alors que 10 % de la societe française serait issue de la
« pluralite visible » , l’assemblee nationale ne compte qu’une dizaine d’elus de la diversite (soit 1,8 % des deputes). un constat qui pose la question de la representativite des elites. decryptage avec eric keslassy, sociologue et enseignant a l’iep de lille.

 

54 États : Il existe un décalage évident entre la société française et ses représentants, particulièrement en matière de « pluralité  visible ». à quoi est-ce dû ?

Eric Keslassy ( E. K .) : Pour qu’il y ait davantage de députés relevant de la « pluralité visible », il faut qu’ils obtiennent des investitures de la part des partis politiques de gouvernement.  Or, les états-majors des « grands partis » se montrent globalement réticents en la matière : la gauche fait aujourd’hui beaucoup mieux que la droite mais elle s’y est mise très tardivement (rappelons, par exemple, que les gouvernements formés par Lionel Jospin entre 1997 et 2002 ne comportaient aucun ministre appartenant à la « pluralité visible » et les initiatives sans lendemain de Nicolas Sarkozy en 2007 l’ont en quelque sorte obligée à passer à la vitesse supérieure pour ne pas perdre un électorat trop longtemps considéré comme acquis. Les partis politiques sont clairement conservateurs : ils ne veulent pas prendre le risque de présenter des candidats « atypiques ». En face, les électeurs semblent prêts à voter pour des candidats relevant de la « pluralité visible.» Une nuance est cependant nécessaire : les enquêtes qui démontrent cette volonté remontent à quelques années alors que la société française paraît s’être durcie sur les thématiques liées à la « diversité » de la population.

 

54 États : Ce problème ne rejoint-il pas finalement celui des catégories socioprofessionnelles, ce que l’on nomme « pluralité visible » étant souvent associé aux couches populaires ?

E. K. : Vous avez tout à fait raison. Il existe une surreprésentation des Français relevant de la « pluralité visible » dans les milieux populaires. Or, à l’Assemblée nationale, les Français appartenant aux classes populaires ne sont pratiquement plus représentés (par exemple, aujourd’hui, aucun député n’est issu de la classe ouvrière). Par conséquent, le problème du décalage entre la sociologie du peuple français et celle de ses représentants est bien plus large que celui de la « pluralité visible » : il faut aussi tenir compte de l’âge, du sexe et du milieu social d’origine. Il se maintient finalement, législature après législature, un profil type de l’élu : homme blanc de plus de 55 ans appartenant aux couches sociales supérieures.

 

54 États : Le clivage gauche/droite sur la question est-il réel ou faut-il juste y voir une question d’opportunisme ou de clientélisme politique ?

E. K. : Selon moi, il existe un véritable clivage politique entre la droite et la gauche en matière de représentation politique des Français relevant de la « pluralité visible ». Sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy – peu importe ses motivations –, la droite avait pris une réelle avance mais qui ne s’est pas concrétisée par une politique en profondeur qui aurait prolongé ces mesures hautement symboliques (relevant néanmoins du « fait du prince »). La logique libérale s’est appliquée : si certains peuvent y arriver (Rama Yade, Rachida Dati), les autres sont en quelque sorte responsables de leur situation. à gauche, on l’a dit, le réveil est tardif mais permet davantage de promouvoir des élus relevant de la « pluralité visible » – comme le montrent les résultats de la dernière législative (10 élus).

 

54 États  : Est-ce qu’il serait opportun d’introduire des quotas ou une quelconque forme de discrimination positive dans la vie politique ?

E. K. : Tout d’abord, il faut commencer par signaler que les quotas sont anticonstitutionnels. Il faudrait donc changer la Constitution – son premier article en particulier – pour mettre en place une telle politique, ce qui semble hautement improbable tant notre vision de la République s’appuie sur un profond attachement à l’égalité (théorique) des citoyens. Ensuite, au-delà de ce sérieux obstacle sur le plan juridique, les quotas à raison de l’origine ethnique posent de sérieux problèmes : quels seraient les groupes concernés ? Comment établir la frontière entre eux et à partir de quand considère-t-on que l’appartenance à un groupe est réelle ? Cela ne peut finalement que renforcer un communautarisme malheureusement déjà à l’œuvre dans notre société. Par contre, il est possible et souhaitable de mettre en place des mesures de discrimination positive indirecte pour les candidats issus de la « pluralité visible », à l’image de ce qui est pratiqué par le Parti socialiste lors des deux dernières législatives en leur conservant certaines circonscriptions. Un tel coup de pouce peut s’entendre comme une compensation légitime des discriminations dont ils souffrent au moment de la « distribution » des investitures.

 

Eric Keslassy a publié de nombreux ouvrages dont De la discrimination positive (Bréal, 2004) ou Tous égaux ! Sauf... (avec Martine Véron, Éditions Le Cavalier Bleu, 2006). Il est également l’auteur de Leçons d’introduction à la sociologie (Ellipses, 2014).

Rédaction
Journaliste