Depuis le 16 mai 2014 et une incroyable scission gouvernementale, la Libye – en pleine crise – se cherche une nouvelle légitimite politique…

Analyse

Derrière la guerre civile, une lutte d’influence…

Depuis le 16 mai 2014 et une incroyable scission gouvernementale, la Libye – en pleine crise – se cherche une nouvelle légitimite politique. Mais derrière la lutte de pouvoir entre la coalition Fajr Libya, maîtresse de Tripoli, et les autorites de Tobrouk, alliées au
général Haftar, l’architecte de l’Opération « Dignité », se cache une véritable guerre d’influence au niveau international. Le Qatar, l’Arabie Saoudite, la Turquie, l’Égypte et les Émirats arabes unis soutiennent effectivement, financièrement et militairement, les differentes parties du conflit. Non sans incidences. Explications.

« À chaque fois qu’il y aura un danger et une menace, il y aura des frappes aériennes, en coordination totale entre l’Égypte et la Libye ». Ce vendredi 27 février, le très discret Abdallah al-Thani ne fait plus aucun mystère. Sur l’antenne de la chaîne égyptienne CBC, le Premier ministre de la Libye, version Tobrouk, affirme au grand jour les liens supposés avec Abdel Fatah al-Sissi et jette un pavé dans la mare en accusant ouvertement la Turquie : « cet État ne se comporte pas honnêtement avec nous. Elle exporte des armes afin que les Libyens s’entretuent ». Voilà qui en dit long sur cette guerre de l’ombre à l’impact bien réel sur le cours des événements.

 

Ceux qui compliquent tout…

Si Abdallah al-Thani n’a pas tout à fait tort, sa présentation du rôle joué par les uns et les autres est quelque peu biaisée par les propres intérêts de son camp. Et l’interventionnisme contribue à rendre la situation de la Libye plus complexe encore, pour ne pas dire insoluble. D’une part, la Turquie et le Qatar se rangent clairement du côté du pouvoir de Tripoli, notamment du fait de leur proximité avec la tendance islamiste des Frères musulmans. De l’autre, sous l’impulsion de l’Égypte, appuyée en sous-main par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, le gouvernement de Tobrouk se cherche une crédibilité que la communauté internationale lui accorde du bout des lèvres. Dans cette opposition entre pays sunnites – comble de l’ironie – il faut voir des divisions idéologiques mais aussi des conflits personnels qui empoisonnent le monde musulman depuis quelques années maintenant.

 

Les racines  d’une division

Ce conflit repose effectivement en grande partie sur un différend politico-religieux. À l’entrisme politique, façon AKP, prôné par la Turquie et à l’appui (pour ne pas dire l’instrumentalisation) des « Frères » par le Qatar s’oppose une coalition paradoxale entre les pétromonarchies du Golfe persique (Arabie saoudite et Émirats arabes unis) et la très militariste Égypte, économiquement portée à bout de bras par la famille al-Saoud. Pourquoi une telle division ? Comme l’a fait remarquer le chercheur Nabil Ennasri sur le site Slate : « Le pire scénario pour Riyad c’est que les printemps arabes réussissent, avec une démocratie authentique et des gouvernements stables, ce qui voudrait dire que la révolution est possible et que les monarchies ne seraient plus à l’abri ».

Ajoutons à cela la querelle d’ego entre les autocrates Erdogan, ardent défenseur de l’ancien président Morsi, et le putschiste al-Sissi. Le premier, longtemps présenté comme le modèle type de « l’islamo-démocrate », a rêvé tout haut d’une ère d’influence courant de la Tunisie d’Ennahda à l’Égypte du Parti de la liberté et de la justice, dans laquelle aurait été englobée la Libye. Le projet a vécu et le président de la Turquie semble faire du cas libyen une histoire personnelle.

 

Tous unis contre l’ennemi commun ?

Aussi osée et choquante puisse être la proposition, on peut légitimement se demander si l’apparition de Daech sur la scène libyenne ne va pas mettre davantage de désordre dans cet imbroglio géopolitique. Dans cette lutte d’influence que se livrent les uns et les autres, ce nouvel acteur particulièrement inquiétant pourrait mettre tout le monde d’accord sur le mode « l’ennemi de mon ennemi est mon ami ».

Que ce soit la Turquie, confrontée à cet autre chaos qu’est la Syrie, les pays du Golfe – soutiens habituels des États-Unis et des Occidentaux –, qui voient d’un mauvais œil l’instauration d’un Califat qui pourrait remettre en cause leur légitimité ou l’Égypte, directement touchée par des attaques de terroristes se proclamant de l’État islamique, tous se découvrent un objectif. Reste maintenant à savoir si, une fois la menace éradiquée, quelle position adopterait chaque intervenant ?

Rédaction
Journaliste