Nous sommes le 22 novembre 2015, soit deux jours après la prise d’otages meurtrière (22 morts) à l’hôtel Radisson Blu de Bamako au Mali. Le…

Daech vs Al-Qaïda : la guerre est déclarée

Analyse

Nous sommes le 22 novembre 2015, soit deux jours après la prise d’otages meurtrière (22 morts) à l’hôtel Radisson Blu de Bamako au Mali. Le groupe terroriste Front de libération du Macina (FLM) vient de revendiquer l’attaque. Pourtant, la veille, Al-Mourabitoune, le mouvement dirigé par Mokhtar Belmokhtar, avait fait de même. Cet imbroglio, cocasse s’il n’était pas tragique, symbolise la concurrence que se livrent les différents groupes terroristes sur le continent africain. En jeu, une vision particulière du djihad et de la politique de la terreur. Mais surtout un leadership continental, entre responsables djihadistes. Plusieurs stratégies sont déployées pour l’obtenir, de la plus violente à la plus « commerciale », digne des chasseurs de tête dans le monde de l’entreprise.

Après le Hezbollah et le Groupe islamiste armé (GIA) dans les années 80 et 90, Al-Qaïda devient la tête de file des mouvements terroristes durant la décennie 1995-2005. Avec une opération spectaculaire le 11 septembre 2001 contre le World Trade Center, un leader charismatique désigné ennemi public numéro 1 par les États-Unis, Oussama Ben Laden, et une politique de la terreur dirigée vers l’international, Al-Qaïda occupe l’espace médiatique. Daech, en quelques mois, va récupérer ce leadership du terrorisme. Sa stratégie : des attentats quotidiens et « locaux » et une communication basée sur la vidéo et les réseaux sociaux. Mais la concurrence fait rage.

 

Tous les moyens sont bons

L’État islamique naît en 2006 et se développe à partir de ses bases, l’Irak puis la Syrie. À ses débuts, Daech n’évoque qu’à peine le djihad international. Le but est de se renforcer localement. À partir de la proclamation en juin 2014 du califat par Abou Bakr al-Baghdadi et surtout le ralliement de groupes terroristes en Afrique (Boko Haram au Nigeria et de la Wilaya de Cyrénaïque en Libye), l’État islamique (EI) change de stratégie, car il chasse sur les terres d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), notamment au Sahel. Pire, AQMI, et même certains musulmans, deviennent des ennemis s’ils ne veulent pas se rallier à son califat autoproclamé.

L’État islamique veut étendre son influence sur le continent africain mais rencontre la résistance de nombreux groupes terroristes déjà bien implantés depuis des années. En Libye, selon une partie des spécialistes, Daech profiterait du chaos libyen pour installer dans le pays une nouvelle tumeur dont les métastases pourraient se répandre dans les pays voisins.

Au Mali, Ansar Dine et le FLM (liés à Al-Qaïda) ont fait de Daech leur ennemi commun. En Somalie, l’EI voudrait développer son « califat » sur les décombres de la guerre mais le territoire est déjà occupé par Al-Chabab, lié à Al-Qaïda. Les shebabs ont déjà prévenu : tout membre voulant rejoindre l’État islamique aura la tête tranchée. Une façon comme une autre de prévenir les défections. Pourtant, début janvier, Daech a tendu la main aux shebabs en les appelant à les rejoindre en Libye, comme ils l’avaient déjà fait en février 2015. Des poids lourds somaliens du monde musulman ont déjà rejoint l’EI, attirés par ce nouveau venu et géant du terrorisme.

Pour Daech, c’est une autre façon de s’agrandir : attirer des groupes terroristes grâce à sa notoriété. Les observateurs évoquent même une prise en main de la Somalie grâce à « une campagne publicitaire efficace » et  « une machine puissante de propagande », selon Matt Bryden, directeur du centre Sahan Research de Nairobi. Idem au Kenya, où Hussein Hassan, un ancien d’Al-Chabab, a prêté allégeance à Daech, ce qui permettrait à l’État islamique « de s’implanter au Kenya sans lever le petit doigt ».

La proclamation du califat islamique a incité plusieurs organisations terroristes du nord de l’Afrique à prêter allégeance à Daech qui devient une sorte de holding du terrorisme. Toutefois, certains spécialistes n’y voient qu’un « coup marketing », une occasion de profiter de la « renommée » de Daech, sans toutefois bénéficier d’un soutien logistique ou financier de l’État islamique.

Au-delà de leurs principes et de leur foi, les djihadistes restent pragmatiques. Ainsi, les méthodes de recrutement des groupes terroristes sont davantage terre-à-terre :rémunération, avantages matériels et logistiques et assouvissement sexuel. L’État islamique assure la formation de ses combattants qu’il rémunère entre 50 et 700 dollars par mois selon le poste, auxquels s’ajoutent des avantages en nature : vêtements, nourriture, une maison en zone sûre voire une femme. Les frappes de la coalition contre les sites pétroliers et la chute du cours du brut ont touché l’EI directement au portefeuille. Fin janvier, l’organisation terroriste a décidé de réduire de moitié le salaire de ses soldats.

 

Même territoire et, dorénavant, même stratégie

Historiquement, Al-Qaïda a toujours combattu les pays qu’il considère comme « ennemis de l’islam ». Principales cibles, les Occidentaux : New York en 2001, Madrid en 2004, Londres en 2005 ou Charlie Hebdo à Paris l’an passé. Il y a deux ans, Al-Qaïda menaçait la France et appelait à des attaques ciblées dans les lieux attirant un grand nombre de personnes, pour faire un maximum de victimes, comme les transports en commun, les musées ou… les stades de football. Une stratégie reprise à son compte par l’État islamique en novembre dernier au Stade de France et au Bataclan. Pourtant à l’opposé de sa tactique habituelle basée sur les attaques ciblées (surtout contre les chiites présentés comme des mécréants) et sur l’extension de leur territoire en Syrie et en Irak. Daech « internationalise » donc sa politique de la terreur et tue à l’aveugle. L’ennemi peut se trouver dans tous les pays et il faut « tuer n’importe qui, tous les mécréants sont des cibles pour nous », comme le rappelle l’EI dans Dar al Islam, son magazine de propagande en français.

Autre preuve de la mondialisation de la stratégie Daech : la diffusion d’une vidéo en mandarin appelant les musulmans de Chine à prendre les armes.

Guerre armée, guerre stratégique, de position ou guerre de communication, tous les moyens sont bons pour obtenir le leadership du djihad continental voire mondial. Pourtant, les passerelles sont nombreuses entre les deux organisations, de l’idéologie à un certain mimétisme dans la terreur en passant par leur propagande dans les médias et les réseaux sociaux. Mais, pire que le mimétisme, c’est aujourd’hui plutôt une surenchère de la violence, une sorte de compétition meurtrière, que se livrent Aqmi et Daech, chacun voulant prouver à l’autre sa puissance d’action et ainsi attirer et « débaucher » des combattants.


Journaliste