Depuis de longues semaines déjà, c’est au Maroc  – plus précisément à Skhirat, à proximité de Rabat – que se joue l’avenir de la Libye…

Bernardino León : le pèlerin de la MISNUL

Portrait

Depuis de longues semaines déjà, c’est au Maroc  – plus précisément à Skhirat, à proximité de Rabat – que se joue l’avenir de la Libye. Représentants de Tobrouk, de Tripoli (et d’ailleurs) ont finalement pris place autour d’une table, sous l’égide de l’Organisation des Nations unies (ONU), pour tenter de sortir le pays d’une spirale destructrice. La mission qui leur est confiée est claire, à defaut d’être simple : parvenir à la formation d’un gouvernement d’union nationale. Pas gagné alors que les uns et les autres se tirent – litteralement – dessus a longueur de journée ! Dans cet enfer, un homme se démène comme un beau diable…

Être à la tête de la Mission d’appui des Nations unies pour la Libye (MISNUL) ne doit pas être de tout repos. Bernardino León en sait quelque chose ! Le représentant spécial de l’ONU ne compte plus les « aller-retour » à Tripoli et Tobrouk et les escales plus ou moins longues à Alger, Bruxelles, Genève, Tunis et toute autre destination ou la palabre est reine... déchue. Car, à l’heure où s’écrivent ces modestes lignes, force est de constater que les parties prenantes au conflit libyen ont moins brillé par leur éloquence empreinte de pacifisme que par leur promptitude à faire rugir les kalachnikovs.

Le « blabla » onusien – qui l’ignore encore ? – a cela d’admirable qu’il parvient à synthétiser tout et son contraire pour parvenir à d’improbables compromis, audacieux mais rarement respectés. Il faut toutefois accorder à M. León un engagement de tous les instants sur un dossier ô combien complexe. Plus encore quand derrière chaque interlocuteur sommeille un Machiavel en puissance. Pour chaque mot approuvé au Maroc, un coup de feu retentit en Libye et, de fait, chaque phrase prononcée à Skhirat semble invariablement ponctuée par un tir de mortier à Benghazi ou ailleurs...

 

Un accord ou le chaos !

Une situation qui n’est pas sans poser quelques difficultés. Ce que reconnaît le Señor León : « Nous faisons des progrès. Nous avons l’impression d’être tout prêt d’un accord mais il y a toujours cette violence, des deux camps… »  Car le diplomate espagnol le sait bien et assène dès qu’il le peut cette vérité (qui ne plaît pas forcément à tout le monde) : « il y a des extrémistes de chaque côté, des radicaux, des tenants d’une ligne dure qui ne veulent surtout pas d’une solution politique ». Et le chef de la mission d’enfoncer le clou : « les meurtres perpétrés ne témoignent pas seulement d’un manque de respect pour la vie, mais ces meurtres sont exploités pour miner ce dialogue, pour mettre sous pression ceux qui ont décidé de trouver une solution par la négociation ». Un constat au goût amer fondé sur un certain humanisme si l’on se réfère à la déclaration qui suit : « S’il y a quelque chose de pire que de simplement tuer un être humain, c’est bien de tuer un homme pour des finalités politiques. » 

Clairement, Bernardino León fait le boulot. Ce frais quinquagénaire a le sens de la formule et, contrairement aux usages diplomatiques, n’y va pas par quatre chemins pour mettre face à leurs responsabilités les différents protagonistes. Les participants de la réunion d’Alger, mi-mars, ont pu s’en rendre compte en entendant celui qui fut secrétaire d’État aux affaires étrangères du gouvernement Zapatero, entre 2004 et 2008, leur lancer : « votre choix se réduit à deux options, un accord politique ou le chaos ». Ce message passé, l’ancien représentant spécial de l’Union européenne pour la Méditerranée du Sud (de juillet 2011 à août 2014) a repris son bâton de pèlerin pour guider les Libyens vers la paix promise. Un travail délicat et minutieux auquel le natif de Malaga s’attelle avec application : « nous travaillons sur les documents. Ils changent et évoluent avec les remarques et les suggestions de chaque partie. Nous nous adaptons aux différentes propositions. Et puis nous discutons, tout particulièrement, comme vous pouvez l’imaginer, aux documents sur le futur gouvernement ». Réunir deux gouvernements que tout oppose en un seul : la finalité absolue.

Il faut toutefois accorder à M. León un engagement de tous les instants sur un dossier ô combien complexe.

Une volonté récompensée ?

Ce spécialiste des causes perdues, qui a notamment œuvré au rapprochement de Béji Caïd Essebsi et Rachid Ghannouchi en août 2013 alors que la Tunisie était proche de sombrer, semble croire dur comme fer à l’issue heureuse de son entreprise, pour le moins titanesque. Ce qui ne l’empêche pas de rester lucide. Ainsi, fin mars, il déclarait encore, non sans malice : « Je ne pourrais vous dire si nous sommes proche d’un accord. Il faut demander aux différents camps. Un membre d’une délégation a déclaré récemment, alors que les avis paraissaient positifs sur nos travaux, que nous avions en fait atteint un point de non-retour. Mais mon expérience en Libye me fait dire que les Libyens sont capables de revenir de n’importe quel point, même de celui de non-retour… »

Décrit comme l’un des meilleurs négociateurs de la sphère diplomatique à l’heure actuelle, rien ne dit pourtant que Bernardino León saura venir à bout de l’imbroglio libyen. Toute la meilleure volonté d’un homme (et de ses équipes) n’a jamais dans l’Histoire suffit à faire taire le bruit des armes. Pourtant, le chef de la MISNUL s’entête, conscient qu’il n’existe pas de sentiers pavés de pétales de roses sans épines. Du coup, León prévient : « Nous devons être très précautionneux. Cela va être difficile mais nous continuerons. Vous savez, ce sont toujours les derniers kilomètres qui sont les plus difficiles ». Parole d’expert…

Rédaction
Journaliste