Au-delà des blessures physiques et psychologiques, la politique de la terreur et les attaques terroristes répétées entrainent des graves…

Après la terreur ...

Analyse

Au-delà des blessures physiques et psychologiques, la politique de la terreur et les attaques terroristes répétées entrainent des graves conséquences à long terme sur les populations, les territoires ou encore sur l’économie des pays touchés. Déplacements de populations fuyant la violence des groupes terroristes, famine, éducation laminée par les fermetures d’écoles, économie ravagée par les attaques répétées ou hausse de l’insécurité et des trafics, les maux sont nombreux et les cicatrices profondes.

Difficile de chiffrer avec précision le nombre de réfugiés en Afrique qui cherchent à fuir le terrorisme. Rien que pour le pourtour du lac Tchad, cible récurrente de Boko Haram, le Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) estime à 1,7 million le nombre de déplacés et de réfugiés, dont 1,4 pour le seul Nigeria. Depuis 2009, on estime à plus de 2 millions le nombre de Nigérians qui ont fui leur foyer. À l’intérieur d’un pays ou d’un continent, ces déplacements massifs de population déséquilibrent des régions entières, obligées de s’organiser pour gérer l’accueil de milliers voire de millions d’arrivants. La famine, déjà très inquiétante à cause de la sécheresse accentuée par le phénomène El Niño, serait fortement aggravée par le terrorisme. En effet, pas sûr que l’aide humanitaire parvienne à être acheminée dans ces régions sous contrôle de Boko Haram. Ni que le personnel d’associations humanitaires veuille s’aventurer dans ces zones à haut risque. Pour Laurent Bossard, directeur du secrétariat du Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest, « crise sécuritaire et crise alimentaire font cause commune »
pour fragiliser la situation de millions d’Africains de l’Ouest, car « elles se nourrissent mutuellement ».

La situation est similaire en Somalie et au Kenya, où les shebabs mènent une politique de la terreur et un conflit avec l’État islamique. Un rapport de l’ONU du Groupe de contrôle pour la Somalie et l’Érythrée précise que les deux tiers des 855 000 personnes nécessitant une aide humanitaire dans cette zone sont des déplacés. Pour affirmer leur autorité, les shebabs gênent par tous les moyens l’aide humanitaire, usant de la violence ou de la destruction même des denrées. Le rapport nous apprend qu’ils ont édifiés « des barrages sur les itinéraires de ravitaillement ou dans les villes stratégiques pour empêcher la livraison des marchandises ». Mais le rapport cible d’autres raisons empêchant le bon déroulement des opérations humanitaires : « les obstacles bureaucratiques, (…) la recherche de nouveaux profits (et) le blocage (ou) le détournement et le vol pur et simple » des aides par des fonctionnaires, du personnel d’ONG locales ou des entreprises extérieures.

 

Quand AQMI assure les convois de drogue

Par une sorte d’ironique cercle vicieux, l’insécurité née des attaques répétées des terroristes, engendre un autre type d’insécurité : la hausse des trafics. C’est bien connu, l’argent n’a pas d’odeur, même l’argent sale. Une agence gouvernementale des États-Unis a révélé il y a un an une relation entre les narcotrafiquants sud-américains et les membres d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). Depuis 2010, les deux groupes se rencontreraient régulièrement. Le but ? Sécuriser par les djihadistes les passages de convois de cocaïne et de cannabis sur les côtes ouest africaines. Ce convoi a d’ailleurs un petit surnom : « l’autoroute A10 » car il suit le 10e parallèle entre la Colombie et l’Afrique. Les narcotrafiquants profitent des moyens des terroristes, de la vulnérabilité des États à mener efficacement des contrôles et ont un accès facilité vers l’Europe. Les djihadistes ont quant à eux un intérêt pécuniaire. Mathieu Guidère, spécialiste en géopolitique et en histoire immédiate du monde arabe et musulman, précise que « les trafiquants de drogues payent aux mouvements islamistes radicaux un droit de passage représentant 10 % de la valeur totale de la cargaison. Certains groupes armés « facturent » plus pour garantir la protection du convoi ».

 

Les écoles : la cible de Boko Haram

Autre conséquence du terrorisme, plus vicieuse, car aux effets sociaux considérables sur le long terme : la disparition progressive de l’éducation. L’école est la cible privilégiée de Boko Haram, dont le nom signifie « l’éducation occidentale est interdite (ou un péché selon les traductions) » en haoussa, première langue du nord du Nigeria. Selon l’UNICEF, dans le nord-est du pays, particulièrement touché par le groupe terroriste, plus d’un million d’enfants ont vu leur scolarité interrompue. Dans les médias, la mobilisation et l’indignation internationales se sont focalisées sur l’enlèvement des 276 lycéennes à Chibok en avril 2014. Par ailleurs, plus de 2 000 écoles ont dû fermer leurs grilles à la suite de violences terroristes. À cela s’ajoutent des centaines d’établissements attaqués, pillés, détruits ou incendiés et plus de 600 enseignants tués, toujours selon l’UNICEF. Malgré les actions sur place de l’organisation et de l’armée pour le retour à l’école des enfants, les établissements manquent de moyens, les classes sont surchargées et servent souvent d’accueil aux réfugiés. Alors que dans les zones dites « sûres », les classes sont vides, car les enfants ont peur d’y aller.

Cette déscolarisation est un cercle vicieux car, selon Manuel Fontaine, directeur régional de l’UNICEF pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre, « plus les enfants restent déscolarisés, plus ils ont de risques d’être victimes d’abus et d’être recrutés par des groupes armés ».

Le terrorisme touche les États là où ça fait mal. La Tunisie en a fait l’amère expérience le 26 juin dernier et le tourisme, un des piliers de son économie, en a fait les frais. L’attentat de Sousse (38 morts) a entraîné des milliers d’annulation de séjours. La ministre tunisienne du Tourisme évalue l’impact économique à 450 millions d’euros minimum. Salma Elloumi Rekik nous confiait d’ailleurs récemment « une baisse de 50 % des touristes européens », avec des répercussions sur d’autres secteurs d’activités, comme « l’artisanat par exemple, (qui) emploie 360 000 personnes (…) Ces gens ont subi de plein fouet les effets de cette situation ». Deux mois avant la Tunisie, c’est le Kenya et l’université de Garissa qui étaient frappés par des djihadistes shebabs. Conséquence : les parcs animaliers se sont vidés de leurs touristes et de leurs devises si précieuses pour l’économie nationale.

Au-delà du tourisme, l’économie est touchée avec les destructions d’infrastructures et d’immeubles, qui induisent des coûts de déblaiement et de reconstruction. La baisse de confiance que connaissent les pays touchés a un lien sur les investissements directs étrangers, et si la confiance se perd très vite, elle met beaucoup de temps à se (re)gagner. Après chaque attentat au Mali, au Cameroun ou au Nigeria, les magasins baissent le rideau ou se vident de clients, et c’est la consommation (et la croissance) qui est en berne pour quelques jours.

Autre aspect qui impacte directement les caisses des États africains : la lutte contre le terrorisme. Cette guerre a un coût élevé, en soldats, en personnel de sécurité et en moyens logistiques. Autant d’argent qui n’est pas injecté dans d’autres secteurs et leviers de développement.


Journaliste