Arrêté le 23 mai 2017 pour « atteinte à la sûreté de l’État », Chafik Jerraya a régné ces dernières années sur une partie du…

Chafik Jerraya, Un lobbyiste influent

Un réseau mafieux tentaculaire ?

Arrêté le 23 mai 2017 pour « atteinte à la sûreté de l’État », Chafik Jerraya a régné ces dernières années sur une partie du paysage politique et celui des affaires en Tunisie. Pourtant rien ne le prédestinait à jouer les premiers rôles. Portrait.  

Sa photographie s’affiche à la Une de tous les quotidiens tunisiens et les informations le concernant sont l’objet d’un intérêt bien particulier de la part de leur lectorat.

Personne ne connaît cependant exactement les raisons pour lesquelles Chafik Jerraya est arrêté, depuis le 23 mai 2017, pour « atteinte à la sûreté de l’État ». A-t-il été arrêté parce impliqué dans les violences qui ont marqué, le 22 mai 2017, les manifestations de la région de Tataouine qui ont fait un mort, une vingtaine de blessés (notamment dans les rangs des forces de l’ordre) et de nombreux dégâts dans des bâtiments publics ?

Est-il en détention pour avoir participé à la mi-mai 2017 à une réunion avec Abdelhakim  Belhaj, chef de la milice islamiste libyenne « Fajr Libya » dont il  est un ami ? Chafik Jerraya a t-il caché avoir reçu Abdelhakim Belhaj chez lui ?

Est-il, enfin, un des pontes de cette corruption qui mine l’économie de la Tunisie et contre laquelle le gouvernement de Youssef Chahed est rentré fermement en guerre avec l’arrestation de nombreux notamment hommes d’affaires qui auraient fait leur lit grâce à la contrebande ?

« Dans la guerre contre la corruption, il n’y a pas d’alternatives » a soutenu, le 24 mai 2017, le chef du gouvernement. « C’est soit la corruption, soit l’État. Soit la corruption, soit la Tunisie », a-t-il ajouté.

Un réseau mafieux tentaculaire

Chafik Jerraya est peut-être dans le collimateur du gouvernement pour toutes ces raisons à la fois.

Quoi qu’il en soit l’homme est devenu au cours des dernières années un personnage clé de la scène et politique et celle des affaires en Tunisie, une sorte de faiseur de rois. Un lobbyiste qui disposerai, à en croire certains, d’une véritable garde rapprochée qu’il maintiendrait grâce à l’argent et autres services (dont notamment l’offre de logements) qu’il procurerait à ses membres.

Il a affirmé, par exemple, dans sa page Facebook, le 14 mai 2017, avoir prêté main forte au parti « Al Jamhouri », en 2011, l’année du déclenchement de la révolution tunisienne. S’adressant à Issam Chebbi, secrétaire général de ce parti, il a dit rappeler à ce dernier qu’il lui avait organisé un grand meeting à Sfax, deuxième ville du pays, dont Chafik Jerraya est originaire.

« Il y avait 9.500 personnes dans les gradins dont une trentaine de personnes seulement appartenant à ton parti et venant de la Capitale, tout le reste était composé de mes voisins et mes salariés », a-t-il indiqué à l’endroit du secrétaire général d’ « Al Jamhoury » qui aurait engagé  contre lui une campagne de dénigrement.

Ancien ministre délégué auprès du ministre de l’intérieur, un des fondateurs du mouvement Nidaa Touness (L’Appel de Tunisie), Lazhar Akremi, a soutenu, le 26 mai 2017, au micro de la radio privée Shems Fm, que Chafik Jerraya a acheté des députés de l’Assemblée des Représentants du Peuple (ARP), le parlement tunisien, précisant que  cet homme d’affaires a offert un appartement au président du bloc parlementaire de Nidaa Touness, le parti majoritaire (86 députés sur les 217 élus aux législatives  d’octobre 2014 ), Soufiène Toubel. 

Il joue un rôle important, en 2001, dans les élections du patronat sfaxien

Chefik Jerraya serait, selon les dires de Lazhar Akremi, à la tête d’un réseau mafieux tentaculaire qui a touché l’Assemblée, l’institution sécuritaire, la justice et les médias.

Pourtant rien ne prédestinait, Chafik Jerraya, à jouer un tel rôle ni à occuper une telle place. Parti de pratiquement rien, d’une brouette qui lui servait à vendre fruits et légumes à Sfax. Il ambitionne d’ailleurs de publier un livre racontant son parcours : « De la brouette à la Jaguar ».

De condition très modeste, notre marchand ambulant, Chafik Jerraya, aujourd’hui âgé de 46 ans, ne tarde pas à s’impliquer dans la vie locale. Il joue un rôle important, en 2001, dans les élections du patronat sfaxien. Il obtient au sortir de ces élections un étal dans le marché de gros de Sfax. Pour bons et loyaux services.

Outre son activité au marché de gros de Sfax où il devient vite un intermédiaire respecté, il sait profiter du commerce avec la Libye voisine qui a toujours tissé des relations économiques étroites avec le sud tunisien.

Cheveux et moustaches noirs, toujours élégant, il s’active au sein de la section sfaxienne du patronat tunisien et fait la connaissance de nombreuses personnalités régionales et nationales sous un régime, celui du président Zine El Abidine Ben Ali (1987-2011), qui a besoin d’alliés sûrs.


Il fait au hasard d’un événement, celui des repas organisés à l’occasion de la rupture du jeûne du mois de Ramadan, au début des années 2000, la rencontre d’Imed Trabelsi, le neveu influent de l’épouse du chef de l’État, Leïla Ben Ali.

« Chafik banane » 

Les deux hommes vont s’associer dans des projets. Dont l’importation des bananes, marché dont ils avaient quasiment le monopole. Certains encore utilisent du reste quand ils parlent de Chafik Jerraya le sobriquet de « Chafik banane » !

Il a semblé à plus d’un qu’Imed Trabelsi évoquait Chafik Jerraya lorsqu’il a évoqué un associé, le 19 mai 2017, de son importation des bananes dans un témoignage sur la corruption avant le 14 janvier 2011, lors d’une séance publique organisée par l’IVD (Instance de la Vérité et de la Dignité).

Chafik Jerraya niera être la personne cité par Imed Trabelsi. Le témoignage a été recueilli à la Maison d’arrêt de la Mornagia (environ de Tunis) où le neveu de Leïla Ben Ali est emprisonné et diffusé sur deux chaines de télévision.

La proximité avec Imed Trabelsi va déterminer le business de Chafik Jerraya. Elle lui ouvre les portes du clan Ben Ali-Trabelsi et lui assure une belle fortune grâce aux nombreux commerces qu’il mettra en place et à de nombreuses entreprises dont dans le secteur de l’immobilier.

Mohamed Gontara
Journaliste - Correspondant en Tunisie et dans le reste du Maghreb