La révolution en Tunisie a surpris tout son monde. A commencer par les Tunisiens eux-mêmes qui, jusqu’au départ précipité de Ben Ali, n…

29 jours de révolution, histoire du soulèvement tunisien

Critique

La révolution en Tunisie a surpris tout son monde. A commencer par les Tunisiens eux-mêmes qui, jusqu’au départ précipité de Ben Ali, n’osaient vraiment trop y croire. C’est ce qui ressort du fort instructif 29 jours de révolution, histoire du soulèvement tunisien. Loin de se cantonner à un récit factuel des événements, Jean-Marc Salmon revient sur la genèse d’une crise inévitable.

« La chute de Ben Ali n’échappe pas aux batailles d’interprétation. Elles commencent avec la question de la datation du début du processus : « révolution du 17 décembre » à Sidi Bouzid ou « révolution du 14 janvier » dans la capitale ? Et quels sont les événements précurseurs à retenir : le flash mob à Tunis le 22 mai 2010 ou le mouvement social du bassin minier de Gafsa au premier semestre 2008 ? » Voilà des questions ô combien importantes auxquelles le chercheur en sciences sociales prend soin (avec raison) de ne surtout pas répondre. C’est pourtant là le point de départ de quelques 300 pages d’une analyse particulièrement enrichie par les récits d’acteurs directs de ces événements. Des témoignages qui valent autant par la qualité que par la diversité des intervenants.

Surtout, cet ouvrage évite l’écueil de vouloir cantonner l’instant révolutionnaire aux quelques images fortes d’un Tunis bouillonnant aux abords du ministère de l’Intérieur en ce début d’année 2011. Car, avant la capitale, il y a eu (entre autres) Gafsa, Regueb, Thala, Menzel Bouzaïane et, bien entendu, Sidi Bouzid. Là où l’immolation de Mohamed Bouazizi s’est transformée en étincelle qui a embrasé toute la Tunisie.

Plus que les questions relatives à un pouvoir aveugle et corrompu absolument vermoulu, Jean-Marc Salmon plonge sans ambages dans les coulisses du soulèvement pour faire émerger cette « spontanéité organisée », selon les termes d’un agriculteur local, qui a permis à des militants, des activistes et de simples anonymes, marginalisés par le système, de capitaliser sur le sacrifice d’un vendeur ambulant désespéré. Le syndicaliste Sami Tahri le reconnaît d’ailleurs sans fausse pudeur : « Nous avons tout de suite demandé aux gens de ne pas regarder son acte comme un suicide, mais plutôt comme un assassinat politique. Il fallait considérer Bouazizi comme une victime du régime. »

Il est d’ailleurs fascinant de suivre, au fil des pages, comment ce mouvement disparate aux visées revendicatives ciblées a su saisir chaque opportunité pour gagner en ampleur, en puissance médiatique notamment, nerf d’une guerre asymétrique qui s’est gagnée autant dans l’opinion publique internationale que dans la rue. Cette autre révolution, qu’est le numérique, a ainsi droit à quelques belles feuilles, toutes aussi instructives. Des blogueurs pionniers, traqués, aux simples « facebookers » partageant et « likant » les témoignages parvenant de cette Tunisie « profonde », tous ont participé à une prise de conscience collective, « les enfants des classes moyennes et supérieures (…) découvrent progressivement la distance sociale qui les sépare de l’arrière-pays (…) Le pays se reconnecte, et ce qui était morcelé redevient partie d’un tout. »

Mais si le régime du président Ben Ali s’effrite, c’est aussi et surtout car le pouvoir clientéliste a lui perdu le fil des préoccupations de ses concitoyens. Comme le remarquent nombre de Tunisiens, « les cadres ont perdu leur ascendant. On ne peut compter sur eux pour apaiser la rue ». Surtout que, face à eux, se dresse le désespoir, ou plutôt « l’inespoir ». Il y a, certes ces militants chevronnés de longue date, mais il y aussi ces « gens fâchés avec la police depuis longtemps (…) Ce sont des jeunes apolitiques, des opprimés, mais dont la famille est parfois au RCD, des victimes du vide culturel. En attaquant la police, ils se mettent en situation d’héroïsme ». Un ancien de l’UGET le reconnaît : « On était allés vers le désespoir. On n’attendait rien des jeunes. Et soudain, on trouvait un trésor de révolte qui éclatait avec toute sa violence. Je ne croyais pas qu’il y avait chez eux tant de haines, tant de refus ! »

Chômeurs diplômés ou modestes désœuvrés, ils sont cette jeunesse fracassée par le manque de perspectives qui hurle aux policiers : « Tire, tire, j’ai pas envie de vivre ! » Des forces de l’ordre qui ne s’en priveront malheureusement pas, nourrissant par là même cette « colère accumulée au long des années de pauvreté », se souvient Charfeddine Nasri, l’un d’entre eux. Le natif de Kasserine de préciser : « Il n’y avait plus de peur. Pour la dignité, tu ne risques rien ! » Et Samir Rabhi, enseignant et syndicaliste, d’ajouter que « les deuils s’accompagnent d’une fureur extraordinaire ». Pauvreté, chômage, ressentiment, émulation, la machine s’emballe toujours plus alors que le sang coule dans ce que l’Etat meurtrier aimerait transformer en un impossible huis clos. Au pied du mur, chaque opposant – à son niveau – réalise qu’il participe à l’Histoire avec un grand H sans pour autant en entrevoir son dénouement. Comme le fait remarquer la lycéenne Maissa Saidane, ce n’est finalement que lorsque une foule toujours plus dense s’engouffre sur l’avenue Bourguiba à Tunis en cette mi-janvier 2011 qu’elle comprend, et bien d’autres avec elle, « qu’on ne ferait plus marche arrière ». Son père Ali, activiste culturel, se souvient d’un « masse compacte » sans traits « en termes de classes sociales ou d’âges. C’est une multitude décidée à faire don, à en découdre ». On connaît l’issue des événements.

Pourtant, l’histoire déroule toujours son fil au quotidien en Tunisie. Force est de constater que cinq ans après cet incroyable bouleversement, le vent de la révolte souffle encore sur un pays – ébranlé par le terrorisme – qui peine à se remettre à flot. Le sentiment de marginalisation prédomine chez un grand nombre de Tunisiens, pas seulement à l’intérieur mais dès la périphérie de Tunis, et l’offre politique (constituée d’islamistes trop propres sur eux pour être sincères et de « Bourguibistes » plus intéressés par la préservation des intérêts d’une caste de privilégiés que par les grands enjeux nationaux) déconcerte. Bref, on ne saurait que trop conseiller aux décideurs actuels et futurs de la Tunisie de ne pas oublier les leçons de l’histoire. Aussi fraîche puisse-t-elle être…

Référence : 29 jours de révolution, histoire du soulèvement tunisien, édition Les petits matin.

Rédaction
Journaliste