En ce 14 février, la vie à Tombouctou a retrouvé son calme. Une quiétude toutefois privée de toute sérénité. Yeni et Rashidi ont décidé de…

Un jour à Tombouctou

Reportage

En ce 14 février, la vie à Tombouctou a retrouvé son calme. Une quiétude toutefois privée de toute sérénité. Yeni et Rashidi ont décidé de ne pas fêter leur 15e anniversaire de vie commune. Pas d’humeur. De toutes façons, plus personne ne célèbre grand-chose depuis l’arrivée des fanatiques, il y a un an. Comme souvent, les rues sont désertes. Seules les forces de police et de surveillance du califat (FPSC) patrouillent sur les pistes sableuses entre les habitations. Journée ordinaire dans la ville, métamorphosée, aux 333 saints.

Comme chaque jour, Yeni décide de se rendre à pied à l’école coranique, pour essayer de voir son fils, même quelques instants. Elle profite de notre présence masculine pour sortir, les femmes seules ne sont pas autorisées à se promener dans la rue. Son hijab mal ajusté laisse entrevoir quelques mèches de cheveux. Aussitôt réprimandée par les membres du FPSC, quelques coups de bâton s’abattent sur sa chair déjà endolorie pour ce manquement à une obligation coranique… selon eux. Yeni souffre en silence, une nouvelle fois, mais laisse échapper quelques larmes. « Les femmes et les enfants sont les premières victimes de l’État islamique (EI). Les islamistes font une fixation sur nos vêtements, nos voiles qui doivent toujours en cacher davantage. Depuis que l’EI a débarqué, des femmes ont disparu, d’autres restent cloîtrées chez elles, toutes ont perdu le sourire », murmure prudemment la mère de famille en continuant sa route.

Elle parvient finalement face aux ruines de la grande mosquée Djingareyber, autrefois connue et reconnue pour sa grandeur et son architecture. Tombée lors des bombardements et des combats contre la coalition, sa disparition a ému le monde entier. Des célèbres manuscrits qu’elle abritait, il ne reste qu’un Coran du XIIIe siècle, écrit sur un parchemin en peau de gazelle. Tout le reste a été brûlé par les islamistes. Tout comme ont été détruits les 16 mausolées qui accueillent les sépultures d’une partie des 333 saints de la ville, remparts symboliques de la cité.

La quadragénaire attend devant la grille de la madrasa, ouverte il y a quatre mois. En fait, il s’agit davantage d’un camp de Daech pour former les futurs soldats. Plus de 400 enfants prennent des cours sur le maniement des armes comme sur l’idéologie salafiste. « Avant, ici, il y avait un des plus grands lycées du Mali. Ceux qui y passaient devenaient ensuite les meilleurs ingénieurs, les meilleurs professeurs du pays. Ils sont tous partis vers l’Europe, avant l’arrivée des islamistes. Maintenant, c’est devenu comme une prison pour enfants », commente Yeni. Elle demande en vain à voir son fils de 12 ans, Danjuma. « C’est le seul enfant qu’il me reste. Il y a deux ans, les terroristes ont enlevé ma fille de 15 ans, Basma. Depuis, plus de nouvelles, mais je ne me fais guère d’illusions… » Enlevées, violées puis revendues sur les marchés, le sort des jeunes femmes dans le pays est désastreux. Les chefs se réservent le droit de garder les plus belles.

Sur le chemin du retour, Yeni aperçoit un attroupement, à deux pas de la toute nouvelle Banque centrale islamique (BCI) censée produire les pièces de monnaie de l’EI – le « dinar d’or » – les billets n’ayant aucune valeur, ils servent au commerce parallèle ou aux trafics avec les étrangers. Une trentaine de badauds ont l’obligation de regarder la décapitation d’un kâfir, un mécréant, un chiite cette fois, décidée par le Conseil de la charia et validée par le comité pour l’encouragement de la vertu et la prévention du vice. Les décisions de justice appliquées publiquement (décapitation, lapidation, crucifixion, etc.) sont quasi-quotidiennes et maintiennent la population dans la peur. « Cette application stricte de ‘leur’ charia me répugne », ose susurrer Yeni en hâtant le pas.

De retour à la maison, l’ancienne boulangère raconte ses déboires à son mari, Rashidi, employé la semaine au service de ramassage des ordures. Voyant le dos lacéré de sa femme, il explose, en serrant les dents : « C’est de pire en pire. Au début, ils ont tout fait pour qu’on ne prenne pas peur. Pour nous amadouer, ils ont organisé des distributions de ballons de foot et des concours de récitation du Coran. Ils disaient avoir des projets pour soutenir l’économie locale. Certains étaient même soulagés, pensant naïvement que leur situation allait s’améliorer. On paye toujours nos impôts, mais directement à l’EI, on a toujours de l’eau, de l’électricité, des banques, une Poste… Pourtant, rien ne change sinon les mentalités.»

Les habitants de Tombouctou ont vite déchanté. Boko Haram, en s’alliant avec Daech pour la conquête du pays, a obtenu la fermeture de toutes les écoles. Les universitaires, les ingénieurs, les érudits, les intellectuels, tous ont fui le Mali. « Je ne conseille à personne de tomber malade ! Les médecins ont disparu, ironise Rashidi. Les chantiers sont au point mort. À son arrivée, l’EI avait commencé à construire des routes. Mais sans ingénieur pas facile ». Sans argent non plus d’ailleurs. Depuis la proclamation du califat, un embargo international a été décrété sur tous les produits : pétrole, hydrocarbures, production agricole… L’EI est exsangue et survit, un peu, en commerçant avec les pays peu regardants et, surtout, grâce à son « butin de guerre » : la saisie des avoirs des territoires envahis et la revente (illégale) d’œuvres d’art et archéologiques pillées lors des combats.

« Ce n’est pas une question d’argent, conclut Rashidi. L’EI a supprimé la musique, il a détruit la culture, il a tué tout plaisir. Franchement, vous avez déjà vu un membre de l’EI sourire ? Oui, quand il assassine… Entre nous, nous nous posons la question : qu’allons-nous devenir ? En 2016, la coalition internationale n’a pas bougé pour intervenir en Libye, alors que Daech menaçait. Aujourd’hui, c’est trop tard… ».

Voilà une fiction inspirée de faits malheureusement bien réels mais c’est surtout déjà là le quotidien de tant des gens. Pas seulement en Syrie ou en Irak…


Journaliste