Rencontre avec Tijani Al-Sissi, président de l’autorité régionale du Darfour. Celui qui est aussi le leader du Mouvement pour la Libération…

Tijani Al-Sissi : "Tout dépend des Soudanais !"

Interview

Rencontre avec Tijani Al-Sissi, président de l’autorité régionale du Darfour. Celui qui est aussi le leader du Mouvement pour la Libération et la Justice  revient avec nous sur les récentes évolutions connues par la région, le rôle de la MINUAD et le processus de réconciliation nationale entamé au Soudan.

 

54 ÉTATS : En tant que responsable du Mouvement pour la Libération et la Justice, vous avez signé il y a trois ans un accord de paix à Doha. Avec du recul, quelle est votre analyse ?

Tijani Al-Sissi (T. A.-S.) : Il y a un nombre de résultats significatifs. Je veux tout d’abord évoquer la reconstruction et le développement. À la suite de la mise en œuvre de l’accord, nous avons lancé une stratégie de 171 projets. Nous avons débuté par une première phase qui incluait des projets importants quant aux victimes. Certains d’entre eux ont été menés à leur terme. Je pense que nous progressons dans nos efforts de développement.  Ceux-ci ont été soutenus par la conférence des donateurs qui s’est tenue à Doha. Nous avons pu y lever autour de 3,6 milliards de dollars. Certains des donateurs ont déjà commencé à financer concrètement quelques projets sur le terrain. C’est le cas du Qatar, de l’Allemagne ou de l’Union européenne. Ce que je tiens à dire, c’est que nous allons persister dans ce développement. Deuxièmement, concernant le dossier de la sécurité, il y avait de réels troubles au Darfour causés par certains rebelles. Ils lançaient des attaques ici ou là. Mais, actuellement, leur pouvoir de nuisance au Darfour a été réduit. Ils ne sont plus un « casse-tête » pour nous pour être honnête. Nous sommes plus préoccupés par les conflits tribaux qui déstabilisent la région. Des efforts énormes ont été faits par l’Autorité régionale du Darfour et le gouvernement pour rassembler les factions préoccupantes. Nous avons résolu certains de ces conflits tribaux avec l’accord de paix. Celui-ci a aussi permis de réaliser des progrès quant au retour des personnes déplacées. Ils reviennent dans les villages que nous avons construits.

 

54 ÉTATS : Diriez-vous que la situation au Darfour est sous contrôle ?

T. A.-S. : Le Darfour suit la dynamique de l’Afrique. Vous savez, beaucoup de pays africains ont traversé des conflits. Comme n’importe quelle région dans cette situation, il est difficile de garantir que la situation sécuritaire est parfaite. Nous sommes toujours une zone en voie de développement. Vous pouvez croiser des gens armés ou faire face à des attaques de camions par des bandits. Ceci arrive de temps à autre mais, en général, la situation est bien meilleure qu’il y a quelque temps. Cela ne fait aucun doute. Vous pouvez maintenant rouler sans ennui de Khartoum à El Fasher, cela prend moins de douze heures. Vous pouvez rallier n’importe quel endroit du Darfour sans problème. Cela ne signifie pas que tout est réglé mais, en général, les attaques sont désormais contrôlées. 

 

54 ÉTATS : Quelle est votre position concernant la présence de la MINUAD dans la région ?

T. A.-S. : La MINUAD est une expérience unique. C’est une force hybride composée par des forces de l’Organisation des Nations unies (ONU) et de l’Union africaine. C’est surtout l’une des plus grandes missions de paix jamais réalisées dans le monde. Elle est notre partenaire dans la mise en œuvre de l’accord de paix de Doha mais, dans le même temps, nous devons aussi confesser que la MINUAD n’a pas été capable d’appliquer, ces dernières années, le mandat qui lui a été délivré par l’ONU, qui est de protéger les populations civiles. De temps en temps, les forces onusiennes ont été attaquées par des bandits. Elles ont malheureusement à se protéger elles-mêmes. Je crains que cette situation ait créé beaucoup de doutes dans l’esprit de la population. Pourquoi une force de cette envergure est-elle incapable d’assurer sa propre sécurité ? Mais aussi pourquoi la communauté internationale alloue actuellement autant de fonds à la MINUAD ? Nous parlons de milliards de dollars, une somme énorme. Pour les deux camps, il est nécessaire de parvenir à une stratégie de sortie. C’est une chose très commune dès qu’un accord de paix voit le jour. C’est inévitable ! J’ai rencontré une délégation venue de New York et eux-mêmes s’accordaient à dire que les Nations unies étaient décidées à appliquer une stratégie de sortie.

 

54 ÉTATS : Est-ce que la communauté internationale est une chance pour le Darfour ou une part du problème ?

T. A.-S. : J’ai toujours dit que la MINUAD n’avait pas les moyens d’effectuer son travail d’un manière réellement efficace. Dans de nombreux cas, l’armée soudanaise a dû voler au secours de la MINUAD. C’est un point qui soulève bien des doutes. Le bon côté est que les Nations unies comme le gouvernement soudanais partagent l’idée qu’il faut réduire les effectifs de la MINUAD et élaborer une stratégie de sortie du Darfour.

 

54 ÉTATS : Vous êtes très attaché aux questions de justice et de réconciliation. Avez-vous le sentiment que votre pays est sur la bonne voie ?

T. A.-S. : Nous avons la conviction profonde que la seule voie envisageable est celle de la réconciliation. Nous souhaitons que tout le monde marche ensemble. Le président a amorcé le mouvement en se penchant sur les préoccupations majeures de la population et ce afin de trouver une solution à des questions en suspens que nous avons identifiées dans la feuille de route discutée à l’Assemblée nationale. Je pense que tout cela aboutira positivement. C’est un sentiment actuellement partagé par tout le monde, que ce soit au gouvernement ou dans l’opposition.

 

54 ÉTATS : Le chemin est-il encore long selon vous ?

T. A.-S. : Nous avons été en guerre si longtemps ! La guerre avec le Sud a affecté le pays tout entier. La guerre au Darfour, la guerre au Sud Kordofan, la guerre du Nil Bleu… Toutes ces guerres ont provoqué une sorte de polarisation dans le pays mais, dans le même temps, le peuple soudanais est différent des autres. J’ai été dans beaucoup de pays et je n’ai jamais rencontré de gens comme les Soudanais. Je suis particulièrement optimiste quant au fait que nous avons la capacité et la détermination de nous en sortir ensemble mais aussi de nous prévenir d’un futur désastre dans notre pays. J’ai toujours été optimiste et je n’ai pas envie de dire que le chemin vers la paix est long. Tout dépend de la volonté et de la détermination du peuple soudanais.

 

54 ÉTATS : En conclusion, voulez-vous faire passer un message particulier ?

T. A.-S. : Le Soudan est localisé à un endroit véritablement unique en Afrique. C’est un lien entre le nord de l’Afrique et l’Afrique subsaharienne, mais aussi un pont entre l’Est et l’Ouest. La préservation de l’intégrité et de la sécurité de ce pays est de la plus haute importance pour assurer la paix et la sécurité internationale. Si vous regardez autour du Soudan, vous verrez beaucoup de pays qui sont en proie à de graves troubles. Même le Soudan du Sud s’enfonce dans une guerre tribale, ethnique. Je pense donc que la respect de l’intégrité du Soudan contribue à la sécurité dans la Corne de l’Afrique mais aussi à la sécurité de l’ensemble des pays de l’Afrique de l’Ouest. Plus encore avec les événements en Libye et au Soudan du Sud. Nous avons les moyens de jouer un rôle particulier. Nous avons de nombreuses ressources, un système politique très mûr pour guider et rassembler l’Afrique, du nord au sud, de l’est à l’ouest. Alors, je suis optimiste parce que quand vous pensez à ce que le Soudan a dû traverser au cours des deux dernières décennies, bien d’autres pays africains auraient sombré ! Mais le Soudan, lui, est toujours debout !

Rédaction
Journaliste