Difficile de ne pas emprunter pour habiller ses enfants ou acheter les pâtisseries de l’Aïd El Fitr, fête qui marque la fin du mois saint…

Fête de l’Aïd El Fitr : lorsque les familles s’endettent

L’endettement, un phénomène social en Tunisie

Difficile de ne pas emprunter pour habiller ses enfants ou acheter les pâtisseries de l’Aïd El Fitr, fête qui marque la fin du mois saint du ramadan. L’endettement est du reste devenu un phénomène social en Tunisie. Reportage.

« Les commerçants ont beau faire des réductions et rivaliser de promotions, comme une réduction allant jusqu’à 50% du deuxième article acheté, on n’y arrive plus ». La quarantaine, barbe de quelques jours et casquette en tissu délavé, Amor rouspète contre la vie chère.

Rencontré ces derniers jours du mois saint du ramadan dans la longue rue commerçante  qui va, à Kairouan (ville située à 153 kilomètres au sud de Tunis), de Bab Echouhada (la Porte des martyrs) à  Bab Tounès (la Porte de Tunis), Amor a des difficultés à acheter des vêtements pour ses deux enfants, Yesmine, 8 ans, et Farouk, 6 ans.

Il a dû emprunter un peu d’argent à un collègue pour pouvoir faire les emplettes nécessaires pour l’Aïd El Fitr, fête qui marque la fin du mois de ramadan. Une fête au cours de laquelle les enfants s’habillent avec du neuf. Mais aussi acquérir pâtisseries et souvent cadeaux.

« D’autant plus que les enfants d’aujourd’hui ont les yeux grands comme ça. Ils ne se contentent plus du peu », souligne-t-il.

Tout le monde fait comme il peut

L’endettement est devenu une réalité pour les familles tunisiennes depuis quelques années. Difficile de ne plus recourir à des emprunts si l’on veut joindre en temps normal, comme on le dit, les deux bouts. « Alors que dire en période de fêtes »,  précise Amor.

En cause une érosion du pouvoir d’achat qui a touché tout le monde. A commencer par la classe moyenne, qui a toujours constitué un motif de satisfaction et de fierté, et qui n’est plus, selon des estimations, que de 67% aujourd’hui alors qu’elle était de 80% il y a dix ans.

Changement de mode vie et de consommation de la population, chômage, inflation (5% en avril 2017), dégringolade du dinar par rapport au dollar et à l’euro (l’euro est à près de 2,8 euros),… les raisons sont multiples.

Et tout le monde fait comme il peut. Certains empruntent, à intervalles réguliers,  à des amis et à des proches comme Amor. D’autres pratiquent une sorte de tontine : dans un établissement public de Kairouan, une dizaine d’employées versent chaque mois 100 dinars (près de 36,14 euros) dans une caisse. Et l’une d’entre elles récupèrent,  à la fin du mois et à tour régulier, tout le pactole en cas d’extrême nécessité.

« Rentrer dans le rouge »

D’autres modes de financement se sont installées au fil du temps. Des employés acquièrent grâce à des facilités de paiement un appareil électroménager (cuisinière, réfrigérateur,…)  qu’ils payent avec des traites en douze ou en dix-huit mois. Le revendent aussitôt et avec son argent payent une consommation.

 La plupart des Tunisiens s’endettent cependant le plus souvent auprès des banques, des fonds sociaux, des mutuelles et des caisses sociales. La pratique qui consiste, comme le disent les Tunisiens, à « rentrer dans le rouge » (bénéficier d’un découvert) est devenue du reste une pratique courante.

« On y peut rien. Du moins jusqu’à un certain seuil », reconnaît un chef d’agence d’une grande banque tunisienne, située au centre ville de Kairouan. «Toutes les banques sont obligées de faire avec vu la cherté de la vie. Il faut dire que, à partir du moment où le salaire d’un employé est domicilié à la banque… », ajoute-t-il.

« 36% des familles tunisiennes, comptent au moins, un membre qui rembourse un crédit »

À en croire, le Directeur Général de l’Institut National de la Consommation (INC), Tarek Ben Jazia, « 800 mille familles tunisiennes, sur un total de 2,7 millions de familles recensées en 2014, ont obtenu un crédit bancaire ».

Tarek Ben Jazia a déclaré, en juin dernier à l’agence Tunis Afrique Presse (TAP) qu’une enquête réalisée par son institution, en 2015, a montré que « 36% des familles tunisiennes, comptent au moins, un membre qui rembourse un crédit ».

Mohamed Gontara
Journaliste - Correspondant en Tunisie