Plongée dans le chaos depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye est actuellement secouée par le conflit armé entre les forces du maréchal Khalifa Haftar, homme fort qui a récupéré 97% du pays et son rival installé à Tripoli, le Gouvernement d’union nationale (GNA) reconnu par l'ONU. Selon  le département d'Etat américain, l'ingérence russe en Libye menace la paix, la stabilité et la sécurité en Libye. Ce n'est pas tout à fait de l'avis du Maréchal Haftar. Pour mieux comprendre, rencontre avec le Ministre des Affaires étrangères pro-Haftar, Abdulhadi Ibrahim Lahweej.

Notre but est la stabilisation du pays, la sécurité des Libyens et la création d’un Etat civil

Tobrouk : entretien avec Abdulhadi Ibrahim Lahweej, ministre des Affaires étrangères du gouvernement provisoire

Plongée dans le chaos depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye est actuellement secouée par le conflit armé entre les forces du maréchal Khalifa Haftar, homme fort qui a récupéré 97% du pays et son rival installé à Tripoli, le Gouvernement d’union nationale (GNA) reconnu par l'ONU. Selon  le département d'Etat américain, l'ingérence russe en Libye menace la paix, la stabilité et la sécurité en Libye. Ce n'est pas tout à fait de l'avis du Maréchal Haftar. Pour mieux comprendre, rencontre avec le Ministre des Affaires étrangères pro-Haftar, Abdulhadi Ibrahim Lahweej.

Priscilla Wolmer : Une conférence sur la Libye aura lieu à Berlin dans quelques jours. Pourquoi l'Allemagne se préoccupe-t-elle soudainement de la question libyenne ?  

Abdulhadi Ibrahim Lahweej : Il y a plusieurs pays qui interviennent pour tenter de résoudre la crise libyenne mais souvent ils aggravent la situation. La solution doit émaner d’une volonté libyenne.

La Libye aujourd’hui est malade et son problème majeur est d’ordre sécuritaire !

Priscilla Wolmer : Comment jugez-vous les actions de l'émissaire de l'ONU pour la Libye Ghassan Salamé ?

Ghasam Salamé

Abdulhadi Ibrahim Lahweej : Ghassan Salamé fait tout son possible mais les actions qu’il propose ne sont pas réalistes. C’est facile de prendre des photos avec les adversaires mais cela ne résout pas la question épineuse de la sécurité. Les Libyens aspirent à vivre et se mouvoir sans crainte. Notre combat est celui de la paix, du respect des droits de l’Homme, du développement et du vivre ensemble.

Nous voulons trouver un accord à la sortie de la crise libyenne. Ce conflit n'est pas politique. En revanche, il est lié à plusieurs aspects notamment sécuritaire et migratoire. 

J'aimerai ici questionner la communauté internationale : pourquoi tous les accords précédents ont-ils échoué ? A quand le plan de l’ONU pour démilitariser les milices ? Pourquoi une telle inaction face aux Libyens qui meurent tous les jours ou encore face à ceux, morts à Ghargour pour avoir réclamé un Etat civil ?

Priscilla Wolmer : Que pensez-vous du gouvernement libyen d'union nationale (GNA) de Sarraj qui a signé un nouvel accord militaire avec la Turquie ?

Le gouvernement libyen d'union nationale (GNA) a signé un nouvel accord militaire avec la Turquie

Abdulhadi Ibrahim Lahweej : Le Gouvernement d’union nationale (GNA) utilise les centres d’accueil des migrants comme des dépôts d’armes. Nous ignorons qui se trouve véritablement dans ces centres. Le gouvernement de Sarraj est inexistant et malheureusement, ce sont les milices et les groupes armés qui contrôlent sa zone. Chaque jour se vendent et s’achètent des migrants qui ensuite périssent au large de la Libye.

De gauche à droite, le maréchal de l'Armée nationale libyenne, Khalifa Haftar, le président du Parlement libyen basé à Tobrouk, Aguila Saleh Issa, le chef du gouvernement d'accord national Fayez al-Sarraj et le président du Haut Conseil d'Etat libyen Khaled Mechri, lors d'un congrès international sur la Libye à l'Elysée à Paris, le 29 mai 2018.

 

Notre gouvernement est un gouvernement responsable. Nous avons soumis un projet à la chambre des députés pour condamner avec fermeté les peines concernant la traite des êtres humains.

Priscilla Wolmer : Sur la question des migrations, contrôlez-vous les frontières maritimes et quelles sont vos relations avec les Italiens ?

Abdulhadi Ibrahim Lahweej : Nos relations sont bonnes. L’Italie envisage l’ouverture d’un consulat de la République italienne à Benghazi. 

Priscilla Wolmer : Quels sont vos liens avec les pays africains ?

Abdulhadi Ibrahim Lahweej : Nous appartenons au continent. Nous sommes africains et nous croyons en une Afrique forte et unie. Nous croyons que l'Afrique a son rôle à jouer pour aider à la résolution de la crise libyenne. Idriss Deby, le président tchadien soutient le gouvernement du maréchal Haftar et son armée, notamment depuis que nous avons stoppé la déferlante des rebelles et groupes armés tchadiens au Sud de la Libye. Il faudrait que les pays africains se développent davantage pour limiter les phénomènes de migrations. 

Abdulhadi Ibrahim Lahweej

J'envisage une mini-tournée en Afrique pour rencontrer mes homologues et leur permettre d'obtenir une meilleure compréhension de la crise que traverse notre pays et pour leur exposer le schéma de la nouvelle Libye que nous voulons offrir à notre peuple

Par ailleurs, si l’Europe voit les migrations vers leurs pays comme un fléau, moi, en tant qu’Africain, je pense que c’est une chance car parmi ces migrants, il y a des personnes brillantes. Par ailleurs, j'envisage une mini-tournée en Afrique pour rencontrer mes homologues et leur permettre d'obtenir une meilleur compréhension de la crise que traverse notre pays et pour la Libye de demain, la nouvelle Libye que nous voulons offrir à notre peuple.

Priscilla Wolmer : Beaucoup d’observateurs pensent que le Sud de la Libye continuera à être un facteur de fragmentation. Pensez-vous qu’avec la guerre entre les tribus arabes d'Awlad Sulaiman, la tribu des Tebu et des Tawareq, le défi sera permanent pour instaurer la paix en Libye ?

Abdulhadi Ibrahim Lahweej : Nous avons plus de 2000 tribus en Libye. Les tribus arabes d'Awlad Sulaiman sont avec nous et les tribus Tebu, Tawareq et Amazigh aussi. Je le répète, les tribus locales du Sud sont désormais avec nous et rejètent les milices. Nous en avons terminé avec ces groupes rebelles tchadiens et autres milices étrangères basés dans le sud libyen qui perturbaient l'unité nationale et menaçaient le Tchad.

Le Sud est une vaste région désertique qui a été marginalisée pendant trop longtemps et qui était devenue un repaire pour les djihadistes et les trafiquants

Tout cela s’est arrêté avec le rétablissement du contrôle de l’armée du Maréchal Haftar sur le Sud. A présent, nous sécurisons 97% de l'ensemble du territoire libyen. Nous sommes reconnus par le Parlement [la Chambre des représentants]. Bientôt, le peuple libyen, par la voix des urnes aura le dernier mot. 

Priscilla Wolmer : Certains accusent le Maréchal Haftar de vouloir établir un régime militaire avec l'aide des troupes russes et avec le groupe privé Wagner, une organisation paramilitaire liée au Kremlin. Est-ce vrai ?

Ce sont des infos intox ! Il n’y a aucune présence privée russe, type Wagner en Libye

Abdulhadi Ibrahim Lahweej : Ce sont des infos intox ! Il n’y a aucune présence privée russe, type Wagner en Libye. Certains pays estiment que nous combattons pour servir l’intérêt d’autres pays alors que nos relations avec les autres pays sont basées sur le respect mutuel de la souveraineté et d'une lutte commune contre le terrorisme. L’instauration d’un régime militaire relève de la propagande initiée par ceux qui vivent de la crise et qui aspirent à la prolonger. La seule coopération militaire avec la Russie est liée à la formation de nos militaires. Mais nous avons aussi le soutient de la Jordanie, de l'Egypte, de l'Angleterre, enfin, rien d'anormal pour rétablir au plus vite la paix.

Nous sommes soutenus par le peuple, la Chambre des représentants commande l’armée, et c’est elle qui choisi à qui il revient de la diriger. Le Maréchal Haftar est l’homme de la démocratie. La démocratie est incompatible avec la présence des milices, des terroristes et autres criminels.

Le Maréchal Haftar protège les civils et prépare la Libye de demain

Notre but est la stabilisation du pays, la sécurité des Libyens et la création d’un Etat civil

Imaginez qu'en Libye, l’électricité est coupée dans les hôpitaux presque toute la journée. Nous avons fait un retour vers le passé et vivons comme à l'ancien temps alors que la Libye est riche en hydrocarbures et que le peuple libyen est valeureux.

Priscilla Wolmer : Il y a des combattants salafistes du côté de Haftar, comme les Madkhalistes. Joueront-ils un rôle important dans la Libye de demain ?

Abdulhadi Ibrahim Lahweej : Nous ne mélangeons ni la religion et la politique, ni la religion et l'armée. La Libye doit redevenir le pays des libertés de culte, ceux qui veulent prier modérément, doucement ou fortement, qu'ils le fassent mais loin des affaires de l'Etat. Et les armes doivent être sous le contrôle de l'Etat. 

Priscilla Wolmer : En Avril, le Maréchal Haftar a déclaré : « Pour les héros de la nation, l'heure a sonné. Nous avons rendez-vous pour la conquête de Tripoli. Avancez alors, avec des pas confiants en Dieu, entrez dans la ville en paix, pour ceux qui veulent la paix. Soyez des défenseurs des droits et non des envahisseurs. Ne levez pas vos armes, sauf contre celui celui qui choisit de vous affronter. Ne tirez que contre les hommes armés. Ceux qui jettent les armes, ceux qui restent chez eux, ceux qui lèvent le drapeau blanc, seront en sécurité. Assurer la sécurité des habitants et protéger leurs biens, ainsi que toutes les institutions de la capitale, relèvent de votre devoir. » Quelle est la prochaine étape après cette opération de prise de Tripoli du 4 avril dernier ?

Nous sommes actuellement à 10 km du centre de Tripoli et bientôt nous libérerons intégralement la capitale

Abdulhadi Ibrahim Lahweej : Cette opération en avril visait à libérer la capitale de ses geôliers pour rétablir l’ordre, la sécurité et la stabilité. Nous voulions libérer les Africains qui sont vendus en pleine mer. Tripoli est une prison à ciel ouvert où nos frères et sœurs africains sont réduits à l’esclavage. Ces crimes ne sont pas représentatifs de l’esprit libyen. Nous sommes actuellement à 10 km du centre de Tripoli.

Tripoli

 

Nous allons récupérer les armes aux mains des milices et les détruire. Nous ne voulons plus que nos enfants à Tripoli entendent le sifflement des balles et slaloment entre les morts et le sangLes libyens vont pouvoir jouir de leurs libertés publiques, individuelles et du respect des Droits de l’Homme.

Priscilla Wolmer : Oui, d’après un rapport de l’ONU, en Libye,  20 millions d'armes circulent pour 6 millions d'habitants.

Nous allons mettre en place un dialogue national ouvert à toutes les composantes du paysage politique libyen, l’Union africaine et les pays frontaliers

Abdulhadi Ibrahim Lahweej : Pour régler une crise, il faut rassembler les parties qui s’opposent. Nous voulons une justice appliquée selon la loi, pas selon les armes. Nous voulons une Libye pacifiée, qui n’exporte ni terrorisme, ni migrants. Nous voulons une Libye qui soit considérée comme un partenaire économique, commercial et politique fiable. L’armée libyenne du Maréchal Haftar est une armée institutionnelle et structurée. C’est une armée nationale qui protège ses civils. 

Priscilla Wolmer : Pensez-vous que la Russie utilisera la Libye pour exercer de nouvelles pressions sur l'Europe, à l'instar de ce qu'elle fait actuellement en Syrie ?

Abdulhadi Ibrahim Lahweej : La Russie est un membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies et une grande puissance économique. Nous sommes d’accord pour que la Russie et non pas des instances privées interviennent pour nous aider à pacifier la Libye. D’autant plus qu’elle n’a pas de passé colonial. La Russie est la bienvenue, notamment sur le volet du développement afin de redresser le pays. 

Nous aspirons à protéger tous les libyens en respect des droits de l’Homme. Le terrorisme est un problème international, sans nationalité, ni couleur, ni nation. C’est un cancer qui frappe les lieux de culte, les hôpitaux, les écoles, les lieux de culture.

Les terroristes qui se sont attaqués à la France sont également ceux que nous avons combattus à Benghazi, à Derna, à Syrte. Notre but est de récupérer 100% du territoire libyen pour le sécuriser

Les terroristes avant l’arrivée du Maréchal Haftar visaient les journalistes, les avocats, les politiciens. Souvenez-vous de l’avocate libyenne de 51 ans Salwa Bugaighis assassinée en Libye le mercredi 25 juin 2014 à Benghazi, par une bande de terroristes armés et cagoulés qui ont fait irruption à son domicile. Peu avant son assassinat, Salwa Bugaighis avait pris des positions sur une chaîne de télévision libyenne contre le voile islamique et pour l’instauration d’un Etat civil en Libye. Les terroristes lui ont mis douze balles et l’ont poignardé sur plusieurs parties de son corps et Essam Gheriani, son mari est toujours porté disparu.

Voilà ce que nous combattons avec le Maréchal Haftar, c’est la lutte contre le terrorisme. Plus jamais cela en Libye, plus jamais cela chez nous. 

 

 

Priscilla Wolmer
Directrice de la rédaction