Catherine Samba-Panza a été présidente de transition en Centrafrique entre janvier 2014 et janvier 2016. Affiliée à aucun parti politique, l’ancienne maire de Bangui a été élue par le Conseil national de transition (CNT) le 20 janvier 2014. Née au Tchad en 1954, juriste d'entreprise, elle a milité au sein de l'association des femmes juristes de Centrafrique. Elle est formatrice en droits de l’homme du programme Afrique d'Amnesty International. En 2003, elle co-préside le dialogue national organisé après le coup d'État de François Bozizé. Actuellement de passage à Paris, pour rencontrer la diaspora centrafricaine, elle a accordé une longue interview à 54 ETATS. Rencontre.

Catherine Samba-Panza : "Mes premières mesures s’articuleront sur mon plan d’action des 100 jours"

RCA : Entretien avec Catherine Samba-Panza, ancienne présidente de Transition en RCA

Catherine Samba-Panza a été présidente de transition en Centrafrique entre janvier 2014 et janvier 2016. Affiliée à aucun parti politique, l’ancienne maire de Bangui a été élue par le Conseil national de transition (CNT) le 20 janvier 2014. Née au Tchad en 1954, juriste d'entreprise, elle a milité au sein de l'association des femmes juristes de Centrafrique. Elle est formatrice en droits de l’homme du programme Afrique d'Amnesty International. En 2003, elle co-préside le dialogue national organisé après le coup d'État de François Bozizé. Actuellement de passage à Paris, pour rencontrer la diaspora centrafricaine, elle a accordé une longue interview à 54 ETATS. Rencontre.

54 ÉTATS : Madame Samba-Panza, vous avez été Présidente de la transition, et vous êtes aujourd’hui candidate à l’élection présidentielle, que souhaitez-vous profondément apporter à votre pays ? Qu’est-ce qui changerait avec votre leadership ?

Catherine Samba-Panza

Catherine Samba-Panza : J'ai dirigé la transition dans mon pays pendant deux ans et j’ai pu renouer le dialogue politique avec des groupes rebelles, adresser les urgences sociales de mes compatriotes en matière d’infrastructure sociale de base et d’urgence humanitaire. J’ai restauré l’autorité de l’Etat dans une bonne partie du territoire, organiser les consultations populaires à la base, le forum de Bangui, le référendum constitutionnel, et les élections groupées de 2016.

J’ai réalisé en deux ans, ce que mes successeurs ne seront pas en mesure de réaliser en quatre

J’ai réalisé en deux ans, ce que mes successeurs ne seront pas en mesure de réaliser en quatre. J’ai pu gouverner la transition efficacement. C’est à dire, en me focalisant sur ce qui était essentiel pour mes compatriotes et j’ai pu le réaliser avec volontarisme, détermination et diligence.

Gouverner efficacement la Centrafrique, tel est le socle de l’offre politique que je propose à mes compatriotes pour les élections présidentielles et législatives de décembre 2020. Je leur propose une gouvernance novatrice autour de quelques idées simples. Protéger les citoyens et faire de l’inclusivité le fondement d’une gouvernance qui tourne le dos à l’ethnisme, au tribalisme, la religion, le sexe pour ne tenir compte que des qualités intrinsèques des citoyens, faire valoir les cinq verbes de Boganda : « loger, nourrir, vêtir, instruire, soigner », comme droit des citoyens opposables aux gouvernants en cas de défaillance de ces derniers.

Aller au-delà des cinq verbes de Boganda, et explorer le programme politique des cinq chantiers et vingt-cinq engagements. Promouvoir la cohésion nationale, développer les infrastructures et reconstruire le pays, développer les infrastructures et reconstruire le pays, promouvoir l’entrepreneuriat jeune et des femmes, assurer l’égalité hommes/femmes, entamer la transformation digitale du pays, favoriser l’émergence des industries culturelles et d’une politique nationale de la jeunesse et du sport, promouvoir le développement durable.

54 ÉTATS : L’Assemblée nationale a adopté le 23 septembre dernier un nouveau code électoral qui devrait permettre à l’ANE de combler les retards pris par le processus électoral. Selon vous cette modification du code électoral qui s’est fait sans concertation avec les partis politique de l’opposition et les organisations de la société civile, pourra-t-elle, à elle seule, permettre à l’ANE d’organiser des élections inclusives, libres crédibles et transparentes ?

Catherine Samba-Panza : Nous constatons et encourageons tous les efforts fournis par l’ANE dans le processus électoral afin de le conduire jusqu’à son terme et de sorte que les élections se tiennent dans les délais constitutionnels et soient, comme vous l’affirmez, inclusives, libres, crédibles et transparentes. Mais le pays fait face à d’énormes défis sécuritaires, dus essentiellement à la présence des groupes armés qui contrôlent des pans entiers du territoire national. Leur agissement est de nature à entraver le processus électoral dans certaines régions. Toutefois, je reste cependant convaincue en tant que démocrate de la suprématie de la constitution qui seule garantie la stabilité, la conservation des institutions républicaines, préserve des dérives politiques. C’est pour cela que les efforts fournis par l’ANE pour organiser les élections dans les délais sont louables et à encourager. Cependant, il ne faut pas occulter les difficultés liées au contexte sécuritaire que vous avez décrit qui exigent de rester ouverts et afin d’avoir recours, en dernier ressort et en cas de nécessité, au scénario de la concertation proposé par la Cour Constitutionnelle.

54 ÉTATS : En RCA, entre la présence étrangère prégnante des russes, celle bien plus éthérée de la France, et celle de la MINUSCA qui poursuit avec faiblesse ses opérations contre le groupe armé 3R, un président de la République a-t-il toute la latitude pour tenir ses promesses de campagne ?

Catherine Samba-Panza : La question n’est pas de savoir s’il l’a, mais s’il doit, car c’est avant tout un devoir pour un chef d’Etat de respecter la parole donnée et de réaliser la promesse électorale à ses concitoyens. Cela dit, la question que vous avez soulevée relève de la responsabilité de l’actuel Exécutif.

Les groupes armés ont fait de la RCA un terrain de jeu et un fond de commerce

Nous assistons en effet depuis bientôt 5 ans à l’emprise exercée sur notre territoire par les groupes armés qui en ont fait un terrain de jeu et un fond de commerce. ll appartient à l’exécutif actuel d’adresser avec responsabilité et dignité la question sensible de la sécurité et de la protection des citoyens en rapport en évitant compromissions et connivences avec lesdits groupes. La sécurité et la protection des centrafricains fait partie des missions régaliennes de l’Etat. C’est la qualité de leadership de ceux qui gouvernent qui garantit à la fois la qualité de la relation avec les Centrafricains et les partenaires internationaux censés nous aider pour accomplir ces missions et tenir les promesses faites aux citoyens.

54 ÉTATS : Votre pays est sans doute l’un des plus difficile à gouverner au monde et depuis des décennies, malgré les ressources minières (diamants, bois, or, uranium), à cause des crises militaro-politiques, les moyens d’améliorer la situation sont toujours manquants. Quelle est votre stratégie pour développer l’économie de la Centrafrique ?

csp

Catherine Samba-Panza : Le contexte économie est impactée par quatre ans de mauvaise gouvernance qui n’ont pas permis la mobilisation des ressources à la Table Ronde de Bruxelles de novembre 2016, ce malgré la signature de l’accord de Khartoum. L’occupation du territoire national par les Groupes Armés en violation de leur engagement de l’Accord de Khartoum. La pandémie du covid-19 a obligé la RCA à mettre en place des mesures restrictives qui ont depuis le premier trimestre 2020 impactés la vie des populations.

Ces facteurs auront certainement des effets négatifs sur la croissance économique et sur le plan social et économique au début du mandat du futur chef de l’Etat. Face à ces multiples chocs d’ordre politique et économique, la réponse que j’entends articuler, tient compte du contexte et s’inspire également des recommandations du forum de Bangui (mai 2015) et de mon plan d’action pour les 100 premiers jours et si j’étais élue à la magistrature suprême.

Nous aurons toujours le temps de formuler et d’implémenter une stratégie macroéconomique autour des grappes de croissance des secteurs minier, agricole et forestier.  Je vais confier cette mission à un groupe de travail avec exigence d’obtenir des résultats à moyen terme. Mais ce à quoi je voudrai me consacrer au lendemain de mon investiture en cas de victoire, c’est mettre œuvre le programme de résilience économique prioritairement axé sur les infrastructures sociales de base utiles pour mes compatriotes.

Pour le système alimentaire rendu vulnérable par la crise de la covid-19, avec un renforcement de l’insécurité alimentaire, nous allons poursuivre la distribution des semences et des kits pour lutter contre.

Pour le système éducatif, nous allons réhabiliter, construire et équiper les infrastructures scolaires et doter les élèves du primaire en fournitures et matériels scolaires.

Pour le système sanitaire, procéder à la réhabilitation et à la reconstruction des infrastructures sanitaires, doter les centres de santé et pharmacie communautaire en médicaments, réhabiliter les morgues, les centres hospitaliers et construire de nouveaux.

Identifier et réhabiliter des sites mortuaires dans les huit arrondissements de Bangui, renforcer les capacités techniques des services sanitaires pour la riposte au Covid-19, procéder à l’achat des kits de protection pour les personnels de santé et des kits pour test et des médicaments.

Procéder à l’installation des forages d’eau dans les arrondissements et localités vulnérables. Naturellement pour adresser la question liée à la morbidité et à la mortalité de mes compatriotes, il sera nécessaire à long terme de mettre sur pied une couverture santé universelle à Bangui et à l’intérieur du pays.

Nous apporterons un soutien à la réhabilitation des infrastructures routières de la capitale et de certains tronçons et corridor menons vers les axes économiques, ce qui permettra évidemment de favoriser les emplois Travaux à Haute Intensité de Main d’œuvre (THIMO) pour une catégorie de la jeunesse.

La situation humanitaire est préoccupante avec les données suivantes :

  • 2,6 millions de centrafricains sont en besoin d’assistance humanitaire et de protection,
  • 1,6 millions de centrafricains sont en insécurité alimentaire,
  • 1.313.437 personnes déplacées (1 centrafricain sur 4 a dû quitter son foyer) dont 611.089 réfugiés (source UNHCR, 31 mars 2020) et 702,348 déplacés internes (235.019 encore sur les sites et 467.329 dans les familles d’accueil, source Commission de Mouvement de Population (CMP) 29/2/2020).

Face à cette situation, nous allons continuer à organiser la fermeture des sites, poursuivre le processus de rapatriement des centrafricains encore dans les pays voisins, mettre en œuvre une stratégie nationale de solution durable en faveur des réfugiés et des déplacés internes, mettre en place une agence pour la coordination des opérations alimentaires et d’urgence en cas de catastrophe.

Je porterai également mon attention pour les personnes vivantes avec un handicap en RCA, d’abord j’instruirais le gouvernement pour que cesse la marginalisation, la stigmatisation, la discrimination et le non-respect des droits en leur faveur notamment en ce qui concerne les barrières empêchant leur épanouissement en tant que citoyen. Les centres de réadaptation médicale et fonctionnelle qui leur sont destinés seront réhabilités. L’organisation national des personnes handicapées (ONAPHA) sera le partenaire et le référent du gouvernement pour favoriser l’application les textes de la loi portant statut promotion et protection de la personne handicapé en RCA. 

54 ÉTATS : Sur le volet sécuritaire, une flopée de leaders de groupes rebelles a envahi le cœur du pouvoir dans le cadre de l’accord de paix de Khartoum si souvent décrié. Jusqu’à récemment, bon nombre des figures de l’opposition affirmaient qu’ils contrôlaient 80% du territoire, qu’en est-il aujourd’hui ? Et que ferez-vous pour le retour de la sécurité ?

Catherine Samba Panza : La question sécuritaire est l’une des principales recommandations du forum de Bangui. Elle est aussi la condition sin equa non pour le retour de la paix et le développement économique de mon pays. A cet effet, sur ce volet je ferai adopter une feuille de route pour le retour de la sécurité et de la paix dans laquelle l’accord de Khartoum devra être reforme pour être plus inclusif et contraignant avec pour objectif d’instaurer un dialogue incluant toutes les parties prenantes et de favoriser le retour à la sécurité a la paix et la réconciliation nationale. Il sera également question de procéder à une réévaluation de la stratégie DDR et RSS, des progrès de la Cours Pénale Spéciale, nous renforcerons les capacités de la Commission Nationale des Droits de l’Homme, Opérationnaliserons la Commission Nationale, Vérité, Justice, Réparation et Réconciliation Nationale. Nous mettrons un accent sur les mesures préventives de lutte contre les violences basées sur le genre

54 ÉTATS : Qu’en est-il de la contrebande minière ? La partie orientale du pays est la zone des groupes rebelles et c’est justement celle d’où proviennent les diamants de qualité. Si vous êtes présidente, comment comptez-vous réduire la contrebande et les fraudes ?

Catherine Samba Panza : La contrebande dans le secteur minier notamment des diamants bruts fait partie des questions fondamentales de la gouvernance en RCA et sera considérée comme une priorité de mon magister.

La contrebande dans le secteur minier notamment des diamants bruts fait partie des questions fondamentales de la gouvernance en RCA

En effet, la contrebande est devenue dominante et implique un large éventail d’acteurs : les acheteurs légaux ne déclarent qu’une partie des achats, les acheteurs illégaux achètent des diamants ouvertement en province comme dans la capitale, les vols internes transportent des diamants depuis des zones contrôlées par des groupes armés, et les réseaux de l’aéroport international facilitent le passage des colis, mais une partie importante de la contrebande transitent par les pays voisins via des frontières terrestres et les vols réguliers de Bangui. J’organiserai un dialogue approfondi sur le secteur minier sous forme d’Etats Généraux incluant les cadres du Ministère des Mines et de la Géologie, le Secrétariat Permanent du Processus de Kimberley en tenant compte de l’Accord de Khartoum. Ce dialogue fera un diagnostic de la situation et favorisera la restauration de la confiance dans la chaîne d’approvisionnement, qui, en fin de compte, ne concerne pas les pierres, mais les personnes – leurs vies, leurs moyens de subsistance et leur bien-être. Cet aspect est essentiel pour nous parce qu’il concerne d’abord la vie de mes compatriotes.

54 ÉTATS : Que pensez-vous du système éducatif centrafricain ? Et comment comptez-vous le reconstruire ?

Catherine Samba-Panza : Le secteur de l’éducation est de ceux où notre leitmotiv de Gouverner Efficacement sera éprouvé car ses problèmes, structurels et nombreux, sont connus. La scolarisation a stagné depuis 15 ans (un enfant sur quatre n’a jamais été à l’école et seul 3 enfants sur dix achèvent leur cycle primaire). La qualité des apprentissages et les conditions d’enseignement sont à la fois dérisoires et précaires. Il y a de fortes disparités en matière de scolarisation selon les lieux et le sexe et la menace du VIH sida en milieu scolaire et maintenant de la covid 19 est là.

Face à cette situation, je prendrai trois mesures que je considère essentielles pour adresser la question de l’éducation.

Procéder à un changement des priorités budgétaires au bénéfice de secteur de l’enseignement par allocation massive des ressources pour le secteur. Assurer le contrôle et l’amélioration des ressources qui seront affectés à ce secteur. Reformer le statut de l’enseignement.

54 ÉTATS : Que pensez-vous du mandat de Faustin-Archange Touadéra ? Etait-ce mieux ou pire avant son arrivée à la magistrature suprême et pourquoi ?

Catherine Samba-Panza : Ce n’est pas à moi de faire le bilan du mandat de l’actuel président mais au peuple centrafricain dont nous allons bientôt recueillir les suffrages. Il pourra alors se prononcer sur la question.

54 ÉTATS : Si vous êtes élue Présidente de la République, quelles seraient vos premières mesures ?

Catherine Samba-Panza : Mes premières mesures s’articuleront sur mon plan d’action des 100 jours dont j’ai déjà décliné quelques éléments plus haut mais puisque vous me reposer la question, permettez-moi de compléter avec un autre volet qui fait partie de ce plan en dehors des aspects économique et sécuritaires déja évoqués. ll s’agit de la restauration de l’autorité de l’Etat. Sur ce point nous allons : procéder au démarrage d’un programme de réhabilitation des infrastructures administratives préfectorales et sous préfectorales, élaborer et mettre en œuvre un grand programme de redéploiement de l’administration publique et des services sociaux de base, procéder à l’affectation d’un appui budgétaire au paiement des salaires des pensions et des bourses, enfin nous régulariserons de la situation des ambassades centrafricains dans le monde afin de redynamiser notre diplomatie. C’est une question d’image et d’honneur à préserver pour notre patrie.

Je voudrai pour finir faire appel à toutes les forces de changements et de progrès afin qu’ils rejoignent la coalition que je souhaite former autour de ma vision CSP 2025, afin de tracer un chemin d’avenir qui permet à chaque centrafricain de croire en des lendemains meilleurs.

Gaëtan Kongo
Spécialiste des questions politiques en RCA