Riche en hydrocarbures, la Libye a toujours présente les caractéristiques typiques d’une économie de rente petrolière : les évolutions…

Analyse

Pétrole : or noir ou malédiction ?

Riche en hydrocarbures, la Libye a toujours présente les caractéristiques typiques d’une économie de rente petrolière : les évolutions de production et des cours du pétrole guident l’état de l’economie. Particulièrement enclavé, le secteur petrolier n’affecte le reste de l’économie que quand le gouvernement dépense et redistribue les révenus qu’il en tire. Le secteur privé est ainsi penalisé et dépendant du secteur public.

L’idéologie de la révolution d’inspiration socialiste qui mena Kadhafi au pouvoir en 1969, diffusée dans le Livre vert, entretint par ailleurs une logique de méfiance envers le secteur privé. Ce dernier resta sous-développé malgré plusieurs tentatives de réformes dans les années 80, 90 et 2000 imposées par la communauté internationale.

Dans une logique de survie de son régime, Mouammar Kadhafi développa par ailleurs un système de gestion clientéliste des ressources. L’État devint à la fois le principal acteur de l’économie libyenne, en employant près de 80 % des travailleurs sur le marché grâce à la manne pétrolière, tout en restant pourtant une coquille vide, délaissée de tout rôle régulateur afin de laisser l’élite contrôler comme elle l’entend le secteur.

 

Un problème politique de redistribution

Cette absence d’institutions régulatrices tout comme le manque de culture de contrôle qui en résulte expliquent pourquoi la question de la répartition des revenus pétroliers est restée au cœur des préoccupations des Libyens après la révolution de 2011. Tandis que la production de pétrole, qui avait chuté à moins de 0,5 million de barils par jour avec le chaos révolutionnaire, est rapidement remontée dès 2012 au niveau de 2010 (soit 1,7 million de barils), l’opacité entourant la redistribution persista. « Le résultat a été une plus grande confrontation et radicalisation, explique Dirk Vandevalle, du Carnegie Endowment for International Peace. Les groupes sont de plus en plus enclins à s‘en prendre à ce qui était il y a peu considéré comme des biens collectifs, qu’ils s’estiment maintenant légitimes à cibler pour leur propre bénéfice, comme l’aéroport de Tripoli par exemple. »

En témoigne aussi le regain de violence dans le pays, marqué par la capture des infrastructures pétrolières par différents groupes armés au sud et à l’est du pays dès juillet 2013, que ce soit à des fins de blocage ou, depuis quelques mois, de vente directe de brut. L’apparition à l’été 2014 de deux gouvernements concurrents, soutenus par des milices contrôlant leurs propres infrastructures pétrolières, souligne la conviction d’un lien direct entre maintien du pouvoir politique et contrôle de la rente pétrolière.

 

De profonds déséquilibres structurels

Depuis la chute de Kadhafi en 2011, l’économie libyenne reste donc dominée par sa rente pétrolière. Le pétrole représente aujourd’hui environ 65 % de ses revenus d’exportation et presque 98 % des revenus publics. De cette économie particulièrement centrée sur le pétrole résultent des déséquilibres structurels que les gouvernements successifs depuis 2011 n’ont pas réussi à réformer. « Puisque le pouvoir ne se consacrait qu’aux évolutions politiques et sécuritaires, la politique économique ne changea pas significativement », explique Mohsin Khan du Rafik Hariri Center for the Middle East. Par exemple, tout comme Kadhafi, les gouvernements suivants ont utilisé les ressources pétrolières pour financer des subventions et des hausses de salaires afin de limiter le mécontentement populaire. De fait, le budget de 2012 a augmenté les subventions énergétiques et alimentaires pour atteindre 11 % du produit national brut et le budget de 2013 les augmenta encore jusqu’à 14 %. »

Si l’évolution politique est aujourd’hui très incertaine, tout futur gouvernement d’union nationale se trouvera donc confronté aux mêmes déséquilibres qui troublent l’économie libyenne depuis 30 ans. Au-delà de la  diversification de l’économie à travers l’expansion du secteur privé non pétrolier, notamment le tourisme (à forte potentialité) et les services, les priorités mises en avant par les institutions internationales sont le recul du chômage des jeunes et le développement du système financier. Ces différentes branches de développement sont intimement liées : seul un secteur privé productif, alimenté par d’autres sources de financement que le pétrole, pourra fournir des emplois nouveaux aux 30 % de jeunes au chômage. À cela s’ajoutent des besoins de formation pour adapter la main-d’œuvre aux nouveaux besoins et surtout changer les mentalités habituées à un emploi garanti dans le secteur public. Enfin, ces réformes resteront lettre morte si aucune législation ni institution ne sont créées pour contrôler et répartir la manne pétrolière, principale doléance des révolutionnaires de 2011.

 

Les infrastructures,  locomotive du changement ?

Dans un plus court terme, l’investissement dans les infrastructures, démarré depuis la révolution mais perturbé par le chaos ambiant, pourra fournir des effets rapides, et ce d’autant plus que les violences depuis un an ont aggravé l’état déjà catastrophique des infrastructures existantes. Afin d’éviter les effets pervers d’un tel investissement, comme l’entretien du secteur informel et notamment le trafic de main d’œuvre de basse qualité venue de l’étranger, une législation du travail plus ferme et adaptée sera nécessaire.

« L’investissement dans l’infrastructure produira trois intérêts majeurs, conclut Mohsin Khan. D’abord cela créera rapidement des emplois pour les Libyens, ce qui doit être une priorité pour le gouvernement. Deuxièmement, l’investissement public dans l’infrastructure est complémentaire à l’investissement privé, presque sur une base de « un pour un » et mènera ainsi à des taux plus élevés d’investissement privé et à la croissance du secteur privé. Enfin, les investisseurs étrangers ont tendance à se déplacer vers des pays avec la meilleure qualité d’infrastructures. L’investissement direct étranger apportera non seulement des emplois, mais aussi les transferts technologiques qui améliorent la productivité globale de l’économie. »

Rédaction
Journaliste