Au Soudan, des milliers de malades souffrent de la pénurie de médicaments et d’équipements médicaux. Les autorités, visées par un embargo…

REPORTAGE

Les soudanais, malades de l'embargo

Au Soudan, des milliers de malades souffrent de la pénurie de médicaments et d’équipements médicaux. Les autorités, visées par un embargo américain depuis 1996, dépeignent les sanctions comme responsables de tous les maux et demandent leur révision pour "le respect des droits fondamentaux des Soudanais".

Au deuxième étage du service cancérologie de l’hôpital de Khartoum, on a ouvert les portes-fenêtres pour faire circuler l’air. Le début de mars est déjà brûlant et les ventilateurs essoufflés ne suffisent pas à rafraichir la petite salle où une dizaine de femmes attendent leur traitement, allongées sur des brancards de fortune.

L’une d’entre elle tient les murs avec son compagnon, derrière l’intimité d’un tissu étendu qui fait office de rideau de privacité. a fait deux ans que nous attendons qu’elle puisse être soignée. Tous les jours on est là et il ne se passe rien", s’agace l’homme. Emaciée, affaiblie, elle soulève son tob - robe traditionnelle soudanaise - et découvre une cheville « enflée », grosse comme un pamplemousse. "Cancer des os", souffle l’un des médecins. "Nous n’avons pas suffisamment de machines pour traiter tous nos patients. Les délais sont très longs, nous sommes obligés de mettre en place des listes d’attente", explique-t-il. "C’est une honte", lâche la femme.

Le service oncologie dispose de huit machines de radiothérapie. Une seule est opérationnelle. Au sous-sol, le personnel fait l’inventaire des équipements hors-service. "Celui-ci est à l’arrêt depuis 10 ans, nous n’arrivons pas à obtenir le logiciel qui permet de le mettre à jour pour assurer son fonctionnement", explique le docteur Waleed Musa Bashir. "Il faut le faire généralement tous les ans, mais les logiciels sont pour la plupart sous licence américaine. Même quand les machines sont neuves, après un an d’exploitation, nous commençons déjà à avoir des problèmes."

Ici, 1 000 patients sont actuellement soignés contre les 10 000 dans le besoin selon le docteur El Tayeb Wagiallah El Tayeb, directeur général du centre.

Un embargo sournois

Dans une pièce carrelée, une "Elekta", machine suédoise, star du marché de la cancérologie à travers le monde a été fraîchement réparée. "Elle refonctionne depuis une semaine", annonce-t-il fièrement. Ce sont les employés de l’hôpital, qui, grâce à des tutoriels sur Internet ont réussi à trouver les failles du système pour redémarrer la bête sous son ancien système d’exploitation. 35 % de patientes - environ 3 000 femmes - atteintes d’un cancer du sein attendaient leur traitement depuis deux ans. Problème : de nouveau opérationnelle, la machine voit passer "plus de 80 malades par jour, 20 heures d’affilée". Une surexploitation qui pourrait l’amener à une nouvelle panne très rapidement.

"plus de 80 malades par jour, 20 heures d’affilée"

À travers le pays, le problème est endémique. "Les sanctions américaines affectent les droits de notre population, celui d’avoir accès à des services de santé", s’insurge la ministre d’État de la Santé, Somia Okoued, "il nous faut en moyenne deux ans pour importer une machine depuis l’étranger en passant par des sous-contrats avec différentes sociétés pour contourner l’embargo. Quand on les a, elles cessent de fonctionner rapidement", assure la ministre, rappelant que 70 % des besoins du Soudan en terme de santé doivent être importés.

Parmi la longue liste des produits auxquels le pays n’a pas accès : le Néomercazole, médicament antithyroidien, le Myfortic, administré pour prévenir le rejet après une greffe d’organes,  mais aussi certaines poches de sang et vaccins. "En 2013, nous avons déclenché un plan d’urgence fièvre jaune, il nous a fallu plus de 45 jours pour obtenir des vaccins", s’insurge la ministre. "Nous avions 862 cas, 83 personnes sont mortes".

Dans l’optique d’améliorer l’accès de la population soudanaise à des services de santé performants,  l’agence de développement des Nations Unies, le ministère de la Santé et le ministère de la Coopération internationale ont signé début mars un accord pour un budget total de 60 millions de dollars ces trois prochaines années. "Le projet a pour but d’assister l’amélioration des capacités nationales et les systèmes d’approvisionnements en aidant à l'achat de produits de santé vitaux dans des délais raisonnables", a déclaré l’UNDP dans un communiqué.

Car si en principe, le médical est exempté d’embargo, dans les faits, le Soudan doit faire preuve de beaucoup d’originalité pour obtenir pilules, seringues et X-rays. Certaines compagnies pharmaceutiques, par peur d’être sanctionnées pour collusion avec le gouvernement soudanais refusent de livrer les stocks. D’autres se voient interdire les transferts d’argent par leur banque. C’est le cas de Sanofi Pasteur qui refuse toutefois de "commenter de situations politiques" et affirme "respecter les décisions internationales" sans plus de précisions. De Novartis aussi, qui reconnait "ne pas être en mesure de traiter avec le Soudan à l’heure actuelle en raison des sanctions", mais "nous sommes en discussion avec un laboratoire au Sud-Soudan pour traiter les demandes du Soudan et permettre l’envoi de médicaments", assure la responsable communication du groupe. Avant de se rétracter quelques jours plus tard…

Dans les fait, l’Europe n’applique qu’un embargo militaire au Soudan et son matériel médical n’est donc soumis a aucune restriction, mais les sanctions récentes contre plusieurs banques ayant accepté d’effectuer des transactions avec Khartoum ont incité laboratoires et compagnies en tout genre à lever le pied. "Il est vrai que les sanctions en place depuis les années 90 sont de plus en plus problématiques, notamment depuis la condamnation de banques telles que BNP", affirme une spécialiste du Soudan qui a souhaité gardé l’anonymat.

Une réalité que le National Medical Supplies Funds, organisation qui se veut le premier échelon d’une chaîne de distribution de produits pharmaceutiques dans le pays ne connait que trop bien. "Nous faisons face à de nombreux problèmes : le manque de devises étrangères, les problèmes de transactions bancaires, les refus de certaines compagnies de nous approvisionner, le convoi des stocks", explique Gamal Khalafalla Mohamed Ali, directeur général de l’organisation. "La saison chaude arrive, nous devons nous préparer à des situations d’urgence pour la malaria, la fièvre jaune et les fièvres hémorragiques. Nous avons fait des demandes de vaccins il y a déjà 9 mois, nous n’avons toujours rien reçu."

Nous avons fait des demandes de vaccins il y a déjà 9 mois, nous n’avons toujours rien reçu."

Au-delà des situations d’urgence, c’est aussi tout un personnel médical épuisé par les problèmes de logistiques, qui se sent incompétent. "Il nous est même difficile de faire venir des livres médicaux, pour la bonne formation de nos médecins. Ils n’ont pas non plus accès à certaines formations, dispensées par des organisations internationales simplement parce que nous ne pouvons pas transférer l’argent pour les frais d’inscription", assure Gamal Khalafalla Mohamed Ali. Face à cette impuissance, nombreux sont ceux qui aimeraient s’exiler. "Je travaille ici depuis 11 ans", explique le docteur Waleed Musa Bashir, "je n’apprends plus rien. Je ferai mieux de quitter le pays pour me « réparer » moi", lâche-t-il dans une salle de soins désertée.

"je n’apprends plus rien. Je ferai mieux de quitter le pays pour me « réparer » moi"

Partir

Un scepticisme qui se répand jusque sur les bancs de la fac. A l’université El Naileen de Khartoum, l’atmosphère est studieuse. Des grappes d’étudiants sont rassemblées aux premiers rangs d’un amphithéâtre. Prises de notes consciencieuse et pause déjeuner dans une petite cour à l’ombre d’arbres desséchés. "Notre bibliothèque est fermée car le bâtiment menace de s’écrouler. Mais les livres sont tellement chers, des étudiants comme nous ne peuvent pas se permettre de les acheter", assure Zeinab, étudiante en pharmacie. "Je ne pense pas qu’on sera de bons praticiens en sortant de l’université, il y a des choses basiques que nous ne sommes pas en mesure d’apprendre ici", note également Omar à ses côtés."Je vais quitter le pays dès que j’aurais fini mes études", ajoute Zeinab avec un brin de cynisme, "les conditions de vie au Soudan ne sont pas satisfaisantes et qu’est-ce qu’on va faire ici, on va travailler en tant que pharmaciens, comme des simples vendeurs ? Mon ambition, c’est de fabriquer des médicaments, pas de les vendre, et ce n’est pas possible, à moins d’être très riche, d’avoir une très bonne éducation et des réseaux", lâche-t-elle, en dénonçant à demi-mots une responsabilité partagée entre Washington et Khartoum. Pour Omar, la solution serait aussi de partir, mais pour mieux revenir "je veux aller à l’étranger pour être mieux formé et ensuite rentrer, mon pays a besoin de moi plus que n’importe quel autre." Mais les options sont limitées pour les étudiants sans le sou. "On ne bénéficie d’aucune aide de la part du gouvernement, rien, il faut compter sur sa famille, il faut se débrouiller seul, c’est pour ça que je veux m’enfuir aussi vite que possible. On nous prend pour acquis, on n’apprécie pas notre travail,  et on ne nous prend pas au sérieux", martèle Zeinab. Tous les deux, la vingtaine, ont bien conscience des difficultés que les autorités éprouvent pour apporter un soutien élémentaire à la population. "On peut faire de belles choses au Soudan, mais il faut aller chercher les compétences ailleurs" assure Omar, "nous avons besoin de vraies formations, mais on ne les aura pas ici."

Car ce que le gouvernement soudanais ne dit pas, c’est que si l’embargo américain a un impact négatif évident, Khartoum est aussi largement responsable de ses propres difficultés. Le resserrement des transactions financières a sans aucun doute détérioré la situation économique du Soudan mais c’est aussi devenu un outil de propagande et "une tactique de diversion pour blâmer un ennemi extérieur", affirment les experts. "Le gouvernement soudanais est le premier responsable du mauvais état de son système de santé, car il préfère accorder ses fonds aux dépenses militaires", avance  la spécialiste.  "L'énorme coût de ces guerres internes – en référence aux bombardements du Darfour – ainsi que la corruption et la mauvaise gestion économique signifie que seule une petite fraction du budget national est consacrée aux services de base comme la santé et l’éducation."

Les exemples sont divers : le démantèlement d’un hôpital public en décembre dernier au profit d’établissements privés, sur fond de conflit d’intérêts au plus haut niveau ministériel à en croire le Sudan Doctors Union in the United Kingdom and Ireland ou le bombardement d’hôpitaux dans le Kordofan, dénoncé par MSF en janvier 2016. "Les Soudanais fortunés, proches du gouvernement peuvent s’orienter vers des hôpitaux privés ou se faire soigner à l’étranger, mais ces options ne sont pas disponibles pour les gens ordinaires dont le niveau de vie est en baisse constante et pas seulement à cause des sanctions américaines", conclut la spécialiste.


Journaliste