Depuis la chute de l’ex-président Ben Ali au début de l’année 2011, la Tunisie n’est pas épargnée par la menace terroriste sur son…

Analyse

La sécurité aussi doit faire sa révolution

Depuis la chute de l’ex-président Ben Ali au début de l’année 2011, la Tunisie n’est pas épargnée par la menace terroriste sur son territoire. Développement de groupes islamistes disparates dans des coins reculés du pays, attaques contre la police, la garde nationale, l’armée, mais aussi et surtout les civils, toutes ces violences trouvent (au moins) une partie de leurs racines dans le dysfonctionnement de l’appareil de sécurité intérieure tunisien. Redoutées sous Ben Ali, que Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères sous François Mitterrand, voyait comme « un flic, et un flic con », les Forces de sécurité intérieure (FSI) affichent maintenant clairement leurs lacunes, dissimulées ou maquillées avant 2011.

La Tunisie fournit le plus gros contingent de jeunes combattants étrangers à l’organisation État islamique. Dans notre dernier numéro (n°24 nov/dec 2015, p.62), nous évoquions le rôle de sa voisine, la très perturbée Libye, dans le développement des mouvements terroristes en Tunisie. Citant des « informations fiables », le ministre des Affaires étrangères libyen affirme d’ailleurs que « Daech demande aux nouvelles recrues de se diriger vers la Libye, et non plus la Syrie. » C’est le retour sur les terres tunisiennes de ces combattants entraînés dans d’autres pays qui menace la Tunisie, ses habitants, son mode de vie et son économie.

Pour sa sécurité, le pays doit se soucier autant de la menace extérieure que de la menace intérieure. À l’instar de la Belgique, où nous découvrons aujourd’hui que les mouvements djihadistes ont profité de la décentralisation et la désorganisation de la police pour développer les réseaux islamistes et le trafic d’armes, les groupes djihadistes tunisiens profitent du dysfonctionnement des FSI. Il s’agit là du principal point soulevé par le rapport publié en juillet 2015 par l’International Crisis Group (ICG). « L’ancien régime était efficace pour surveiller les Tunisiens et leur inspirer la crainte (…). La peur du policier entretenait l’illusion de l’efficacité des FSI. (…) Une fois la barrière de la peur levée, la police est devenue incapable de maintenir l’ordre et sa faiblesse apparaît au grand jour », note le rapport. C’est de cette faiblesse, et non de l’absence de sécurité intérieure, dont profitent les mouvements djihadistes pour grossir leurs rangs avec la jeunesse tunisienne.

À cause de la propagande sous l’ancien régime, la Tunisie pensait avoir des services de sécurité pléthoriques et à la pointe de la technologie. En fait, en 2011, elle découvre des FSI en bien mauvais état : sous-effectifs, services de renseignements inefficaces, équipements technologiques défectueux ou dépassés, nouveaux agents incompétents et sans éthique… Et ce, pendant le processus de démocratisation. Dans la précipitation, d’anciens opposants au régime et directeurs généraux des FSI ont été réaffectés, en dépit parfois de leur incompétence. Idem pour 2 200 agents et cadres du ministère de l’Intérieur virés ou emprisonnés sous Ben Ali et réintégrés hâtivement malgré, pour certains, leur carence professionnelle. Le but était surtout de montrer à très court terme que tout type de sanction infligée sous l’ancien régime était illégitime.

Entre 2011 et 2014, les agents des FSI sont recrutés à tout-va et passent de 50 000 à 75 000 unités. Mais ces embauches en nombre ont contribué à diminuer l’intégrité et les compétences professionnelles du policier de base. Démotivation, mauvaise gestion, turnover massif et rapide, recrutement anarchique de policiers mal formés, clientélisme et absence de dialogue ont sérieusement affaibli les FSI. Tout ceci, accompagné selon l’ICG d’une « lutte frontale entre FSI et pouvoir politique (qui) aboutit à une impasse », ont contribué à empêcher les autorités de mettre sur pied une politique publique de sécurité efficace face aux menaces djihadistes.

Violences policières, corruptions, rackets des petits commerçants et surtout des contrebandiers, conditions carcérales catastrophiques : tous ces maux déjà présents sous Ben Ali renforcent le sentiment d’injustice de la jeunesse tunisienne et la rendent réceptive à l’islamisme radical. L’accroissement de la branche Okba Ibn Nafaa depuis 2012 en est la démonstration.

Ce groupe djihadiste tunisien lié à al-Qaïda recrute aussi dans les coins reculés, notamment près du Mont Mghilla, pas loin de la frontière algérienne. Là-bas, entre autres, les habitants sont en colère. Ils ont le sentiment d’être délaissés, oubliés par le gouvernement.

L’armée tunisienne, en conflit larvé avec les FSI et peu préparée à la lutte contre le terrorisme, ne sait pas combattre les maquis. Face à ce sentiment d’abandon, les habitants demandent des armes pour se protéger eux-mêmes. Nassim, cousin du berger décapité en novembre dans le centre-ouest du pays, témoigne : « les terroristes, quand ils ne les effraient pas, draguent les jeunes du coin, dans un contexte qui leur est favorable : pas de boulot et zéro perspective. Un fort sentiment d’abandon aussi (…) : mis à part administrativement, beaucoup d’habitants des zones très reculées se demandent s’ils sont vraiment tunisiens. »

Dans les années 2000, les FSI étaient détestées des djihadistes. La chute de Ben Ali n’a rien changé. Fin novembre, un attentat frappait la sécurité présidentielle en plein cœur de Tunis, tuant 12 gardes. L’auteur était un vendeur ambulant tunisien de 26 ans. Ironie macabre de l’histoire, et preuve du désenchantement d’une certaine jeunesse, la révolution avait débuté avec l’immolation de Mohamed Bouazizi, lui aussi vendeur ambulant de 26 ans.

Face à l’insécurité, les FSI se montrent incompétentes et inorganisées. Les mouvements djihadistes en profitent pour recruter et menacer le peuple et le territoire tunisiens, ce qui fait naître encore plus d’insécurité. Pour lutter contre ce cercle vicieux, une réflexion s’impose sur l’identité, le rôle et la mission de la police. La classe politique doit se réapproprier le dossier sécuritaire. Des réformes aussi s’imposent. À commencer par le fonctionnement du ministère de l’Intérieur, le cœur de la sécurité dans la société tunisienne, que tous les partis s’arrachent mais qu’aucun ne veut réformer.


Journaliste