Fers de lance de ce que l’on a appelé en 2011 le « printemps arabe », l’Égypte et la Tunisie ont pourtant connu depuis des…

Interview

Hatem M’Rad : "pas d’autre recette que le dialogue pour la démocratie"

Fers de lance de ce que l’on a appelé en 2011 le « printemps arabe », l’Égypte et la Tunisie ont pourtant connu depuis des trajectoires opposées. Pour revenir sur ces destins singuliers, nous avons demandé à Hatem M’Rad, professeur de Science politique à la faculté des sciences juridiques, politiques et sociales de Tunis, de décrypter le passé, le présent et – pourquoi pas ? – le futur de ces pays… 

54 États : Quatre ans après les soulèvements en Égypte et Tunisie, ces États ont suivi des chemins radicalement différents. Transition démocratique d’un côté contre retour à une autocratie militaire de l’autre. Ces scénarios vous semblaient-ils prévisibles ?

H. M. : Je crois en toute honnêteté que nul ne pouvait les prévoir avec précision. Les révolutions tunisienne et égyptienne ont été soudaines, elles ont surpris tous les observateurs. On sait maintenant avec un peu de recul que le point fort de la Tunisie, c’est le caractère civil de l’État et semi-séculier de la société mais aussi la mentalité réformiste, le pacifisme, le pragmatisme. D’ailleurs, la lutte pour la démocratie a toujours été le fait des organisations civiles. Les islamistes, peu populaires en Tunisie pour leurs procédés violents, avaient peu d’influence.

Par contre, le point central de l’Égypte, c’est l’armée et le poids des islamistes dans la société. La Tunisie n’a pas une tradition militaire. Elle n’est pas un pays de front. Elle a toujours défendu la légalité internationale. En revanche, l’Égypte est une puissance régionale qui a toujours eu son mot à dire dans les conflits régionaux. L’armée fait dans ce pays la politique et elle l’a toujours fait. Depuis le coup d’état de Nasser, l’Égypte se veut le gendarme de la région. Par ailleurs, la véritable menace islamiste, en quantité et en qualité, existe beaucoup plus en Égypte qu’en Tunisie. Pour toutes ces raisons, on pouvait craindre le retour en force de l’armée dans une Égypte qui a essentiellement été gouvernée par des militaires. Mais, on pouvait aussi penser que la révolution serait irréversible et, après l’élection de Morsi, que le pays irait vers plus de démocratie. Ce ne fut pas le cas.  

 

54 États : La société civile tunisienne semble avoir joué un rôle de contrepoids face aux risques de dérive, notamment lors de l’arrivée au pouvoir d’Ennahdha. Est-ce votre sentiment ?

H. M. : La société civile a contrebalancé la majorité islamiste après l’élection de la Constituante en octobre 2011 et elle continue à jouer ce rôle encore aujourd’hui face au gouvernement de coalition, du moins lorsque l’occasion s’y prête. Elle a pratiqué une résistance musclée parce qu’elle a constaté que la majorité à l’Assemblée nationale constituante tendait progressivement à introduire une islamisation rampante dans la société à travers des pratiques et réformes parcellaires. Le tout clôturé par les assassinats politiques, notamment de Lotfi Nagdh, Mohamed Brahmi et Chokri Belaïd.

C’est la société civile qui a poussé Ennahdha, en l’absence d’un grand parti de l’opposition à ce moment-là, à abandonner la charia comme source normative dans la constitution, l’idée du Conseil supérieur islamique ou celle déroutante de complémentarité de la femme. Elle l’a poussé encore à adopter le principe de l’État civil, de la liberté de conscience mais aussi à renforcer les libertés publiques et la neutralité des mosquées. Elle a donc joué un rôle historique à inscrire dans la mémoire collective du pays.

 

54 États : Concernant Ennahda, de nombreux observateurs ont salué le pragmatisme de ce parti qui avait pourtant éveillé bien des craintes. Peut-on dire, aujourd’hui, que les Frères musulmans sont des acteurs politiques comme les autres dans le paysage politique tunisien ? 

H. M. : Ennahdha se rapproche petit à petit des autres partis laïcs, il est en train de tirer les enseignements de ses échecs dans le cadre du gouvernement de la troïka. Il veut rassurer l’opinion laïque interne et la communauté internationale, les convaincre qu’il croit maintenant au jeu démocratique et aux institutions civiles, qu’il est devenu un parti moderne qui adhère aux droits de l’homme et aux libertés publiques, qu’il rejette le recours à la force, qu’il admet l’alternance pacifique et les solutions de compromis. Les islamistes estiment même qu’ils sont ceux qui ont fait le plus de compromis depuis la révolution. Cela dit, Ennahdha a fait le plus de concessions parce que les dérives des islamistes étaient les plus notables et les plus extrêmes sur la scène politique. Les islamistes cherchaient à introduire des pratiques et des rites à caractère wahhabite, un islam guerrier, étranger à la tradition tunisienne d’un islam sunnite malékite, doux et tolérant.

 

54 États : À votre avis, la politique du tout répressif, actuellement menée par le président al-Sissi, n’entraîne-elle pas l’Égypte dans un cercle vicieux ? Comprendre par là que rejeter la composante islamiste dans la clandestinité engendre forcément une radicalisation. 

H. M. : Ni en Tunisie au temps de Bourguiba et de Ben Ali, ni en Égypte à l’ère de Moubarak, on n’a pu venir à bout des islamistes par la répression sécuritaire. Il faudrait chercher en Égypte une solution institutionnelle et définitive, acceptée par tous, islamistes et laïcs. Un régime politique ne peut pas exister et durer en permettant à 50 % de la population de soumettre l’autre 50 % à sa volonté. On ne peut pas refuser d’associer les islamistes à la politique et ne pas les considérer comme des partenaires sérieux. Ce n’est pas un choix culturel, mais politique. Et la politique doit tenir compte des rapports de force. Or, les islamiste en Égypte, comme en Tunisie, sont une force sociologique, culturelle et politique indéniable. La seule victoire contre les Frères musulmans  doit résulter des procédés démocratiques.

Le libéral Essebsi et l’islamiste Ghannouchi l’ont compris en Tunisie : il n’y a pas d’autre recette que le dialogue pour construire la démocratie après une longue période despotique. La politique ne se traite pas dans les prisons ou par des procès, elle se fait par le dialogue et le compromis. En Tunisie, Ben Ali a mis artificiellement 30 000 islamistes en prison. Et après ? Ils sont revenus par la grande porte ! Il faut faire avec, c’est un risque à jouer. Mais on peut le faire avec de bons arrangements solidement négociés. On doit expliquer aux islamistes qu’ils ont toujours le choix d’accepter les règles de la démocratie, de participer aux élections, et que l’État n’acceptera pas la violence, le fanatisme religieux, l’intolérance. Mais encore faut-il que le pouvoir lui-même en donne l’exemple. Et le problème en Égypte, c’est qu’à part l’armée et les islamistes, il n’y a pas un grand parti libéral, laïc ou centriste, qui permet de faire des choix proprement politiques.

 

54 États : On sait que le pouvoir politique dans certains pays est intimement lié à l’armée, c’est le cas notamment en Algérie ou en Égypte, comment expliquer que tel n’est pas le cas en Tunisie ?

H. M. : La chance de la Tunisie, c’est qu’elle a été gouvernée depuis l’indépendance par un État civil et un chef politique autocrate, réaliste, pragmatique et progressiste, qui a su imposer une tradition, une culture et des institutions civiles dans le pays. Bourguiba disait après sa déposition par Ben Ali : « la seule fois où j’ai désigné un premier ministre d’origine militaire, il a fait un coup d’état contre moi ». Dans les pays arabes, on n’avait le choix qu’entre le régime militaire ou religieux. La Tunisie était peut-être, avec le Liban, un des rares États civils dans la région.

La chance de la Tunisie, c’est aussi que le parti qui a lutté contre la colonisation, le Destour, était un parti civil, libéral, qui prônait la modernité et le progrès. La Tunisie moderne n’était pas issue d’une guerre de libération nationale conduite par un parti révolutionnaire, faisant la part belle aux militaires, comme en Algérie. Les Tunisiens ne sont pas révolutionnaires, leurs partis non plus. La Tunisie n’est pas non plus issue d’un coup d’état militaire semblable à celui de Nasser en Égypte.

 

54 États : Est-il osé d’avancer que l’héritage de Bourguiba a pesé dans le bon déroulement actuel de la transition politique ?

H. M. : Oui, tout le monde le reconnait. Jamais l’ombre de Bourguiba n’a été aussi présente. Déjà, pendant la révolution, on a parlé de revanche posthume, car les jeunes internautes qui l’ont boosté étaient eux-mêmes le résultat de la politique éducative de Bourguiba. Puis, dans la lutte contre les islamistes au pouvoir, les partis et l’opinion ont défendu l’identité tunisienne, la liberté des femmes, l’égalité des sexes, l’État civil face aux prétentions passéistes d’Ennahdha, toujours au nom du Bourguibisme. Maintenant avec la victoire électorale de Nida Tounès, le parti qui se veut l’héritier de ces valeurs et de cette politique, Bourguiba finit par revenir symboliquement au pouvoir. On disait de son vivant qu’il est du genre d’hommes politiques qui ont toujours des rendez-vous avec l’histoire. C’est encore le cas.

 

54 États : Enfin, dans le même ordre d’idée, doit-on s’attendre à un règne d’al-Sissi comparable à celui de Moubarak ou celui-ci vous semble-t-il prêt à jouer pleinement le jeu démocratique. 

H. M. : L’armée égyptienne a les moyens et la force d’imposer al-Sissi à la tête de l’État, mais jusqu’à quand ? Le risque de conflagration générale guette à l’horizon. Un peuple qui a goûté à l’exercice de certaines libertés aura du mal à accepter qu’al-Sissi, malgré ses mérites, soit la parfaite réplique de Moubarak. Surtout que la société civile, qui l’a parrainé, l’a accepté pour écarter les islamistes du pouvoir, non pour remettre en cause les droits et libertés et devenir un autocrate. Les puissances et l’opinion internationale peuvent aussi ne pas accepter les dérives d’un nouvel autoritarisme. Ce que l’on peut craindre, c’est que la population, comme en Tunisie autrefois, s’habitue à la stabilité factice, sans démocratie, pour peu qu’on arrive à faire taire les islamistes.

Rédaction
Journaliste