Florence exerce le métier de sage-femme depuis 32 ans. Il y a deux ans, elle débutait le programme de formation e-learning PRECIS développé par l’AMREF. Florence et l’AMREF croient aux changements durables en santé publique en Afrique. Trouver des solutions africaines aux enjeux africains, notamment avec la mise en place de programmes de formation de personnel de santé local, main dans la main avec les ministères de la santé et les communautés. Passionnée, infatigable et attachante, Florence montre un dévouement sans égal.

Portrait de femme

Florence Marie-Saar, la sage femme de Popenguine formée par l'Amref

32 ans, c'est là presque une vie entière à accompagner la femme enceinte jusqu'à la naissance de son enfant. Il y a deux ans, Florence Marie-Saar, la sage-femme sénégalaise qui officie à Popenguine débutait le programme de formation e-learning PRECIS développé par l’AMREF. Florence et l’AMREF croient aux changements durables en santé publique en Afrique. Trouver des solutions africaines aux enjeux africains, notamment avec la mise en place de programmes de formation de personnel de santé local, main dans la main avec les ministères de la santé et les communautés. Dévouée, inépuisable et profondément touchante, elle est un être à part. Portrait.

Aînée d’une famille de 10 enfants, Florence a grandi à la campagne, dans le district de Fatick au Sénégal. Une fois son bac en poche, elle entame des études pour devenir sage-femme et termine major de sa promotion. À 24 ans, elle débute au centre de santé de Popenguine, dans la région de Thiès. Depuis, elle a mis au monde la plupart des infirmiers et sages-femmes qui travaillent aujourd’hui dans son équipe.

Florence Mary-Sarr, sage-femme sénégalaise de Popenguine

 

La réalité du terrain

Selon l’OMS, la moitié des décès liés à la grossesse surviennent en Afrique subsaharienne. Une statistique inacceptable pour Florence : "On compte 392 décès pour 100 000 naissances et il y a une disparité entre les régions. Par exemple à Kolda [Sud du Sénégal], il y a plus de 500 décès sur 100 000 naissances. Ce n’est pas un chiffre négligeable et j’ai l’habitude de le comparer à un crash d’avion. Imaginez-vous un crash où plus de 225 personnes meurent, tout le monde en parle. Or toutes les 3 minutes une femme décède [en couches] et personne n’en parle."

Les facteurs qui expliquent cette mortalité maternelle sont nombreux : le manque de ressources humaines et matérielles, le manque de formation des agents de santé, la distance séparant les futures mamans des structures de santé… Ce sont les constats faits par Florence et partagés par un grand nombre d’acteurs de santé publique en Afrique. Dans le passé, Florence s’est retrouvée dans des situations pénibles. C’est avec les larmes aux yeux qu’elle revient sur un moment douloureux qui a bien failli lui faire abandonner la blouse rose de sage-femme.

"J’ai vu une dame mourir entre mes mains. Elle travaillait tous les jours dans les champs pour cueillir des feuilles afin de nourrir ses enfants. Elle ne pouvait pas gérer sa grossesse comme il se doit. Après une journée de travail, elle s’est retrouvée avec un hématome rétroplacentaire. Elle faisait une hémorragie interne, elle n’arrêtait pas de saigner et le bébé se noyait dans le sang. L’enfant est décédé dans son ventre. Je ne voyais pas qu’elle saignait, mais elle était toute pâle. Quand je l’ai reçue, je savais que je ne pouvais rien faire parce que je ne pouvais pas l’opérer, ni lui donner du sang. La seule chose que je pouvais faire, c’était de la mettre dans une ambulance et être auprès d’elle. Je devais parcourir plus de 70km avec elle, jusqu’à Dakar. Les routes étaient pleines de boue. J’ai tenu sa main, je lui ai dit "accroche toi, accroche toi" et elle me répétait qu’elle allait mourir, jusqu’à ne plus pouvoir dire un mot parce qu’elle perdait trop de sang. Au moment où nous avons passé la porte de l’hôpital, elle est décédée. Cela a été le plus dur moment de ma vie, ce jour-là je ne voulais plus porter la blouse de sage-femme car c’était trop dur pour moi […]. J’étais seule, je n’avais personne avec qui parler, je me disais "pourquoi je n’ai pas réussi à la sauver ?". Si c’était arrivé aujourd’hui, son décès aurait pu être évité, mais par manque de moyens, par manque de connaissances, je n’ai rien pu faire."

Aujourd’hui, Florence est beaucoup plus confiante et optimiste. Elle sait qu’elle peut désormais faire face à de telles situations : grâce à son expérience et la formation PRECIS qu’elle a reçue récemment.

Une formation innovante 

Au Sénégal, l’AMREF a lancé le programme Programme de renforcement des capacités des infirmiers et des sages-femmes (PRECIS) pour permettre aux sages-femmes formées avant 2009 de suivre une remise à niveau à distance, grâce au e-learning.

De nombreuses sages-femmes se sont portées candidates à la formation : "Comme j’aime le dire, c’est une formation qui nous a vraiment plu, car même après 32 ans de service comme moi, nous avions encore à apprendre."

Pour cette formation les étudiants ont dû se familiariser avec un outil indispensable : l’ordinateur. Avec ce dernier, ces professionnels déjà en poste ont découvert de nouvelles fonctionnalités et un attrait pour les nouvelles technologies, comme nous l’explique Florence : "Je l’avoue, c’était une innovation car parmi les étudiants, il y avait des gens qui n’avaient jamais manipulé d’ordinateur […]. La spécificité du programme est la présence  d’un centre e-learning où se trouvent des ordinateurs à disposition des élèves. Moi j’avais un ordinateur chez moi, mais la facilité que j’ai à manier l’outil aujourd’hui … n’est pas celle d’avant ! Je trimais mais maintenant j’ai cette facilité à utiliser l’ordinateur, surfer,  chatter et aller dans les forums. C’est quelque chose que je n’imaginais pas car je ne connaissais pas tout ça ! […] Il y avait un forum dans lequel nous, en tant qu’étudiants, nous pouvions nous parler, demander aux professeurs de l’aide. C’était une innovation, c’était vraiment une très belle chose."

Des exigences élevées

Mais attention, Florence ne s’est pas laissée distraire par ces découvertes. Car elle le savait, les exigences de la formation PRECIS sont élevées. "Je l’avoue, c’était un peu difficile, car les cours étaient vraiment nombreux et on avait 10 unités. Chaque unité pouvait représenter 35h à 45h de travail personnel. Nous sommes des gens qui exercent, on avait d’abord notre travail et c’était tard dans la nuit que j’étudiais. J’avais cette volonté de réussir, c’était un défi. On s’encourageait en se disant que c’était difficile mais qu’il fallait y parvenir. Il y avait cette solidarité entre étudiants. C’est après 20h, [en rentrant chez nous après le travail] que l’on révisait les cours. On avait aussi des devoirs écrits à rendre. […] Quand j’étais à l’école, la moyenne était de 10, mais avec le PRECIS, la moyenne [à obtenir pour valider une matière] est de 12/20. Si vous aviez une note inférieure à 12, il fallait recommencer.  Et attention, si on ne valide pas une unité, on ne pouvait pas passer à la suivante. Donc ce n’était pas facile, et pour des gens en âge un peu avancé, c’était un défi [mais nous avons] réussi. Un adage dit "vouloir c’est pouvoir", voilà le résultat."

Major de sa promotion, Florence sait que la médecine évolue en permanence et qu’il faut, comme elle le dit "se recycler" continuellement. Elle applique ses nouvelles connaissances dans sa pratique quotidienne : "Prenons l’exemple de la maternité à moindre risque.  Pour les anciennes sages-femmes, la mère est obligée d’accoucher sur une table d’accouchement.  Avec la formation PRECIS je sais maintenant que la femme peut adopter la position qu’elle veut. Elle peut aussi choisir la personne de confiance qui doit rester chez elle. Je sais aussi lors de la gestion de la première phase de l’accouchement, prévenir les hémorragies mais aussi les traiter de la bonne manière."

Une femme à part

Florence est heureuse d’avoir reçu cette formation. Au-delà des connaissances acquises, elle nous confie que cette formation lui a redonné confiance : "La chose qui m’a beaucoup plu c’est [d’obtenir] la licence. On était là avec nos capacités, avec notre expérience mais on n’était pas licenciés en soins infirmiers. Cela nous a permis de gagner un bond, pour continuer les études et pour se dire qu’on a de la valeur. Bien sûr, on avait déjà de la valeur, mais le fait d’avoir un papier le prouvant, c’est une reconnaissance !"

Florence sur les routes de Popenguine

 

Florence ne compte pas s’arrêter là. Cette mère de cinq enfants a déjà écrit deux romans, fait des visites de soutien aux femmes en prison et se déplace entre le Sénégal, la Tunisie, la France ou encore la Colombie pour sensibiliser aux enjeux de santé maternelle en Afrique et dans le monde. Elle rêve de construire sa propre maternité. Elle veut continuer à témoigner, car "[cette formation] va servir à beaucoup de prestataires, non seulement des sages-femmes mais aussi des infirmiers et c’est beaucoup ! Comme je l’ai dit, une sage-femme bien formée, un prestataire bien formé, permet d’éviter 80% des décès. Je tenais à venir témoigner et je prends l’engagement devant vous que je serai toujours avec vous là où le besoin se fera sentir. Je ne vais pas vous lâcher. Il est temps qu’on n’accepte plus la mort comme fatalité, on peut agir et faire beaucoup de choses."

Le 7 juillet prochain, l’AMREF, à travers son webdocumentaire "Naître – Le combat des sages-femmes en Afrique" permettra de suivre Florence Mary-Sarr dans son quotidien auprès des mamans au centre de santé de Popenguine.

Priscilla Wolmer
Directrice de la rédaction