Entretien exclusif avec Abdul Rahman al Sadiq al Mahdi, assistant du président de la République du Soudan. Migrants soudanais en Europe, CPI, levée de l’embargo, secteur économique

Soudan : "Nous ne soutenons pas Haftar"

Entretien exclusif avec Abdul Rahman al Sadiq al Mahdi

54 ETATS.FR a réalisé à Paris, un entretien exclusif avec Abdul Rahman al Sadiq al Mahdi, assistant du président de la République du Soudan. Thèmes de l’interview : les migrants soudanais en Europe, la CPI, la levée de l’embargo, le secteur économique au Soudan.

 

Priscilla Wolmer : Un première question sur les migrants soudanais en Europe. Les autorités françaises ont-elles expulsé les dissidents soudanais après leur identification par Khartoum?

Abdul Rahman Al-Sadiq al-Mahdi : Tout d’abord, merci de me recevoir sur votre plateau. Je suis heureux d'être avec vous.

Concernant votre question, ma réponse est non. Vos propos sont inexacts. Nous coopérons avec le gouvernement français pour les rapatriements volontaires des migrants soudanais. Nous facilitons uniquement le retour, la réadmission de ceux en situation irrégulière qui souhaitent retourner de leur propre chef, chez eux, au Soudan.

"Nous facilitons uniquement le retour de ceux qui souhaitent retourner de leur propre chef, chez eux, au Soudan."

Priscilla WOLMER : Existe-t-il un risque pour les rapatriés soudanais ?

Abdul Rahman Al-Sadiq al-Mahdi : Encore une fois, ma réponse est non. Au contraire, nous avons mis en place des programmes pour aider à leur réintégration dans la société, en leur permettant de réaliser des projets, de se réinsérer parmi leur communauté.

Priscilla WOLMER : Pourquoi certains d'entre eux réclament-ils l'asile politique ?

Abdul Rahman Al-Sadiq al-Mahdi : Certains migrants, dès leur arrivée sur le sol européen, après des péripéties dangereusement  dramatiques, tentent de justifier leur présence en propageant de fausses informations et en se victimisant. Ils utilisent les termes de persécution, et réclament une protection pour rendre leur dossier solide et ainsi obtenir l'asile politique.

La réalité, c'est que la plupart d'entre eux viennent pour des raisons économiques. L’Europe, c’est leur Eldorado ! Les migrants sont en quête de richesse, d’une meilleure qualité de vie, et de services. C'est pourquoi nous appelons les pays européens à aider les pays en développement, comme le Soudan à réaliser leur propre développement, cela contribuerait à lutter contre l'immigration illégale.

Priscilla WOLMER : Plus précisément, quelles sont les raisons qui motivent les soudanais qui arrivent en Europe à quitter leur pays ?

Abdul Rahman Al-Sadiq al-Mahdi : Bien qu'en crise, l'Europe reste attrayante pour ces migrants. L'afflux massif des familles de migrants soudanais et d'ailleurs ont pour point commun d'être originaire du tiers monde. L’Europe et son haut niveau en matière de soins, de santé, et d'éducation attire ces jeunes du tiers monde.

Priscilla WOLMER : Quelle est la situation actuelle au Darfour?

Abdul Rahman Al-Sadiq al-Mahdi : La situation est stable et pacifique au Soudan. Surtout après l'initiative du président Omar Hassan Ahmed el-Béchir. Cette initiative de dialogue nationale est considérée comme le projet stratégique le plus important après l'indépendance car elle vise à inclure et à prendre en compte tous les avis et les opinions des soudanais. Même la parole des opposants et celles de ceux qui prennent les armes contre le gouvernement est prise en considération.

Cette résolution a abouti à un certain nombre de recommandations, largement acceptées, et nous en sommes maintenant au stade de la mise en œuvre des recommandations.

Priscilla WOLMER : Il n'y a donc pas de conflit armé au Soudan ?

Abdul Rahman Al-Sadiq al-Mahdi : La situation est sous contrôle totale au Darfour. La présence et les actions des mouvements armés sont quasi inexistantes. Certains mouvements rebelles perdurent au Soudan du Sud et en Libye, mais ils n'ont aucun impact sur notre territoire.

Le gouvernement a également commencé la collecte et le contrôle des armes au Darfour. Comme vous le savez, la propagation des armes est un facteur majeur d'instabilité. La destabilisation des pays voisins, comme le Soudan du Sud et la Libye, permet l'entrée de véhicules et d'armes non autorisés à travers les frontières. Aujourd'hui, nous contrôlons les frontières, et nous maitrisons ce phénomène d'infiltration. Je réaffirme ici que la situation au Darfour est pacifique, stable et totalement sous contrôle.

"Le Darfour est pacifique, stable et totalement sous contrôle"

Priscilla WOLMER : L'économie soudanaise dépend fortement du pétrole et fait face à une grave crise depuis l'effondrement des prix du pétrole en 2014. L'embargo économique des États-Unis pendant 20 ans n'a pas arrangé la situation. Comment le Soudan et les Soudanais s’en sortent-ils ?

Abdul Rahman Al-Sadiq al-Mahdi : L'économie du Soudan ne dépend pas du pétrole. Le Soudan est un pays agricole. Il est béni avec des ressources substantielles dans l'agriculture. C’est le grenier du monde.

Le Soudan, avec l'Australie et le Canada, sont les trois pays qui peuvent assurer la sécurité alimentaire du monde entier. Le Soudan bénéficie également d'un potentiel important de ressources minérales.

Au cours de la première année suivant la création du Soudan du Sud, les recettes de l’or ont été estimées à trois milliards de dollars américains. En d'autres termes, l’économie soudanaise ne dépend pas du pétrole. Elle dépend des ressources agricoles, minérales et animales.

"L'économie du Soudan ne dépend pas du pétrole. Le Soudan est un pays agricole"

Le Soudan est également très riche en bétail ! Le bétail au Soudan est trois ou quatre fois supérieure à la population du Soudan, estimé à cent cinquante millions d’habitants.

Priscilla WOLMER : Concernant les sanctions économiques. Le président américain, Donald Trump a déclaré en janvier 2017 qu'il lui fallait plus de temps pour examiner la levée de l'embargo. La fin de ce temps a sonné. Pensez-vous que la levée des sanctions est imminente ?

Abdul Rahman Al-Sadiq al-Mahdi : Oui, nous espérons que ces sanctions seront levées. Nous avons une excellente coopération avec les États-Unis. Les discussions portent maintenant sur la façon de procéder après la levée des sanctions.

Priscilla WOLMER : Quelle est votre relation avec la nouvelle administration américaine ?

Abdul Rahman Al-Sadiq al-Mahdi : Notre relation avec la nouvelle administration américaine est très constructive. Nous avons de bonnes relations, une excellente coopération. C’est une relation bilatérale de qualité.

Priscilla WOLMER : Quel type d'assistance ou de coopération le Soudan a-t-il besoin et de qui ?

Abdul Rahman Al-Sadiq al-Mahdi : Comme je l'ai déjà dit, le Soudan bénéficie de beaucoup de ressources. Le Soudan a besoin d’investisseurs directs étrangers. Cela servira à des intérêts communs pour le Soudan et le reste du monde.

Priscilla WOLMER : À propos de la CPI. La CPI a émit contre le président Omar el-Béchir des mandats d’arrêts en 2009 pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité et en 2010 pour génocide, tous deux liés au Darfour, où les violences ont engendré la mort de 300 000 personnes depuis 2003.

Aujourd’hui, l'ancien procureur de la CPI est soupçonné de corruption et dissimulation fiscale, il aurait omis de dire qu'il détient trois comptes bancaires off-shore. Plutôt surprenant pour un activiste anticorruption. 

Dans le même temps, ça ne l’a pas dérangé de poursuivre quelques chefs d'État africains, dont le président Omar el Béchir. Ces dossiers et enquêtes sont à présent gérés par la Procureure Fatou Bensouda. Un mot à propos de ce scoop ?

Abdul Rahman Al-Sadiq al-Mahdi : Vous l'avez bien dit ! Luis Moreno Ocampo détient trois comptes personnels off-shore. Cela démontre que ce monsieur est corrompu.

Comment une personne corrompue peut-elle être associée à des problèmes concernant la justice internationale ?

La CPI est une cour politisée. Nous devons réformer la notion de justice, nous devons réformer la justice internationale, afin d'assurer une cohabitation pacifique pour tous. Nous devons travailler ensemble, lutter contre le terrorisme et le trafic illégal d'êtres humains et un certain nombre de phénomènes qui menacent l'humanité.

Sans réforme du système international actuel, nous ne pourrons pas parler de justice internationale ! Je le répète, cet organe politisé qu’est la CPI, devrait faire partie de cette réforme et la réforme devrait également envisager à l'avenir de ne nommer que des personnes irréprochables et crédibles. Et Luis Moreno Ocampo est loin d'avoir été la bonne personne.

"Comment une personne corrompue peut-elle être associée à des problèmes concernant la justice internationale ? La CPI est une cour politisée. "

Priscilla WOLMER : Je comprends donc que cette information n’était pas une surprise pour vous !

Priscilla WOLMER : Quel est votre avis sur les tests nucléaires en Corée du Nord ?

Abdul Rahman Al-Sadiq al-Mahdi : Le Soudan croit en la non-prolifération des armes nucléaires et nous condamnons ces tests. Le Soudan soutient pleinement l'Organisation des Nations Unies. En particulier, les résolutions du Conseil de sécurité sur la Corée du Nord. Nous avons besoin d'un monde pacifique pour tous.

"Le Soudan croit en la non-prolifération des armes nucléaires et nous condamnons les tests nucléaires en Corée du Nord"

Priscilla WOLMER : À propos de la Libye... Récemment, la France et la Tunisie ont reçu le général Haftar. Que pensez-vous de la capacité d'Haftar à résoudre la situation en Libye ?

Abdul Rahman Al-Sadiq al-Mahdi : Nous ne soutenons pas Haftar.

"Nous ne soutenons pas Haftar"

Nous pensons qu'il n'a aucune légitimité, aucune capacité à ramener la paix et la sécurité en Libye. Principalement parce qu'il utilise des forces illégales, des mercenaires. J’affirme ici qu’il recrute pour son armée en Libye des mercenaires appartenant à des mouvements rebelles soudanais. Comment compte-til obtenir la paix avec de tels agissements ?

Priscilla WOLMER : Voilà de fortes accusations. Avez-vous des preuves pour prouver cela ?

Abdul Rahman Al-Sadiq al-Mahdi : Oui, nous n’en manquons pas. Nous avons des preuves logistiques, des immatriculations de véhicules, et des preuves sur la traçabilité de l'argent qu'il a fourni à des rebelles au Darfour. Les Nations Unies connaissent sa relation avec ces mercenaires et rebelles. Et l'ancien envoyé des Nations Unies pour la Libye en a fait état à plusieurs reprises.

Priscilla WOLMER : Alors, pensez-vous que Sarraj sera la meilleure personne pour ramener la paix en Libye ?

Abdul Rahman Al-Sadiq al-Mahdi : Nous soutenons le gouvernement officiel en Libye ; nous soutenons les efforts des Nations Unies et la conférence de Skhirat. Nous espérons que la paix sera de retour en Libye et nous pensons que la meilleure solution est de ne pas remplacer un dictateur par un autre dictateur. Je veux dire Haftar ! La Libye a besoin d'une réconciliation entre toutes ses forces politiques. Merci.

Priscilla Wolmer
Directrice de la rédaction