Le 1er septembre, plus de 8000 personnes ont quitté leurs maisons suite aux affrontements qui ont opposé, dans les villes de Birao, Mingala et Kembe deux groupes armés signataires de l’accord du 6 février. Le point sur la situation avec Mankeur Ndiaye, chef de la Minusca et représentant spécial du secrétaire général de l'ONU en Centrafrique.

Minusca : "Les combats à Birao ne signifient pas un échec de l’accord de paix"

Entretien avec Mankeur Ndiaye, chef de la Minusca et Représentant spécial du Secrétaire général de l'ONU en Centrafrique

Le 1er septembre, plus de 8000 personnes ont quitté leurs maisons suite aux affrontements qui ont opposé, dans les villes de Birao, Mingala et Kembe deux groupes armés signataires de l’accord du 6 février. Le point sur la situation avec Mankeur Ndiaye, chef de la Minusca et représentant spécial du secrétaire général de l'ONU en Centrafrique.

Mankeur Ndiaye, le nouveau Représentant spécial du Secrétaire général pour la République centrafricaine, arrive à Bangui pour prendre ses fonctions.

 

54 ÉTATS : En Centrafrique, de violents combats ont éclaté le 1er septembre dans la ville de Birao dans l’extrême nord-est du pays. Les combats qui ont duré une bonne partie de la journée opposent notamment le MLCJ au FPRC. Les pertes humaines sont nombreuses. Est-ce là la preuve que l’accord de paix est un échec ?

Mankeur Ndiaye : Permettez-moi de rappeler le mandat de la Minusca contenu dans la résolution 2448 du Conseil de sécurité des Nations unies avec, au cœur de notre mission, la protection des populations civiles, la mise en place de conditions de sureté favorables à l’acheminement de l'aide humanitaire, l’appui à l’extension de l’autorité de l’État, la Réforme du secteur de la sécurité, le DDRR, la protection des droits de l’homme et l’appui à la justice et la lutte contre l’impunité. Il y a évidemment les bons offices et l’appui au processus de paix, ce qui explique notre soutien à l’accord de paix dont la Minusca est l'un des facilitateurs.

Les combats à Birao ne signifient pas un échec de l’Accord de paix

Ces affrontements relèvent plutôt des défis inhérents à tout processus de paix. Par contre, en tant que facilitateur dans la mise en œuvre de l’accord de paix, la Minusca constate que certains groupes signataires continuent malheureusement de violer leurs engagements.

La Minusca constate que certains groupes signataires continuent malheureusement de violer leurs engagements

Ce qui est d’autant plus regrettable, c’est que les affrontements d’une rare violence entre le FPRC et le MLCJ, aient eu lieu une semaine après une réunion d’évaluation de la mise en œuvre de l’Accord, tenue à Bangui au cours de laquelle les participants s’engageaient à mettre fin aux violations de l’accord de paix. Au-delà de la condamnation de ces combats qui ont causé des pertes en vies humaines et obligé plus de 13.000 personnes à fuir leurs domiciles, les deux garants – Union africaine et CEEAC – et le facilitateur que nous sommes, avons engagé immédiatement les responsables des deux groupes armés et avons entrepris déjà deux missions à Birao, dont une de mon adjointe, en charge des questions humanitaires, pour montrer à la population que nous sommes avec elle mais aussi pour réaffirmer notre engagement à aider les Centrafricains à avancer vers la paix et la réconciliation, dans le cadre de cet accord de paix du 6 février. Comme tout accord de paix, celui-ci a le mérite d’être signé par 14 groupes armés et d’avoir remobilisé le soutien de la communauté internationale. Il s’agit là d’une opportunité que tous les segments de la société centrafricaine sont appelés à saisir pour un dépassement de la crise qui secoue la République centrafricaine depuis de nombreuses années.

birao

 

54 ÉTATS : La plateforme E-Zingo Biani réclame une politique d’action et de fermeté face aux ennemis du peuple centrafricain. Votre mandat, votre Mission vous pousse à être sur le terrain. D’après vous, qui sont les ennemis de la Centrafrique ?

Mankeur Ndiaye : La Minusca est sur le terrain avec 11 bureaux dans les préfectures, un personnel civil et des casques bleus déployés à l’Ouest, au Centre et à l’Est qui opèrent parfois dans des conditions extrêmement difficiles. Aujourd’hui, elle mène sept opérations militaires, certaines d’entre elles avec les Forces armées centrafricaines (FACA) en réponse aux violences ou menaces de violences contre les populations civiles.

La Minusca n’est pas en RCA pour faire la guerre

En d’autres termes, elle a recours à la force conformément à son mandat. Cependant, la Minusca n’est pas en RCA pour faire la guerre d’autant que la guerre n’est pas la solution à la crise en RCA – ni ailleurs. Cela se fera à travers le processus politique et de paix que nous appuyons depuis le début. Nous ne connaissons pas d’ennemis de la RCA. Nous travaillons avec tous les acteurs centrafricains pour qu’ils se mobilisent et se solidarisent autour de la mise en œuvre de l’accord de paix. Il nous faut éviter cette stigmatisation qui consisterait à traiter des gens d’ennemis de la RCA. Le pays est encore fragile et a besoin du concours de tout le monde pour son relèvement.

54 ÉTATS : Vous aviez, avant cette attaque, évoqué une baisse des exactions en Centrafrique depuis la signature le 6 février de l’accord de paix. Pourtant, Jean-Serge Bokassa, ancien ministre de l’intérieur, et d’autres hommes politique clefs du pays dénoncent 50 à 70 violations quotidiennes de l’accord de paix. Pourquoi la communauté internationale et la Minusca semblent rester sourdes à ces dénonciations ?

Les Présidents de la RCA, du Soudan et de la Commission de l'Union africaine et 14 groupes armés ont paraphé l'accord de paix et de réconciliation centrafricaine à Khartoum au Soudan le 5 février 2019.

 

Mankeur Ndiaye : D’abord, je tiens à dire que nous ne restons pas sourds à ces dénonciations, car c’est la Minusca, à travers ses bureaux de terrain qui a pu recueillir des données précises sur la nature et la fréquence des violations de l’accord de paix. Du reste, je les ai personnellement dénoncées le 20 juin dernier au Conseil de sécurité lors de la présentation du rapport du Secrétaire général de l’ONU sur la situation en République centrafricaine. Je me réjouis que les parties, les garants et facilitateurs aient unanimement décidé, lors de la réunion évaluative de l’accord des 23 et 24 août, d’adopter un régime de sanction des violations en application de l’article 35 dudit accord.

La Minusca n'est ni sourde ni aveugle, toutes les violations font l’objet de documentation et ne resteront pas impunies 

La Minusca n'est ni sourde ni aveugle, toutes les violations font l’objet de documentation et ne resteront pas impunies comme l’atteste, du reste, les procédures judiciaires en cours que nous soutenons. Je voudrais ensuite souligner que la réduction des violences après la signature de l’accord de paix est un fait. Les chiffres montrent que depuis février, la tendance est à la baisse. Par ailleurs, nous ne sommes pas les seuls à le dire : le gouvernement, des parlementaires de retour de leurs circonscriptions électorales, font le même constat. Cela s’explique par la réduction des affrontements entre groupes armés d’une part, à l’exception des malheureux événements de Birao du 1er septembre dernier, et entre groupes armés et forces de défense et de sécurité centrafricaines. Nous comprenons certaines réactions mais nous restons engagés aux côtés d’autres partenaires pour aider la RCA à surmonter la crise et ouvrir de nouvelles pages dans le sens de la stabilité et du développement. Il est impératif que la classe politique et la société civile dans sa diversité continuent à jouer leur partition pour une appropriation la plus large de l’accord dans l’intérêt de la Paix et de la Stabilité de la RCA. Je suis de ceux qui pensent que la société centrafricaine en a les moyens et la capacité.  

54 ÉTATS : Si les groupes armés continuent à s’approvisionner en armes aux frontières du pays, pensez-vous important de lever l’embargo sur les armes, décidé par les Nations unies en RCA depuis 2013 ?

Mankeur Ndiaye : Le Conseil de sécurité vient d’adopter la résolution 2488 du 10 septembre 2019 lors d’une réunion ayant pour but de réexaminer les mesures d’embargo sur les armes imposées aux autorités centrafricaines depuis 2013. Le Conseil affirme qu’il entend continuer de suivre l’évolution de la situation en RCA et se tiendra prêt à réexaminer à tout moment selon les besoins, y compris d’ici au 31 janvier 2020, l’opportunité des mesures énoncées dans la présente résolution en fonction de l’évolution de la situation en matière de sécurité dans le pays et des progrès accomplis dans la réforme du secteur de la sécurité, le processus de DDRR et la gestion des armes et des munitions.

54 ÉTATS : Pour ramener la paix en RCA, la Minusca prévoit-elle d’associer les pays de la sous-région ?

Mankeur Ndiaye : Dans de nombreuses régions, les Nations unies travaillent avec les organisations régionales dont elles soulignent l’importance dans la résolution de crises ou de conflits locaux. C’est le cas de la Minusca qui travaille de manière étroite avec l’Union africaine et la CEEAC mais aussi la CIRGL et les pays voisins de la RCA, ainsi qu’avec le Bureau régional des Nations Unies pour l’Afrique centrale (UNOCA), basé à Libreville.

Une mission des Nations Unies, de l’Union Africaine et de l’Union Européenne a rencontré le 16 Avril 2019 à Bangui des femmes leaders centrafricaines appuyant la mise en œuvre de l'accord de paix en RCA.

 

À cet effet, je compte me joindre aux missions que le Bureau des Nations Unies pour l’Afrique de l’Ouest et la CEEAC entreprendront dans certaines capitales sous-régionales afin d’accroitre la contribution de la sous-région à la mise en œuvre de l’Accord de paix. C’est pour cette raison que nous avons tenu à saluer la tenue des commissions mixtes RCA-Cameroun et RCA-République du Congo et formulons le vœu que d’autres commissions entre la RCA et ses voisins se tiennent dans les meilleurs délais. Nous encourageons, par la même occasion, le gouvernement à poursuivre ses efforts de mobilisation du soutien de la sous-région.

54 ÉTATS : Certains membres d’E-ZingoBiani, le Front uni pour la défense de la nation dénoncent une tragédie qui a transformé la Centrafrique en un vaste territoire livré à toutes les formes de violence, d’insécurité et de prédation, au plus haut sommet de l’État. Que répondez-vous ?

Mankeur Ndiaye : La Minusca ne s’exprime pas sur les questions de politique intérieure du pays. Nous respectons la souveraineté de la RCA. Cependant, compte-tenu du contexte préélectoral qui prévaut, il est important d’encourager les Centrafricaines et les Centrafricains à faire preuve de sérénité et à tout faire pour préserver les acquis démocratiques des derniers scrutins. Il est crucial que les prochaines élections se déroulent dans la sérénité et la transparence. Dans le contexte actuel de la RCA, le dialogue est essentiel pour une gestion consensuelle du processus électoral.

54 ÉTATS : Depuis le départ de la France, c’est la Russie qui est présente en Centrafrique, notamment dans le domaine de la formation des Forces armées centrafricaines. En quoi et comment la Russie renforce-t-elle la mission de la Minusca ?

Mankeur Ndiaye : Le Conseil de sécurité demande à la Minusca de fournir des conseils stratégiques et techniques aux autorités centrafricaines pour mettre en œuvre la stratégie nationale de réforme du secteur de la sécurité, en étroite coordination avec l’EUTM-RCA et d’autres partenaires internationaux, dont la France, la Fédération de Russie et les États-Unis d’Amérique. L’objectif étant de veiller à la cohérence du processus de réforme. C’est dans ce cadre que nous travaillons avec tous les partenaires impliqués dans la formation des forces de défense et de sécurité de la RCA pour un soutien concerté au processus de réforme du secteur de la sécurité qui tiennent compte des avantages comparatifs de tous les partenaires afin d’accroitre l’impact de notre coopération avec la République Centrafricaine.

54 ÉTATS : Et enfin, la Minusca doit garantir le bon déroulement des élections ; que fera-t-elle si les élections dégénèrent en 2020 ?

Mankeur Ndiaye : La Minusca accompagne le processus actuel qui vient de connaitre une avancée avec la promulgation du Code électoral, ce qui constitue un pas important dans les préparatifs vers des élections inclusives et apaisées en 2020 et 2021. J’encourage les efforts de mobilisation de ressources en cours ainsi que les progrès dans la restauration de l’autorité de l’État et le redéploiement des forces de défense et de sécurité.    

Actuellement, la Mission apporte un soutien technique et des conseils aux autorités nationales, notamment l’Autorité Nationale des Elections (ANE). Le prochain mandat de la Minusca indiquera le niveau d’implication de la Minusca mais rappelez-vous que dans son rapport de juin dernier, le Secrétaire général des Nations unies, précisant que la "tenue des élections constituera un défi majeur et devra bénéficier d’un formidable appui", a exprimé son "intention de formuler des recommandations dans son prochain rapport du 15 octobre 2019 sur la portée du mandat de la Minusca en matière d’appui électoral".

Quant à la question sécuritaire, la Minusca a pu assurer la sécurisation des élections en 2015 et 2016, les leçons tirées des expériences passées permettront à la Force et la Police de la Minusca de mieux accompagner la RCA dans tout le processus électoral dans la limite de mandat et des ressources budgétaires. Nous appuyons aussi la restauration de l’autorité de l’État à travers le déploiement des services déconcentrés de l’État, en vue de créer un contexte favorable à la préparation et au bon déroulement des élections. Il est important à cet égard que le Conseil de sécurité lui donne aussi un mandat approprié pour sécuriser les élections.

Nous sommes conscients des enjeux liés aux prochaines élections et nous restons convaincus que le peuple centrafricain saura faire montre de son génie pour que les scrutins à venir, puissent renforcer l’ancrage démocratique de la RCA. Nous entendons surtout faire usage de nos bons offices pour continuer à encourager tous les acteurs politiques à privilégier le dialogue et la concertation pour une gestion consensuelle du processus électoral. 

 

Mankeur Ndiaye est le troisième Représentant spécial de l’ONU à diriger la MINUSCA depuis sa création il y a cinq ans par le Conseil de sécurité. Après Babacar Gaye, il est le second Sénégalais à prendre les rênes de la mission onusienne en RCA.
Priscilla Wolmer
Directrice de la rédaction