Au Nigeria... et ailleurs, pas une semaine ne s’écoule sans que la Jama’atu Ahlul Sunna Lidda’awati Wal Jihad (« communauté des disciples pour la propagation de la guerre sainte et de l’islam ») ne concrétise sa vision mortifère. Ce groupe djihadiste, plus connu sous le nom de Boko Haram (« rejet d’un enseignement perverti par l’occidentalisation ») ne cesse de défrayer funestement la chronique et, d'atrocités en atrocités, confronte toujours plus urgemment ce pays ouest-africain à la question de son éradication. Si l’ancien président Goodluck Ebele Jonathan n'a pas su apprécier et relever le défi qui lui était posé, son successeur Muhammadu Buhari semble au contraire plus que jamais déterminé à en découdre. Pour preuve, son empressement à déclarer le « K.O. technique » de la mouvance. Est-ce à dire que le glas aurait commencé à sonner pour Boko Haram ?

Nigéria : Buhari, l'homme de la situation ?

Boko Haram : Jonathan parti...vive Buhari ?

Un article toujours d'actualité

Au Nigeria... et ailleurs, pas une semaine ne s’écoule sans que la Jama’atu Ahlul Sunna Lidda’awati Wal Jihad (« communauté des disciples pour la propagation de la guerre sainte et de l’islam ») ne concrétise sa vision mortifère. Ce groupe djihadiste, plus connu sous le nom de Boko Haram (« rejet d’un enseignement perverti par l’occidentalisation ») ne cesse de défrayer funestement la chronique et, d'atrocités en atrocités, confronte toujours plus urgemment ce pays ouest-africain à la question de son éradication. Si l’ancien président Goodluck Ebele Jonathan n'a pas su apprécier et relever le défi qui lui était posé, son successeur Muhammadu Buhari semble au contraire plus que jamais déterminé à en découdre. Pour preuve, son empressement à déclarer le « K.O. technique » de la mouvance. Est-ce à dire que le glas aurait commencé à sonner pour Boko Haram ?

Boko Haram

La faute à Goodluck Jonathan ?

Du temps de Goodluck Jonathan (mai 2010 à mai 2015), Boko Haram a muté. Il s'est radicalisé et a fini par devenir ce quelque chose à la dangerosité et cruauté ineffables qui sème inlassablement insécurité et instabilité. Un aveu flagrant d'impuissance pour celui qui avait promis d'en expurger le pays ! Il n’en fallait pas plus pour raviver les vieux antagonismes alimentés par les soupçons d’instrumentalisation — au sud chrétien de dénoncer une tentative d’islamisation du pays tout entier conduite par les élites politiques du nord, désireuses d’étendre leur propre pouvoir afin d'in fine saper les fondements d’un gouvernement présidé par un chrétien. Au nord musulman de crier au discrédit jeté sur l'Islam afin de rendre effectifs la sécession du Sud pétrolier et le délestage du fardeau que constituent ces zones pauvres. À un point tel que Jonathan a tenu, en pleine campagne présidentielle en 2015 à les démentir publiquement : "Seule une personne folle peut insinuer que le président soutient Boko Haram !"

Goodluck Jonathan

Quoi qu’il en soit, instrumentalisation ou pas, le leader africain au chapeau noir aura brillé par son incapacité à juguler la progression de la secte créée en 2002 par Mohammed Yusuf. La faute à qui, la faute à quoi ? Benjamin Augé, chercheur associé du Programme Afrique de l’Institut français des relations internationales (Ifri), pointe l'erreur de casting : "Je ne sais pas s’il a instrumentalisé Boko Haram. En tout cas, il s'en est suffisamment désintéressé pour que le groupe devienne ce qu’il était à la fin de son mandat. Par "désintéressé", je veux dire que ce n’est pas lui mais, tout l’appareil militaire, qui a géré la chose." Dès l'annonce de sa candidature en 2010, ce chrétien du sud issu de la minorité Ijaw, "extrêmement manipulable" a souffert "d'un réel déficit de légitimité". Cet universitaire n'en menait finalement pas large face à l'appareil politico-militaro-sécuritaire qui "se moquait quasi-ouvertement de lui, le civil, statut rare pour un président nigérian".

Maiduguri, capitale de l'État de Borno (Nord-Est du Nigeria). Bastion de la secte islamiste Boko Haram. ©Jordi Bernabeu

Dans ces conditions, comment restaurer le lien de confiance avec une population écœurée par les exactions des forces de sécurité et les magouilles ? Comment riposter face à la disparition des milliards de dollars alloués à la Défense et à l'Intérieur qui a laissé les forces armées démunies et exsangues ? Comment remobiliser les soldats dont les défections sont légion du fait du non-versement des soldes ou faute d’une stratégie claire ? Comment reconstituer une chaîne de commandements délitée ? Comment envisager une coopération régionale entre services de sécurité lorsque les chefs d'État frontaliers, à commencer par le leader tchadien Idriss Déby Itno, s'agacent de ne pas "savoir qui appeler pour Boko Haram au Nigeria" ?

"Il ne faut pas oublier qu’entre 2009 et 2011, Boko Haram n’a pas pu résister sur le plan opérationnel aux assauts lancés par l’armée nigériane", relativise toutefois Samuel Nguembock, chercheur associé à l'Institut français des relations internationales et stratégiques (IRIS), spécialiste des questions de sécurité en Afrique. Il précise : "Sa répression brutale a d’ailleurs été à l’origine de la fuite des principaux leaders du groupe terroriste. En 2011, les capacités opérationnelles de Boko Haram sur le sol nigérian étaient remarquablement réduites". S'il a remporté quelques batailles, Goodluck Jonathan aura surtout perdu la guerre contre les maux endémiques du terrorisme et de la corruption. Un constat que Muhammadu Buhari ne veut évidement pas faire sien.

Officier de police nigérian. ©AMISOM Public Information.

Buhari ou l'art de la rupture avec le "je-m'en-foutisme" institutionnalisé

Musulman du nord, le nouveau chef d’État peut se targuer, à l’inverse de son prédécesseur, d’inspirer crainte et respect. Comme le mentionne Benjamin Augé, à la seule annonce de sa victoire aux présidentielles en avril 2015, alors même qu’il n’avait pas encore levé le petit doigt, certains trafics ont tout bonnement cessé ! C'est dire le charisme de l'ex-général putschiste qui ne manque pas de laisser transparaître les signes d’une solide reprise en main. À commencer par les limogeages à tire-larigot. Dehors les chefs de l'armée de terre, de l'armée de l’air, de la marine ! Dehors le chef d’état-major des armées ! Dehors Sambo Dasuki, le conseiller national pour les questions de sécurité, lequel a en prime droit à un passage par la case prison puisqu'il aurait détourné la bagatelle de deux milliards de dollars destinés à la lutte contre le terrorisme. Ainsi, "les plus puissants du précédent gouvernement se retrouvent à des degrés divers en difficulté" constate le chercheur à l’Institut français des relations internationales.

Le président nigérian, Muhammadu Buhari. ©theglobalpanorama - Chatham House.

Le grand ménage ne s'arrête évidement pas là ! Pour preuve, la délocalisation à Maiduguri du centre de commandement de l’armée nigériane. "Une mesure à première vue cosmétique, mais qui présente l'intérêt de rapprocher les généraux du théâtre des opérations situé dans le Nord-Est du pays, le fief de Boko Haram", commente Benjamin Augé. Citons encore le renforcement des liens diplomatiques avec le Niger, le Tchad, le Cameroun et le Bénin, impliqués eux aussi dans la lutte contre la secte terroriste. En outre, celui qui traîne un passé autoritaire a pour lui le fait de jouir d'une proximité avec les populations jeunes et délaissées du nord, de pouvoir diffuser une autre image de l'islam que celle véhiculée par la secte djihadiste, de penser en termes économiques puisqu'il entend investir dans les zones pauvres septentrionales du pays.

Buhari, l'homme de la situation ? Seul l'avenir le dira. Néanmoins, dans sa chasse aux sorcières, le militaire réputé incorruptible, propulsé à la tête du Nigeria à la faveur d'une coalition, devra veiller à ne pas se tirer une balle dans le pied en s'attaquant "aux personnes qui ne sont pas totalement propres mais sans lesquelles il ne serait jamais devenu président" avertit Benjamin Augé. Ceux-ci pourraient finalement bloquer le processus de vote au Parlement et au Sénat des textes qui tiennent à cœur au chef de l’État.

Boko Haram

Boko Haram, le début de la fin ?

Assurément, le leader de la première puissance économique africaine a fort à faire ! Si Buhari veut éviter que l'insécurité générale et la menace de portée internationale son sol, il ne pourra pas se contenter d'appréhender les choses sous le seul prisme militaire. L'ex-général devra absolument, comme le préconisent de nombreux experts, tenir compte d'autres dimensions : historique, sociale, idéologique... Sa détermination lui permettra-t-elle de définir une stratégie gouvernementale adaptée à la gravité de la situation ? Cela reste évidemment à confirmer.

Sandra Wolmer
Journaliste spécialisée Affaires juridiques et Politiques