La « Grande Guerre » a fêté son centenaire en novembre dernier. Sur les 8 660 000 combattants engagés côté français, plus de 600…

"la France n’oubliera jamais le prix du sang versé"

Aux « Indigènes », la patrie reconnaissante ?

La « Grande Guerre » a fêté son centenaire en novembre dernier. Sur les 8 660 000 combattants engagés côté français, plus de 600 000 soldats coloniaux ont foulé les différents champs de bataille. Parmi eux, on pouvait dénombrer 173 000 Algériens, 58 770 Tunisiens et 25 000 Marocains unis sous la bannière de l’armée d’Afrique. Un apport à première vue limité mais non négligeable dans "une guerre qui avait pu ne pas être la leur", selon les propres mots prononcés par l'ancien président Hollande, en novembre dernier, lors du lancement des commémorations. Une reconnaissance officielle aussi tardive que timide pour ces troupes vaillantes dont le souvenir s’est largement dissipé de la mémoire collective.

"Disciplinés au feu comme à la manœuvre, ardents dans l'attaque, tenaces dans la défense de leurs positions jusqu'au sacrifice, supportant au-delà de toute prévision les rigueurs du climat du nord, ils donnent la preuve indiscutable de leur valeur guerrière." Alexandre Millerand, alors ministre de la Guerre, n’avait assurément pas de paroles assez élogieuses pour saluer l’action du 1er régiment de tirailleurs marocains. Au total, les soldats du protectorat obtiendront pas moins de sept citations à l’ordre de l’armée contre six pour leurs frères d’armes tunisiens. Les tirailleurs algériens, eux, pouvaient s’enorgueillir d’avoir reçu plus de 20% des plus hautes distinctions militaires. Autant de récompenses qui prouvent, si besoin était, que les poilus d’Afrique du Nord furent plus ces quelques troupes "d’appoint" envoyés en Métropole pour renforcer les positions.  

De fait, dès septembre 1914, les soldats algériens sont envoyés au front et prennent une part active dans la bataille de la Marne. Et ce sans avoir reçu, pour la plupart, la moindre instruction militaire ! "Une bataille gagnée mais une victoire perdue" de l’aveu même du Général Chambe qui ne peut, à l’issue des combats, que constater le bilan des pertes dans ses propres rangs : 21 000 morts, 84 000 disparus et 122 000 blessés, dont de nombreux "indigènes". Ces derniers seront par la suite (et jusqu’à la fin) de tous les combats, partageant le funeste destin de bien des combattants dans ce que l’on pensait être la "Der des Der"

Un pragmatisme non dénué d’arrière-pensées ?

Pourtant, la conscription des soldats musulmans est loin d’être une évidence pour tout le monde alors que le spectre de la guerre se profile. Une disposition a pourtant été votée en ce sens dès 1911 mais, pour beaucoup,  impliquer les indigènes dans les combats était prendre le risque de faire naître chez ces combattants d’Outre-mer un esprit revendicatif. Et puis comment faire appelle au sens du sacrifice des hommes régis par le très discriminant Code de l’Indigénat sans que ceux-ci ne finissent par réclamer un traitement plus égalitaire ? De fait, les colonies furent dans un premier temps relativement épargnées par la levée en masse. La réalité du terrain -enlisement du conflit et pertes massives- devait toutefois balayer toutes considérations autres que le besoin de garnir autant que possible les tranchées du nord.   

Très vite, le contingent maghrébin trouva donc sa place au sein des autres régiments. Le sens du combat et de la bravoure des indigènes furent ainsi salués à de maintes reprises par une hiérarchie militaire d’autant plus bienveillante car trop consciente de l’importance de chaque homme, peu importe son origine, dans la poursuite de la guerre.

Paradoxalement, les combattants de l’armée d’Afrique rencontrèrent plus d’égards sur et autour des champs de bataille que dans leurs propres pays. Tout particulièrement de la part de leurs officiers. Nourriture halal, respect du jeûne du Ramadan et inhumations selon les rites musulmans, les autorités militaires ont fait preuve d’un pragmatisme de bon aloi non dénué de certaines arrière-pensées. C’est en tout cas la thèse qu’avance l’historien américain Richard S. Forgaty. L’auteur du livre Race and War in France : Colonial Subjects in the French Army  apporte en effet quelques nuances à ce tableau de la situation quelque peu idéalisé : "L’histoire est bien plus complexe que le récit républicain vantant la confraternité ou que celui décriant une exploitation malveillante. On ne peut pas simplement réduire les choses à une 'France raciste' ou au contraire 'sans-discrimination raciale'. La vérité est entre les deux."

Le traitement égalitaire en question

L’enseignant à l’Université d’Albany ne manque ainsi pas d’expliquer que "les autorités des colonies ne voulaient pas que d’éventuelles histoires de manque de respect à l’égard de la religion ou d’autres pratiques culturelles au sein de l’armée filtrent jusque dans leurs régions et mettent en colère les familles. Cela aurait été un facteur de troubles". S’il souligne l’approche non-ségrégationniste des troupes françaises –comme le rappelle l’historien Eric Deroo "à partir de 1916, la plupart des unités sont mixtes"-, Forgaty constate toutefois que les soldats des colonies ne pouvaient aspirer monter en grade ou espérer se voir confier des tâches de commandement. Un constat qui n’empêche pas le chercheur de souligner les liens étroits et le respect mutuel ayant pu se créer entre toute cette "bleusaille", d’où qu’elle vienne. Tous conscients de partager un même destin et plus que jamais égaux face à la mitraille de l’ennemi. 

"Tout le monde était de la chair à canon. Quand vous voyez la région Bretagne par exemple, elle a payé un tribut plus lourd que le Maghreb", précise Jean Martin, autre spécialiste de la période, désireux de couper court à la théorie de "l’impôt du sang" qu’auraient eu à verser des soldats africains immanquablement placés en première ligne. Richard S. Fogarty a une autre approche de la question.  Lui affirme qu’il existait "une certaine anthropologie de la valeur martiale au sein des cercles administratifs coloniaux et militaires. Des groupes ethniques étaient vus comme plus vaillants que d’autres. Considérés comme des races guerrières en raison de leur supposée sauvagerie primitive, les troupes d’Afrique de l’Ouest ou encore les Algériens ont servi sur le front, très souvent comme des ‘troupes d’assaut’." D’autres encore vont plus loin, à l’image de Pap Ndiaye, qui assurait il y a quelques mois dans la revue Histoire que "la mise en première ligne des troupes (NDLR : coloniales) à la fin de la guerre avait pour objectif, pour citer Clemenceau, d’‘épargner le sang français’."    Entre affirmations, soupçons et supputations, le débat sur ce point fait rage…

Une immigration massive de travailleurs

Ce sont au final approximativement 70 000 Musulmans, selon le décompte effectué par le ministère de la Défense en 2010 (un chiffre qui peut varier selon les sources), qui laissèrent leur vie sur les différents théâtres d’opérations du conflit. C’est d’ailleurs pour rendre hommage à l’engagement de ces hommes que la Grande Mosquée de Paris fut édifiée entre 1922 et 1926. La Première Guerre mondiale aura eu bien d’autres répercussions dans le rapport entre la France et ses colonies nord-africaines. En plus des quelques 260 000 soldats maghrébins mobilisés, il convient effectivement d’ajouter les 180 000 travailleurs appelés à œuvrer dans les usines hexagonales dans des secteurs vitaux (armement, génie, aéronautique, transports, mines etc.) pour la poursuite de l’effort de guerre. Les hostilités terminées, tous ne seront pas rapatriés. Ils sont ainsi nombreux à s’établir dans la métropole, participant activement à la reconstruction de la France et de l’économie nationale. Nombre de mariages mixtes sont même enregistrées dans les mairies des grandes villes. Pas franchement dans les us et coutumes de l’époque. Un apport appréciable (et apprécié) tant le pays a été saigné à blanc. 1 400 000 hommes –soit plus d’un quart de la jeunesse du pays (18 à 27 ans) - ont ainsi disparu dans les affrontements, sans parler des blessés et autres grands traumatisés.

Pour tout ceux qui retournent dans leur pays, le temps des retrouvailles passé celui des revendications ne fait que débuter. "Ils ont voulu être traité comme des Français à part entière, explique Jean Martin, ce n’était pas encore du nationalisme mais une revendication égalitaire." L’Indigénat sera finalement aboli en… 1946. Certaines pratiques perdureront toutefois jusqu’aux indépendances respectives des différentes colonies.

Une mémoire collective qui s’estompe

Avec le temps, force est de constater que le souvenir de ces autres "Indigènes", précurseurs des combattants mis en lumière dans le film de Rachid Bouchareb en 2006, a fini par s’estomper –pour ne pas dire être gommé- du roman national contemporain. C’est d’ailleurs dans une quasi indifférence médiatique que François Hollande s’est rendu à la Grande Mosquée de Paris le 18 février dernier. Après avoir déclaré que "la France n’oubliera jamais le prix du sang versé", l'ancien président de la République avait dévoilé deux plaques commémoratives rendant hommage aux soldats musulmans tombés au champ d’honneur pour la Nation au cours des deux conflits mondiaux.  

Une mémoire qui s’estompe ici et qui tend à sombrer dans l’oubli le plus profond de l’autre côté de la Méditerranée. Logique au regard de ce que peut symboliquement représenter l’incorporation sous le drapeau tricolore de populations vivants sous le joug colonial. Ce que résume parfaitement Jacques Frémaux, autre historien, dans son livre intitulé Les Colonies de la Grande guerre : "Chez les descendants des Français d’Outre-mer, particulièrement ceux d’Algérie, et plus généralement chez tout ceux qui ont gardé un souvenir nostalgique de la période coloniale, la participation à la guerre symbolise la réussite de l’idée impériale. Chez les descendants des anciens colonisés, la participation des aïeux à l’effort de guerre de l’ex-métropole est souvent présentée comme une des pires formes d’exploitation coloniale."

Héros ou victimes, les indigènes –comme tant d’autres- le sont tout à la fois. Il convient donc de leur accorder une juste place dans la mémoire collective et les célébrations entourant le souvenir de cette Grande Guerre.

Rédaction
Journaliste