En Gambie, les récits des anciens hommes de main de Yahya Jammeh jettent un froid dans la société. Depuis fin juillet, la Commission vérité et réconciliation examine pendant plusieurs heures par jour des souvenirs d'assassinats, de massacre et de tortures, détaillés par les anciens « junglers ». Trois d'entre eux ont été libérés lundi 5 août, en attente d'éventuelles poursuites à la fin des travaux de la Commission.

Gambie

Audition des «junglers» : la justice fait-elle elle poids ?

En Gambie, les récits des anciens hommes de main de Yahya Jammeh jettent un froid dans la société. Depuis fin juillet, la Commission vérité et réconciliation examine pendant plusieurs heures par jour des souvenirs d'assassinats, de massacre et de tortures, détaillés par les anciens « junglers ». Trois d'entre eux ont été libérés lundi 5 août, en attente d'éventuelles poursuites à la fin des travaux de la Commission.

Le docteur Lamin Sise a passé la plus grande partie de sa carrière à l'ONU. Il a notamment travaillé aux côtés de Kofi Annan. Ce parcours international ne l'a pas cependant pas rendu insensible aux horreurs du monde. Aujourd’hui président de la Commission vérité et réconciliation, il découvre avec stupeur ce que son pays a traversé

« Au Darfour, on a connu l'équivalent des junglers avec les Janjawid, ces miliciens qui s'en allaient massacrer la population. Entendre ce genre de crimes, ici en Gambie ! Et dire qu'on n'a pas encore tout entendu... », se désole t-il.

L'audition de mercredi 7 août a évoqué 14 meurtres, un sommet rarement a souligné Lamin Sise. L'exécution extra-judiciaire de 9 prisonniers dans une forêt a une nouvelle fois été examinée. Plusieurs « junglers » ont témoigné que les anciens ministres de la Justice et l'Intérieur étaient présent lors de ces exécutions. Un détail qui effraie le Dr Lamin Sise.

Un malaise profond au sein de la société

« C'est un peu comme si les hauts responsables nazis se rendaient dans les chambres à gaz, dans les camps de la mort pour inspecter les corps gazés et brûlés des prisonniers qui ont été tués. Les nazis avaient leurs junglers », lance Lamin Sise. En face de lui, le « jungler » Lamin Sambou se frotte les yeux et porte sa main à sa bouche, comme hébété par ce qu'il vient d'entendre.

Le malaise reste profond autour de la remise en liberté de trois "junglers" qui devant la Commission vérité et réconciliation, avaient avoué avoir commis des crimes entre 1994 et 2015. Cette semaine, le ministre de la Justice a reconnu que des problèmes logistiques risquent de peser sur les procédures en cours.

Officiellement, ces trois « junglers » ont été libérés parce que leur détention était longue, plus de deux ans sans aucune poursuite judiciaire. Autre argument avancé : leur « bonne coopération » avec la Commission vérité, réconciliation et réparation (TRRC). Mais devant les médias, le ministre de la Justice a aussi admis que les ressources humaines et logistiques de son département sont limitées. 

La justice gambienne fait-elle le poids ?

« Ce ministère est en crise. Il est sur le point de s'effondrer. J’ai seulement 17 juristes pour m’aider dans ce travail. 17 personnes seulement pour siéger dans les tribunaux et travailler en tant que conseil, a déploré Abubacar Tambadu. La création de toutes ces commissions a puisé dans mon personnel. Mes collaborateurs vont quitter le ministère pour progresser dans leur carrière. C'est compréhensible. Mais cela va avoir un impact significatif sur l'agenda des réformes ».

Il faut investir davantage dans le secteur judiciaire et en faire une priorité, préconise un défenseur des droits de l'homme. Malgré l'expertise apportée par la TRRC, « la justice n'est pas en mesure de juger tous ces crimes », reconnait un observateur.

En témoignent, les difficultés rencontrées depuis deux ans déjà, pour mener l'unique procès pénal contre d'anciens responsables des renseignements dans le meurtre de l'opposant Solo Sandeng.

Pour certains experts, il faut donc dès à présent envisager la suite des travaux de cette Commission qui, au bout de deux ans, va recommencer une ou plusieurs poursuites judiciaires. Il faudrait, suggère une source, réfléchir à des mécanismes judiciaires dans la sous-région capables de mener de tels procès.

Tatou Tounkara
Journaliste