Dans un pays où le terme  « laïcité » n’a pas grand sens, le Conseil national de transition (CNT) a réintroduit la charia dès la…

Analyse

Ansar/Daech : la menace terroriste

Dans un pays où le terme  « laïcité » n’a pas grand sens, le Conseil national de transition (CNT) a réintroduit la charia dès la chute de Kadhafi, la question de l’islamisme, sous toutes ses formes, interpelle forcément. En Libye, plus qu’ailleurs, politique et terrorisme s’entremêlent et s’entrechoquent au gré d’alliances de circonstances aussi vite nouées que déliées. Petit tour d’horizon de cette sphère bouillonnante en compagnie de Mattia Toaldo, analyste et spécialiste, notamment sur la question libyenne, à l’European Council on Foreign Relations (ECFR).

Qui sont les islamistes ? Les cruels terroristes dépeints par le général Haftar ou des acteurs politiques incontournables pour sortir du chaos actuel ? À ces épineuses interrogations, Mattia Toaldo répond par le contre-pied : « Il est difficile de dire qu’il existe un camp laïc, séculier, ou encore anti-islamiste, comme c’est le cas en Égypte notamment » et le chercheur italien de plonger dans une esquisse de cartographie de la situation : « Vous avez les groupes djihadistes Ansar al-Charia et Daech mais aussi d’autres acteurs comme les Frères musulmans et leur aile politique, le Parti de la Justice et de la Construction. En fait, beaucoup de milices peuvent être considérées comme « islamistes », bien que celles-ci n’ont pas un agenda très précis. Quant à l’ancien Parlement, il comptait en son sein le bloc Wafa, une vaste coalition d’islamistes non liée aux Frères musulmans. Ce que l’on peut dire, c’est que la base islamiste est particulièrement large »

D’où l’importance de faire preuve du plus grand discernement dès lors que l’on aborde le sujet. Vouloir opposer trop vite (prétendus) « libéraux » et « islamo-terroristes » (réels ou pas) est plus qu’un raccourci. Une méprise en fait, éventuellement une méconnaissance, pour ne pas dire une paresse intellectuelle, à moins qu’il ne s’agisse simplement de mauvaise foi. À l’image du général Haftar, désormais à la  tête de l’armée libyenne, ce qui n’est pas sans poser de problèmes. Ce dont convient Mattia Toaldo : « Haftar a précisé à maintes reprises qu’il souhaitait une réconciliation mais sans les islamistes. Dans sa rhétorique, il n’y a pas vraiment de différence entre les islamistes et les terroristes. Et c’est bien là son talon d’Achille. » Un parti pris  qui n’est évidemment pas sans incidence sur le cours des événements : « Sa campagne militaire a provoqué l’unification des différents groupes terroristes, créant de fait à Benghazi une alliance entre des milices vaguement islamistes et Ansar al-Charia. Cette coalition n’existait pas avant l’apparition d’Haftar, certains de ces groupes se battaient même les uns contre les autres. »

 

Daech, un potentiel énorme…

L’opération « Dignité », censée rétablir l’État de droit, ne ferait donc que compliquer la situation sur le terrain mais aussi dans le travail entrepris par la communauté internationale pour parvenir à un gouvernement d’union nationale, « seul espoir du pays d’organiser un front uni contre les djihadistes », à en croire Mattia Toaldo. Et le doctorant en histoire des relations internationales de préciser : « le problème réside, d’une part, dans l’attitude ambiguë qu’ont certains dans les rangs de Fajr Libya  vis-à-vis d’Ansar al-Charia et Daech et, d’autre part, le fait que pour beaucoup à Tobrouk le terme « terroriste » s’applique à ceux qui sont appelés à prendre part à ce gouvernement d’union nationale ».

Daech, justement, ce nom est sur toutes les lèvres. Et pas seulement en Libye. Si notre spécialiste reconnaît que le groupe terroriste ne contrôle pour l’heure qu’une « zone extrêmement limitée dans le voisinage de Derna et Syrte », celui-ci ne manque pas d’ajouter que « la situation peut évoluer très rapidement ». Et ce du fait du « très fort potentiel d’expansion » de l’État islamique. L’analyste de l’EFCR et ancien membre de la Society for Libyan Studies explique ainsi qu’ « Ansar al-Charia traverse une crise profonde et voit ses combattants rejoindre Daech ». Un pouvoir d’attraction qui s’explique notamment par un particularisme local : « il y a une tradition djihadiste en Libye depuis les années 90 et plus la guerre civile tournera à la guerre sainte et plus nous verrons se réactiver ces combattants ». Mais pas seulement car, comme ne manque pas de souligner Mattia Toaldo, « le « projet » Daech a quelque chose de fascinant pour beaucoup de Libyens qui s’arrêtent principalement à l’édification d’un État bien plus qu’au côté « islamique » de l’organisation. » Le tout avant de conclure : « c’est ce potentiel qui devrait inquiéter les Européens. Le danger est réel, surtout si la guerre civile continue ». À bon entendeur…

 

MATTIA TOALDO

Mattia Toaldo est membre du think tank European Council on Foreign Relations (ECFR) où il intervient dans le cadre du Middle East and North Africa Programme depuis septembre 2013. Avant cela, il a œuvré en tant que consultant en matière de politique étrangère, comme intérieure, pour de nombreux décideurs italiens. Titulaire d’une doctorat en histoire des relations internationales à l’université de Rome III, il est également l’auteur du livre The Origins of the US War on Terror (Routledge, 2012).

Rédaction
Journaliste