Expérience du pouvoir, force de la jeunesse, volonté de redresser le Mali, voilà ce que Moussa Mara, l'ancien Premier ministre malien sous Ibrahim Boubacar Keïta et président du parti Yéléma (Le changement) incarne. Dans cette période si inédite, Moussa Mara fait le point avec 54 ÉTATS sur la situation de transition politique que traverse le Mali et il nous livre ses projections sur l'avenir ; un avenir où il entend bien jouer sa partition. Rencontre.

Mali : Moussa Mara, un homme d'État à suivre

Entretien : Moussa Mara, ancien Premier ministre du Mali

Expérience du pouvoir, force de la jeunesse, volonté de redresser le Mali, voilà ce que Moussa Mara, l'ancien Premier ministre malien sous Ibrahim Boubacar Keïta et président du parti Yéléma (Le changement) incarne. Dans cette période si inédite, Moussa Mara fait le point avec 54 ÉTATS sur la situation de transition politique que traverse le Mali. Il nous livre ses projections sur l'avenir ; un avenir où il entend bien jouer sa partition. Rencontre.

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54 ÉTATS : Qu’est-ce qui a conduit le Mali à cette situation de transition ?

Moussa Mara : Le 18 août dernier, le président IBK a annoncé sa démission, la dissolution du Parlement et de son gouvernement. Ce vide soudainement laissé a fait surgir la nécessité de construire un ordre institutionnel qui rassemblerait non seulement les forces vives existantes mais aussi les militaires qui ont entrainé le départ du président IBK. Afin de conduire le pays dans ces temps si particuliers, une période de transition s’est ouverte - avec un président, un vice-président, un gouvernement - encadrée par une charte de transition qui fait office de constitution, en plus de celle de 1992.

54 ÉTATS : L’ex-Président IBK est-il le symbole d’une classe politique qui n’a pas réussi à rassembler les Maliens ?

Moussa Mara : Ah oui, je pense. Non seulement qui n’a pas réussi à rassembler les Maliens mais surtout qui n’a pas réussi à satisfaire leurs attentes. Le président IBK a été élu en 2013 et a bénéficié d’un soutien populaire extrêmement fort. Jamais président n’a été élu dans des conditions aussi favorables. Une volonté populaire forte s’est exprimée pour qu’il puisse diriger le pays en ces temps difficiles. Malheureusement, les réalisations n’ont pas été à la hauteur des promesses faites et des attentes suscitées. Un climat de forte défiance populaire a fini par s’instaurer. La crise économique, la crise sociale, l’intervention de la Cour constitutionnelle dans les résultats des élections législatives ont formé un cocktail explosif qui a fini par emporter le président.

54 ÉTATS : Le choix du Président, l’ancien colonel Bah N’daw, du vice-président et chef de la junte militaire, Assimi Goïta, et du Premier ministre de transition, Moctar Ouane est-il, d’après vous, assez neutre pour conduire cette transition de 18 mois ?

Moussa Mara : Bah N’daw est un ancien militaire dont je connais la droiture et l’honnêteté. Il a été mon ministre de la Défense en 2014 lorsque j’occupais les fonctions de Premier ministre. Pendant la courte période où nous avons collaboré, il s’est montré à la hauteur des attentes en ce qui concerne la défense des intérêts de notre pays. Aujourd’hui, nous n’avons pas de raisons de douter de son souhait de conduire le processus à bon port. Il a d’ailleurs exprimé dans son discours inaugural, fort apprécié, sa volonté de mener notre pays vers les meilleurs auspices possibles.

Son adjoint, le colonel Assimi Goïta dirige le Comité national de salut du peuple (CNSP) à l’initiative de l’action du 18 août. C’est une caution de présence des forces armées et de sécurité aux côtés de la transition.

Le Premier ministre Moctar Ouane vient un peu compléter le profil des deux autres puisqu’il est diplomate de carrière. Son expérience en tant qu’ambassadeur, conseiller des chefs d’État, ministre des Affaires étrangères sera utile dans la gestion des relations avec l’extérieur.

La période de transition constitue une période mouvementée et une période d’exception. Beaucoup de partenaires éprouvent de la réticence à travailler avec le Mali dans ces conditions. La connaissance qu’il a de l’administration et du pays alliée à sa capacité à arrondir les angles, à faire consensus, tempèreront la rigueur militaire des deux autres.

Je pense que ce casting peut nous aider. Mais nous autres, force politique, société civile, nous devons jouer notre partition pour que la transition soit stable, qu’elle puisse s’atteler aux dossiers les plus importants afin de permettre au pays de vivre des lendemains constitutionnels.

54 ÉTATS : La junte a donné de nouveaux gages à l’organisation ouest africaine. La charte de transition a été rendue publique et les prérogatives du vice-président de transition, le colonel Assimi Goïta, chef des putschistes du 18 août, sont limitées. Pensez-vous qu’ils ont fait ce qu’il fallait ?

Moussa Mara : Il reste toujours la petite inconnue de la dissolution de la junte : le CNSP doit être dissout dès lors que les autorités de transition sont établies. Cette question devrait être réglée dans les jours à venir.

Je pense que la Cédéao doit toujours continuer à accompagner le Mali. Et derrière la Cédéao, toute la communauté internationale parce que cette période est compliquée. Nous traversons une crise économique. Pour l’instant, il est beaucoup question de politique ; l’économie n’est que très peu abordée, mais les moyens sont limités.

54 ÉTATS : Les moyens pour la relance économique ?

Moussa Mara : La crise économique se répercute sérieusement sur nos finances publiques. Je me rappelle que le gouvernement précédent de IBK entendait revoir le budget de 2020 devant l’Assemblée. Le gouvernement de transition devra lui aussi s’atteler à cette tâche. Depuis trois mois, la crise socio-politique perturbe les circuits économiques. Les perspectives ne sont pas forcément heureuses en ce qui concerne le secteur du coton, secteur structurant de la vie rurale de notre pays. Donc, les lendemains économiques ne seront pas positifs.

54 ÉTATS : Et il y a également en ce moment un problème autour des élections liées au Patronat.

Moussa Mara : Oui, vous avez raison. Ce problème est venu s’ajouter à tout cela la semaine dernière. Nous avons désormais à faire à deux bureaux du Conseil National du Patronat du Mali (CNPM) : celui conduit par Diadié Sankaré et son équipe qui se disent élus depuis une semaine ; celui conduit par le président sortant, Mamdou Sinsy Coulibaly, qui affirme qu’il n’y a pas eu d’élections et qui en réclame de nouvelles. Là aussi, on entre dans un tourbillon qui n’épargnera pas le monde des affaires. Les nuages s’amoncellent au-dessus de nos têtes. Outre l’implication des Maliens, nous avons besoin de la sollicitude de la communauté internationale.

54 ÉTATS : Moussa Mara, vous n’étiez pas favorable à la démission de l’ancien Président  IBK selon les uns et au coup d’état de la junte selon les autres. Pourquoi ? Et Pourquoi ne jamais avoir rallié le M5 ?

Moussa Mara : Vos deux questions n’en forment qu’une. C’est parce que nous n’étions pas favorables à la démission d’IBK que nous n’avons pas rallié le M5. Nous n’étions pas favorables à la démission d’IBK car, simplement, nous sommes républicains. Nous étions conscients, nous étions dans l’opposition voire dans l’opposition radicale à l’Assemblée nationale avec mon parti Yéléma, le changement. Nous étions 3 députés du changement et nous nous bâtions contre tous les projets négatifs du gouvernement. Et je ne me privais pas de publier dans la presse, de communiquer contre la gouvernance du président IBK. En 2018, je me suis battu corps et âme pour que IBK ne soit pas réélu mais il l’a été.

Nous estimons que si quelqu’un se voit confier un mandat de 5 ans, il doit faire son mandat de 5 ans, c’est cela la démocratie. Si nous réclamons toujours la démission des autorités que nous élisons, nous risquons de connaître une période d’instabilité sans fin. C’est la raison pour laquelle nous n’avons pas souhaité que le président démissionne et c’est la raison pour laquelle nous n’avons pas rejoint le M5, bien que partageant l’essentiel de ses soucis quant à la mauvaise gouvernance, à la situation morose du pays, à l’insécurité rampante et aux autres domaines dans lesquels il y avait un échec patent du Président IBK.

54 ÉTATS : Vous parlez de démocratie, je suis obligée de vous poser la question de cette démocratie en crise en Afrique de l’Ouest. Que pensez-vous des candidatures à un troisième mandat du président de Guinée et de Côte d’Ivoire qui au lieu de s’inspirer de leurs voisins sénégalais, ghanéen et même sierra-léonais, semblent davantage imiter le Cameroun ou encore le Congo-Brazzaville ?

Moussa Mara : Je n’ai pas pour habitude de commenter les réalités d’autres pays. J’estime que les pays ont leur réalité qui leur est propre. Ceci étant, l’alternance pour moi, est consubstantielle à la démocratie.

L’alternance pour moi, est consubstantielle à la démocratie

Je ne milite pas seulement pour une limitation du mandat des présidents. Je milite également pour une limitation du mandat des députés, des maires, de ceux qui sont à la tête des partis politiques, à la tête des syndicats de sorte que nos sociétés soient des sociétés d’alternance. Je pense que c’est dans ces conditions que l’alternance s’imposera de bas en haut dans notre pays et qu’il deviendra impensable qu’un président, demain et après-demain, puisse espérer faire trois mandats, voire plus. Chez nous au Mali, grâce à Dieu, les présidents ont fait un maximum de deux mandats, certains voient même leur mandat abrégé, comme on le voit avec IBK. Nous, on n’en est pas là mais, il serait souhaitable que nous évoluons tous ensemble dans ce cadre et que la Cédéao pourquoi pas, demain ou après-demain inscrive dans ses textes, le soutien à la bonne gouvernance, à la démocratie et le fait qu’il y ait de l’alternance et que les mandats soient limités.

Le président de la Guinée Bissau, Umaro Sissoco Embalo s’est d’ailleurs exprimé au sein de la dernière rencontre de la Cédéao.

Je crois qu’il a raison et qu’il préfigure un peu cette nouvelle génération de chefs d’État. Il n’a pas encore 50 ans, c’est le cas de George Weah au Libéria ou de Malabio en Sierra-Leone.

C’est bon qu’en Afrique qu’il y ait de la respiration démocratique

C’est bon qu’en Afrique qu’il y ait de la respiration démocratique. Que nous ayons des Chefs d’État de plus en plus jeunes parce que les populations sont très jeunes. Et sans alternance, cela reste difficile.

54 ÉTATS : Vous êtes un homme d’État, quelle est votre vision ? Que faut-il pour sécuriser le Mali et la zone Sahel ?

Moussa Mara : Je pense qu’il faut d’abord que nous ayons un leadership qui rassure. C’est-à-dire un leadership qui soit exemplaire dans son approche du pouvoir. Honnête avant d’arriver au pouvoir, avec des preuves irréfutables d’honnêteté. Et une fois arrivé au pouvoir, honnête et transparent. Parce que, plus que toute autre chose, le fossé qui sépare aujourd’hui les leaders des populations constitue peut-être la menace la plus grave contre notre pays et contre nos pays de manière générale.

Il faut restaurer la confiance ; une fois la confiance restaurée, nous pouvons, avec le peuple, nous projeter ensemble. Sans confiance, nous allons nous projeter tout seuls et nous n’irons nulle part.

Nous, c’est vraiment notre ambition forte. Dans toute ma démarche politique, je clame qu’il faut restaurer la confiance.

Il faut que la population malienne ait de nouveau foi en l’avenir

Il faut que la population malienne ait de nouveau foi en l’avenir et qu’elle se dise : « Ah, c’est avec ce type de leader que nous pourrons parcourir un bout de chemin ensemble ». Après, il faut une vision. 

54 ÉTATS : Vous parlez de vision, après cette période de transition et de retour à une vie constitutionnelle normale, envisagez-vous de participer aux compétitions électorales en vue de devenir Président de la République du Mali ?

Moussa Mara : Inchallah et on se battra pour ça.

54 ÉTATS : Une question de politique internationale, la France a-t-elle encore sa place au Mali ?

Moussa Mara : La France a toute sa place au Mali comme les autres pays d’ailleurs.

54 ÉTATS : Après tant d’années d’insécurité, après un plan Barkhane, un plan Serval ?

Moussa Mara : La France joue un rôle important. La force Barkhane aujourd’hui, Serval avant, joue un rôle important mais la force armée souvent ne suffit pas pour faire face au terrorisme qui se nourrit de la pauvreté et de l’injustice, qui se nourrit de tout ce qui est mauvais fonctionnement étatique au quotidien et qui fait que des jeunes viennent tous les jours grossir les rangs des terroristes. Vous avez beau en tuer 10, 20, vous en aurez 200 le lendemain. Il faut d’autres types d’actions. Il faut la force armée, certes, mais il faut aussi un État qui occupe le terrain, un État qui rend la justice équitablement, qui fournit les services d’eau, d’électricité, les services d’éducation, de santé dans des conditions équitables et accessibles. Je pense que c’est aussi cela qui restaure la confiance avec la population et qui va nous projeter davantage dans le futur.

54 ÉTATS : Redonner aussi confiance aux bailleurs de fonds.

54 ÉTATS : Santé, éducation, emploi, sécurité, justice. « Aucun secteur n’est épargné, il ne faut pas faire l’autruche. Les citoyens et les opérateurs économiques paient des pots-de-vin parce qu’ils y sont forcés ; ils n’ont souvent pas le choix. Cela montre que le système est infesté par la corruption, et que les citoyens s’y sont habitués. » affirmait Moumouni Guindo, président de l’Office central de lutte contre l’enrichissement illicite. D’après-vous, Comment redonner la confiance aux bailleurs de fonds, assurer une bonne gouvernance et plus de transparence politique.

Moussa Mara : Il a tout à fait raison. D’autant que lui a vécu la réalité dans notre pays. Il a précédemment été magistrat, vérificateur et, aujourd’hui, il est en charge de l’Office central de lutte contre l’enrichissement illicite. Le diagnostic, nous le partageons.

Les solutions nécessitent pour moi des leaders, des top leaders eux-mêmes, exempts de tout reproche, totalement blancs

Les solutions nécessitent pour moi des leaders, des top leaders eux-mêmes, exempts de tout reproche, totalement blancs. Ensuite, des systèmes de lutte qui allient nouvelles technologies, simplification de l’administration et efficacité de la justice. Mais aussi, un soutien aux lanceurs d’alerte.

Nous n’arrivons pas à avoir des preuves contre les corrompus et les corrupteurs parce qu’évidemment, ils ont toujours un temps d’avance sur la justice. Faisons en sorte qu’il y ait toujours des acteurs suffisamment motivés pour se retrouver du bon côté, pour dénoncer ceux qui se trouvent du mauvais côté et pour nous amener des preuves.

En protégeant et soutenant les lanceurs d’alerte, je pense que nous ferons œuvre utile. Cela fait partie des réformes à apporter à notre système judiciaire.

54 ÉTATS : Moussa Mara, vous demain au pouvoir, vous apporterez cette transparence gouvernementale, fini la corruption ?

Moussa Mara : J’ai d’abord été maire, député, ministre, Premier ministre ; tout cela à 45 ans. Partout où je suis passé, je me suis distingué par la transparence dont j’ai fait preuve et grâce à la lutte contre la corruption avec des résultats importants. J’ai donc suffisamment de légitimité pour vous dire qu’à des niveaux de responsabilité supérieurs, je ferai une réalité de la lutte contre la corruption menée avec efficacité.

Priscilla Wolmer
Directrice de la rédaction