Entrepreneure, activiste, politicienne et philanthrope, le Dr. Joyce Banda a surtout été la première femme présidente de la République du Malawi (2012-2014) et la deuxième du continent africain. Le Dr. Joyce Banda est un défenseur des droits des femmes, des enfants, des handicapés et d'autres groupes marginalisés. Très connue pour ses mesures d'austérités lorsqu'elle était au pouvoir, tels que : le limeogage de son cabinet au milieu d'allégations de corruption ; la vente d'un avion présidentiel de 15 millions de dollars ; la réduction de son propre salaire de 30%, ses prises de décisions ont contribué à lever les suspensions monétaires des donateurs occidentaux au Malawi et à rétablir les injections de liquidités du FMI. Plus qu'une femme puissante, le Dr. Joyce Banda incarne tout ce que l'on peut attendre d'un leader qui sait prendre les bonnes décisions pour élever sa nation. 

"L'AFRIQUE DÉNOMBRE 5 FEMMES PRÉSIDENTES, QU'EN EST-IL DES AUTRES CONTINENTS ?"

Entretien : Dr. Joyce Banda, une femme née pour être leader (Malawi)

Entrepreneure, activiste, politicienne et philanthrope, le Dr. Joyce Banda a surtout été la première femme présidente de la République du Malawi (2012-2014) et la deuxième du continent africain. Le Dr. Joyce Banda est un défenseur des droits des femmes, des enfants, des handicapés et d'autres groupes marginalisés. Très connue pour ses mesures d'austérités lorsqu'elle était au pouvoir, tels que : le limeogage de son cabinet au milieu d'allégations de corruption ; la vente d'un avion présidentiel de 15 millions de dollars ; la réduction de son propre salaire de 30%, ses prises de décisions ont contribué à lever les suspensions monétaires des donateurs occidentaux au Malawi et à rétablir les injections de liquidités du FMI. Plus qu'une femme puissante, le Dr. Joyce Banda incarne tout ce que l'on peut attendre d'un leader qui sait prendre les bonnes décisions pour élever sa nation. 

Priscilla Wolmer : En ces temps inédits liés à la pandémie de Covid-19, comment se porte le Malawi avec ses 3 000 cas ?

Dr. Joyce Banda : Nous faisons tout notre possible pour réduire la crise et nous sommes très reconnaissants du soutien que nous recevons de l'Union africaine. Africa Rising Bank a offert un "fonds spécial Covid-19", mais aussi des masques, des vêtements de protection et de nombreux tests de détection au Covid-19.

Le Malawi, de février à juin, n'a connu que 4 morts et environ 200 cas.

Le Malawi pensait que nous avions atteint le pic de la crise sanitaire. Puis, en avril et mai, nous avons commencé à recevoir des rapatriés d'autres pays, en particulier d'Afrique du Sud. Et avec l'ouverture des frontières, le nombre de cas a augmenté. Cette propagation rapide du virus et l'incapacité de restreindre le mouvement des rapatriés, dont la majorité sont infectés, ont conduit à une augmentation du nombre de patients dans les hôpitaux. Bien évidemment, le gouvernement fait appliquer les mesures barrières à l'ensemble de la population : distanciation sociale, restriction, quarantaine, augmentation des lits et du personnel médical à l'hôpital.

Priscilla Wolmer : Lazarus Chakwera, le président, élu fin juin et ancien pasteur, a récemment déclaré trois jours de jeûne et de prières pour endiguer la propagation du virus. Que pensez-vous de ce mélange entre le pouvoir et la religion ?

Lazarus Chakwera

 

Dr. Joyce Banda : C'est le Malawi ! Les Malawians sont ainsi, très spirituels, très religieux. Nous respectons strictement l'ensemble des gestes barrières mais cela n'empêche pas de prier et de jeûner.

"Nous sommes une nation très spirituelle et religieuse. Prier compte beaucoup dans notre pays"

Priscilla Wolmer : L'opposition accuse le gouvernement d'avoir assoupli ses décrets lors des déplacements liés à la campagne électorale du début d'année et d'avoir mal communiqué autour du Covid-19. Quelles sont vos remarques ?

Dr. Joyce Banda : Je n'aime pas les fausses polémiques. Pourquoi ? Parce qu'à la même période, nos expatriés ont commencé à quitter l'Afrique du Sud pour rentrer au Malawi. Voyez par vous-même ! Si vous parlez aux membres du gouvernement, ils vous expliqueront que la réouverture des frontières avec l'Afrique du Sud a engendré une augmentation du nombre de cas. 

Or, les manifestations pendant la campagne électorale tant critiquée par les opposants se sont déroulés entre les mois de janvier et juin 2020, alors que le pays à ce moment là, ne dénombrait que 200 cas positifs pour 19,159,933 millions d'habitants. Alors, je vous le demande, à quel moment véritable les rassemblements liés à la campagne électorale ont-ils impacté la crise que nous traversons actuellement ?

Priscilla Wolmer : Revenons-en à votre vie incroyable. Depuis quand incarnez-vous cette position de leader et quelle type de leader êtes-vous ?

Dr. Joyce Banda : Je suis née leader.

En revanche, si vous parlez du rôle de leader en politique, j'ignore par où commencer. Je l'ai toujours su. C'est en moi. Consultez le livre intitulé : "Les leaders sont nés leaders". C'est prouvé scientifiquement. Les experts affirment que les leaders possèdent dès leur naissance 30% des traits de caractère nécéssaires aux leaders. Les 70% restants s'acquièrent au fil de l'eau, notamment par le formatage de nos sociétés. 

À 18 ans, j'ai su que j'étais née pour être leader

On m'a toujours dit qu'il y avait quelque chose de spécial en moi.

Si vous demandez à Ellen Sirleaf Johnson, l'ancienne présidente du Libéria, elle vous dira la même chose. La plupart des femmes présidente en Afrique, je veux dire, la plupart des femmes leaders vous diront qu'elles savaient depuis longtemps qu'elles allaient être des leaders.

Si vous regardez tout ce que j'ai accompli dans ma vie, mon expérience personnelle, mes actions, tout cela est finalement un assemblage logique.

À mes 14 ans, j'avais une meilleure amie, Chrissy. Elle étudiait à l'école du village tandis que j'étudiais en ville. Elle était plus brillante que moi et était toujours première de sa classe. Nous avons toutes les deux été sélectionnés pour le meilleur lycée. Elle est allée dans une autre école et y a effectué un trimestre puis, elle n'y est plus jamais retournée. En effet, sa famille était si pauvre qu'elle ne pouvait pas payer ses frais de scolarité, soit 6 $. 

Intelligente et le regard vif, elle a été contrainte d'abandonner ses études, comme 39 millions d'enfants en Afrique qui ne sont pas scolarisés

Moi, chanceuse et privilégiée, j'ai continué encore et encore. Mon père travallait et payait pour moi. 

C'est ainsi, qu'à l'âge de 14 ans, j'ai pris conscience de l'injustice de ce monde. 

J'ai toujours su que lorsqu'une fillette trouve les bonnes opportunités, reçoit la bonne éducation, elle multiplie ses chances devenir leader. Alors, je regarde toujours comment aider mon alter-ego. Quand Chrissy, ma meilleure amie n'est pas retournée à l'école, j'ai pensé à 14 ans que je passerai ma vie à aider d'autres filles à aller à l'école, et à aider les plus défavorisés. 

Une fillette scolarisée est un potentiel leader de demain 

Au moment où je vous parle, 6500 filles sont scolarisées grâce aux actions de ma fondation.

Priscilla Wolmer : Quel a été votre plus grand défi en tant que femme leader dans un pays dominé par les hommes. D'après vos expériences, quels conseils donneriez-vous à une femme leader débutante ?

Dr. Joyce Banda : Les défis sont nombreux. Les hommes abusent beaucoup et pas seulement en Afrique. Cela concerne les femmes du monde entier. Ce qui est important maintenant, c'est d'agir et de nous positionner ! 

Nous ne pouvons pas nous défiler. Les défis sont colossaux dans cette société patriarchale. Prenons place au Parlement, à l'Assemblée nationale et ailleurs dans les institutions.

Dénonçons auprès des médias le harcèlement que nous subissons. Souvent, nous constatons que les femmes n'ont pas de référent à la maison, c'est à elle de créer le leur. Et enfin, je dirai que tout cela est politique.

Vous constatez que dans beaucoup de pays, le gouvernement a mis en place des mesures pour soutenir les femmes, se présenter aux élections, soutenir le leadership au féminin mais permettez-moi de souligner que l'Afrique a fait plus que tout autre continent, en terme de leadership au féminin.

L'Afrique a fait plus que tout autre continent, en terme de leadership au féminin

Historiquement, en Afrique, les femmes étaient déjà des leaders. Nous étions des princesses, des reines, des empereurs et cela bien avant la colonisation !

Nous étions des princesses, des reines, des empereurs bien avant la colonisation !

L'Afrique a eu 5 femmes chef d'Etat, au Libéria, au Malawi, en République Centrafricaine, à Madagascar et maintenant en Éthiopie.

FEmmes présidentes

 

Dites-moi combien de présidente l'Amérique a t-elle eu ? Dites-moi pour les autres pays. Ne nous décourageons pas en disant que les choses n'avancent pas et ne fonctionnent pas. Soyons positives. Joignons nos forces et soyons fières de ce que nous avons accompli.

L'Afrique a eu 5 femmes présidentes, qu'en est-il des autres continents ?

Alors que les femmes peinent encore à trouver leur place dans les parlements, le Rwanda fait figure d’exception. Avec plus de 63% de femmes à la chambre des députés, le pays est en tête du classement mondial.

Priscilla Wolmer : Les médias rapportent que pendant votre mandat, il y a eu beaucoup de pillage dans les caisses de l'Etat et que cela a continué jusqu'au règne de Peter Mutharika. Il y a déjà eu plusieurs arrestations depuis que le Dr Chakwera a pris la relève. Un commentaire ?

Dr. Joyce Banda : Le pillage du gouvernement n'a pas commencé en 2012 mais en 2005. En effet, en 2005, un nouveau système de gestion financière a été mis en place dans le gouvernement. 300 600 000 millions d'euros ont été volés.

Je peux vous dire que ceux qui étaient sous ma surveillance du temps où j'étais en fonction finissaient en prison à la moindre incartade avérée. Pendant mon mandat, 72 personnes ont été arrêtées. Le Dr Chakwera procède comme moi. Il ne permettra à personne de voler l'argent de l'Etat.

La somme qui a été dérobée est énorme. Je souhaite que le président Chakwera, le vice-président et ce gouvernement continuent de poursuivre l'affaire. Il faut trouver le ou les coupables et récupérer ce qui a été volé. 

Priscilla Wolmer : C'est pour cette raison que vous le soutenez ?

Dr. Joyce Banda : Je le soutiens pour son engagement dans la lutte contre la corruption, son respect de l'Etat de droit, son sens de l'équité envers le peuple.

Priscilla Wolmer : En mai 2019, Lazarus Chakwera avait rejeté les résultats officiels qui, avec à peine 160 000 voix d’écart, donnaient la victoire au président sortant, Peter Mutharika. Neuf mois plus tard, il parvenait à faire annuler le scrutin en raison de "fraudes massives". Le 23 juin, il a finalement pu prendre sa revanche en remportant 58,7% des suffrages au terme d’une séquence inédite en Afrique subsaharienne – seul le Kenya avait jusqu’alors connu une élection ainsi rejouée, en 2017, mais sans changement d’issue. Ce courage de la Cour constitutionnelle démontre les énormes progrès démocratiques du Malawi ; qu'attendez-vous de plus de votre pays ? Quels sont les grands défis auxquels le Malawi reste encore confronté ?

Dr. Joyce Banda : Les défis auxquels le Malawi est confronté aujourd'hui sont liés au niveau de vie des Malawites. La pauvreté liée à la corruption qui gangrène le pays. La première volonté du président est de redonner de l'espoir au peuple. L'espoir que tout se passera bien. Et la mise en oeuvre de son programme avec un gros volet lié au développement de l'agriculture. 

Le président Chakwera a promis à la nation de réformer l'appareil gouvernemental, d'installer des institutions fortes et de respecter l'indépendance des institutions.  

Priscilla Wolmer : Désolé de vous interrompre mais vous ne parlez que d'espoir mais quelle est la stratégie du président pour remplir son programme ?

Dr.Joyce Banda : Le président est en fonction depuis seulement 3 semaines ! Sa priorité est de lutter contre la corruption, mais vous m'avez dit en début d'entretien qu'il avait déjà commencé à arrêter des gens. Quand vous tenez vos promesses, c'est encourageant pour la suite du programme, n'est-ce pas ?

Pour le volet agricole, en à peine 3 semaines de présidence, les commandes d'engrais à fournir aux agriculteurs sont déà passées. Il en va de même pour les réformes, les réunions de la fonction publique au Malawi. C'est donc une indication claire et positive que le président tient ses engagements.

Priscilla Wolmer : Y a-t-il autre chose que vous aimeriez partager qui n'a pas été abordé ?

Dr. Joyce Banda : Oui, le président Chakwera, après une longue bataille pour obtenir la justice est enfin entré en fonction. C'est une situation sans précédent. Cela ne s'était jamais produit au Malawi ni ailleurs en Afrique. Pourtant, ce n'est pas la première fois que des élections sont volées. Maintenant, ce que je veux dire, c'est que le monde, en particulier l'Afrique, doit se souvenir de la leçon du Malawi. Lorsque vous êtes à la tête d'un État, vous ne devez jamais prendre les citoyens pour des idiots.

Les présidents ne peuvent plus abuser de leur peuple, sinon ils s'effondreront

Notre système judiciaire est efficace ! Nous avons réorganisé des élections en seulement 4 semaines, sans observateurs étrangers. Ce qui s'est passé ici au Malawi prouve que les candidats aux élections peuvent compter sur la voix du peuple. Les présidents ne peuvent plus abuser de leur peuple, sinon ils s'effondreront.

Le pouvoir a changé de main

Quiconque veut être arrogant et autocratique avec son peuple tombera par ce même peuple. Souvenez-vous de ce qui vient de se passer au Malawi.

Priscilla Wolmer : Vous pensez que cela soit encore possible dans les pays africains où les élections présidentielles ont été contesté et où les présidents en place ont arraché le fauteuil présidentiel ? Je pense à la vague de contestation post-présidentielle en RDC avec Martin Fayulu contre Tshisekedi, en Guinée Bissau avec Domingo Simoes Pereira contre Umaro Sissoco Embalo et à toutes ces élections à venir encore en 2020 où parfois les observateurs, les pays voisins ou même la communauté internationale, à cause d'intérêts avec tel ou tel candidat ne joue pas franc-jeu. 

Dr. Joyce Banda : Oui, c'est arrivé au Malawi et la jeunesse l'a déjà prouvé ailleurs lors du Printemps arabe en renversant le pouvoir en place. Gardons espoir pour que souffle plus fort un vent de démocratie en Afrique. 

 

Priscilla Wolmer
Directrice de la rédaction