En pleine guerre civile au Soudan du Sud, difficile pour les victimes d’abus sexuels de dénoncer leurs bourreaux, surtout quand ceux-ci se trouvent dans toutes les sphères de la société. À l’occasion de la journée internationale des droits de la femme, gros plan sur la douleur muette des victimes.

South Sudan

Soudan du Sud : une culture du silence que le #MeeToo n'arrive pas à briser

En pleine guerre civile au Soudan du Sud, difficile pour les victimes d’abus sexuels de dénoncer leurs bourreaux, surtout quand ceux-ci se trouvent dans toutes les sphères de la société. À l’occasion de la journée internationale des droits de la femme, gros plan sur la douleur muette des victimes.

Depuis sa sécession du Soudan en 2011, le Soudan du Sud essaie de se trouver une place au banc des Nations. L’un de ses défis les plus imminents est sûrement de mettre un terme à l’impunité dont jouissent les auteurs de viols. Dans un contexte de guerre civile, difficile pour les victimes de ce crime, devenu une arme de guerre, d’en parler à cœur ouvert.

Joyce, a osé brisé le tabou. Déplacée dans un camp des Nations unies, elle a entrepris de trouver du boulot lorsque son mari a disparu de la circulation. Nul ne sait à ce jour où il se trouve et ce qui est advenu de lui. Entre de petits boulots de ménagère et de serveuse, Joyce s’est très souvent assaillie par les avances de ses employeurs qui posaient comme condition à son maintien, des rapports sexuels.

"Si vous refusez de coucher avec eux, vous n’aurez jamais de travail", explique-t-elle. En trois ans, ce sont en tout quatre employeurs qui ont menacé de la licencier si elle refusait de coucher avec eux.

Las de ces pressions, Joyce a jugé préférable de s’adonner au travail du sexe. Une activité à travers laquelle elle pourrait avoir le contrôle sur son corps et gagner davantage d’argent pour s’occuper de ses deux enfants de 4 et 7 ans. Ses agresseurs, elle ne les dénoncera jamais, estimant que les autorités ne la "croiraient jamais".

Joyce, c’est la voix de milliers de femmes au Soudan du Sud. Des femmes qui, en dépit des nombreuses journées internationales des droits de la femme célébrées dans le monde, continuent d’ignorer leurs droits, et surtout, à se sentir isolées de toutes les campagnes menées à cet égard.

Un tabou difficile à briser

On se souviendra sans doute de tout cet élan suscité par le célèbre slogan #MeeToo contre les abus sexuels, porté par des personnalités d’Hollywood, du cinéma et dans la musique en Occident. Une campagne qui a réussi à faire tomber de grands noms du milieu, dont le célèbre producteur Harvey Weinstein. Mais dans la plus jeune Nation du monde, ce slogan sonne comme une utopie, bien que 65 % des femmes du pays ont déjà été victimes der sévices physiques ou sexuels, selon l’International Rescue Committee et du Global Women’s Institute.

"C’est une culture du silence", explique Shelina Doro, responsable de la protection des femmes à l’ONU. "La plupart des femmes ne veulent pas s’exprimer par crainte de représailles", a-t-elle dit.

Cette "culture du silence" est davantage entérinée par le profil même des bourreaux. Le mois dernier, la Mission des Nations unies au Soudan du Sud a rappelé une unité ghanéenne après que certains membres ont été accusés "de rapports sexuels transactionnels" avec des femmes vivant dans un camp de protection. d’abus sexuels sur des déplacés.

Bien que le gouvernement encourage les victimes à signaler tout type de harcèlement, rares sont les femmes qui osent en parler. L’année dernière, aucun rapport d’agression sexuelle sur le lieu de travail n’a été déposé, a déclaré un cadre du ministère du Travail.

Pour les organisations de défense de droits de l’homme, les promotrices du #MeeToo devraient aller plus loin dans le plaidoyer et l’action, en particulier à travers l’Afrique où le mouvement n’a pas encore pris de l’ampleur.

Mais, au Soudan du Sud, particulièrement, beaucoup de chemin reste à faire. Le patriarcat, déjà très ancré dans la société, a encore pris de l’ascendant avec la guerre civile qui a renforcé le pouvoir des hommes, principaux acteurs du conflit.

Priscilla Wolmer
Directrice de la rédaction