« La démocratie en Tunisie est en pratique » ! Une page de 60 ans s’est tournée avec l’élection au suffrage universel du président Béji…

Béji Caïd Essebsi : "notre priorité est la Libye"

Interview

« La démocratie en Tunisie est en pratique » ! Une page de 60 ans s’est tournée avec l’élection au suffrage universel du président Béji Caïd Essebsi, actuel locataire du palais présidentiel de Carthage, depuis tout juste un an. Assemblée législative élue avec un système transparent, plusieurs couleurs politiques : la Tunisie est en pleine mutation. Une transformation ébranlée par la montée du terrorisme et une Libye voisine en guerre. Autant de facteurs qui ne facilitent pas la suite du mandat du président Essebsi, meilleur élève de l’école Bourguiba.

 

54 ÉTATS : Cette première année de mandat a malheureusement été marquée par les tragiques attentats du Bardo, de Sousse et plus récemment l’attaque contre la garde présidentielle. Cette spirale infernale freine-t-elle la marche de la Tunisie vers la démocratie ?

Béji CAÏD ESSEBSI (B. C. E.) : Voilà des actions sans précédent. La Tunisie n’a ni la culture du terrorisme, ni la culture contre le terrorisme, tout cela est nouveau pour nous. C’est un phénomène régional dû à notre situation géographique. Nous avons une frontière ouverte d’à peu près 500 km avec notre voisine, la Libye, avec qui nous réalisons des échanges importants sur le plan humain, économique et commercial.

 

54 ÉTATS : En Tunisie, pourrions-nous dire que la démocratie est en marche?

B. C. E. : Elle commence à marcher... La démocratie, cela ne s’invente pas, ça se pratique. Nous avons les ingrédients pour une démocratie et nous sommes en train de la pratiquer, avec plus ou moins de bonheur. Ce n’est pas une ligne droite. Pour qu'elle réussisse et s’implante, il faut que nous ayons un État de droit ; nous sommes en train de le remettre en place. Ce n’est pas facile, ça se construit.

 

54 ÉTATS : Et en Libye, la guerre perdure...

B. C. E. : Oui, en Libye, il n’y a plus d’État ! Il y a des groupuscules armés qui font la loi. Daech, ce n’est un secret pour personne, est aussi implanté en Libye, quasiment à la frontière tunisienne. C’est un problème majeur pour nous parce que nous sommes les malheureux et contraints récipiendaires des armes et des terroristes.

 

54 ÉTATS : Comment expliquez-vous qu’une frange de la jeunesse tunisienne ait rallié les camps de Daech ou d’al-Qaïda ?

B. C. E. : La révolution qu’a connue la Tunisie en 2011 est essentiellement due à des problèmes sociaux. En 2014, lorsque nous sommes arrivés au pouvoir, nous avons trouvé un chômage endémique important, environ 650 000 chômeurs. Parmi ces chômeurs figurent surtout des jeunes. Des jeunes diplômés mais sans emploi. Nous avons aussi dans quelques régions une certaine pauvreté. Et aussi des régions entières à l’intérieur du pays qui sont marginalisées, qui ne font pas partie du circuit économique et social.Évidemment, tous ces jeunes-là qui ne trouvent pas de travail sont toujours à la merci, soit de certaines associations, soit de certains intermédiaires qui les soudoient et les envoient en pâture, en Syrie ou en Libye. Avec l’intensification des frappes mondiales, européennes, russes, américaines, françaises, peut-être allemandes dans quelques temps, anglaises aussi, les Tunisiens qui sont là-bas comme des agents de Daech s’enfuient, viennent en Libye et se rapprochent de la Tunisie.

 

54 ÉTATS : De nombreux pays s’alarment de la montée de l’État islamique en Libye. Le 6 décembre à Tunis, il y a eu une rencontre entre les représentants des deux autorités libyennes rivales. Que pensez-vous de cette initiative ?

B. C. E. : Il faut trouver une solution. La Libye ne peut pas rester dans cette situation de « non-État », avec ces groupuscules qui font la loi car ils ont des armes et des possibilités financières. Martin Kobler, l’envoyé spécial de l’ONU pour la Libye, qui succède à Bernardino León, a pour mission de trouver un dialogue entre toutes les composantes. Cela fait plus d’un an que des accords sont passés pour, in fine, aboutir à un échec. Tout cela n’est pas très significatif ! L’unanimité ne semble pas être le maître-mot. Je les ai reçus parce qu’ils me l'ont demandé et je leur ai conseillé de s’entretenir avec monsieur Kobler, qui est actuellement à Tunis. Ils sont allés le voir pour que l’ensemble des accords soit sous la houlette de la communauté internationale. J’espère que les personnalités présentes lors de la conférence de Rome du 13 décembre auront pesé le pour et le contre et qu’enfin une proposition définitive verra le jour. J’ai conscience que ce n’est pas une chose facile et que nous devrons peut-être attendre un peu plus.

 

54 ÉTATS : Nous évoquions à l’instant les actions de la communauté internationale. Le Premier ministre français, Manuel Valls et son homologue italien Matteo Renzi déclaraient récemment que la Libye est « le futur grand dossier ». D’après vous, n’est-il pas tout aussi prioritaire de résoudre le conflit libyen que celui en Syrie ou en Irak ?

B. C. E. : Nous avons une divergence d’appréciation sur la situation en Libye. Les pays européens donnent maintenant la priorité à la Syrie. Je comprends leur préoccupation car les migrants arrivent de manière massive sur leur territoire. Pour nous, la priorité, c’est la Libye ! Notre frontière n’est pas complètement sécurisée. Là, certains de nos ressortissants sont chez Daech et s’entraînent dans leurs camps. Ceux qui étaient en Syrie et qui maintenant refluent vers leur pays d’origine nous causent aussi de graves problèmes de sécurité.

 

54 ÉTATS : Experts, observateurs internationaux, citoyens tunisiens, tous appellent à réformer les Forces de sécurité intérieure (FSI). De manière imminente, que ferez-vous ?

B. C. E. : Nous avions déjà réformé et ramené beaucoup de compétences en matière de sécurité. Elles ont malheureusement été écartées à un certain moment où l’idéologie de la révolution a laissé croire que les fonctionnaires de la sécurité étaient affiliés à l’ancien régime. Or, la sécurité, c’est la sécurité ! Maintenant, les choses vont beaucoup mieux et la réforme du ministère de l’Intérieur continue. Nous avons ramené les principaux capitaines de sécurité et la population a bien accueilli cette initiative.

 

54 ÉTATS : À l’heure où la Tunisie se heurte à l’islamisme radical, quelles solutions avez-vous prises concrètement ?

B. C. E. : Nous n’avons pas d’islamisme radical en Tunisie ! Il y a eu des tentatives avortées trois ans après la révolution. Nous avons eu des gouvernements plutôt laxistes avec les mouvances salafistes présentes dans certaines régions montagneuses. Nous sommes maintenant en train de les combattre. Clairement, la troïka n’existe plus ! Le gouvernement actuel est la conséquence d’élections libres et transparentes. C’est une coalition formée de quatre partis qui travaillent dans le même camp pour combattre le radicalisme.

 

54 ÉTATS : Un autre grand dossier est celui de la réconciliation nationale économique. Pensez-vous pouvoir porter toujours haut et fort cette loi compte tenu du contexte actuel, notamment la division au sein du parti Nidaa Tounes ?

B. C. E. : C’est une initiative du chef de l’État, dans ses responsabilités constitutionnelles. Le parti Nidaa Tounes n’a rien à voir là-dedans, ni les autres. Pourquoi ai-je pris cette initiative ? Parce que nous traversons une situation économique catastrophique. La Tunisie a besoin d’investissements extérieurs comme intérieurs. Or, ces investissements ont besoin d’un climat favorable et celui-ci n’existe pas encore. Nous avons un nombre important de fonctionnaires qui ne veulent plus travailler car ils ont peur des poursuites. Depuis la révolution, nous avons engagé tout un processus pour poursuivre les uns ou les autres. Je pense que cinq ans après la révolution, on peut passer outre. Et surtout, pour les fonctionnaires qui n’ont pas profité des décisions qu'ils ont prises sous l’ancien chef de l’État ou l’administration ancienne. J’estime que ces gens-là, il faut les amnistier et il faut qu’ils reviennent dans la vie économique, dans la vie administrative, pour ne pas gripper les décisions de l’État. Mais il y a aussi des personnes qui en ont profité. Nous leur avons proposé de rembourser les sommes qu’ils ont acquises avec une majoration de 5,5 %, ce qui est raisonnable. Jusqu’à présent, certains courants politiques minoritaires, principalement issus du Front populaire ont été contre cette idée-là. Le parti Nidaa Tounes a joué un rôle négatif car il n’était pas en mesure de soutenir ce mouvement du fait de certaines divisions. Mais ces divisions sont en train d’être dépassées.

 

54 ÉTATS : Je suis obligée de revenir sur les divisions internes au sein de Nidaa Tounes. Ne redoutez-vous pas d’être accusé de clanisme ou de népotisme ?

B. C. E. : Je ne suis ni pour un clan ni pour un autre, je ne suis pas népotiste ! Les solutions ont été le fruit d’une consultation qui est faite par un groupe de Nidaaistes et je pense qu’ils sont sur la bonne voie pour trouver un accord entre toutes les composantes de Nidaa Tounes.

 

54 ÉTATS : Vous pensez que ce plan d’action sera un succès ?

B. C. E : Oui, faute d’un autre plan d’action, je suis sûr qu’il va aboutir à une solution.

 

54 ÉTATS : Vous parliez de la situation économique du pays. La croissance économique pour l’année 2015 est quasi-nulle, autour de 0,5 %. Selon vous, ce bilan négatif est-il dû aux diverses attaques terroristes ou à un programme économique peut-être mal adapté ?

B. C. E. : Non, notre programme économique n’a rien à voir ! Premièrement, pendant plusieurs décennies, la Tunisie a opté pour un modèle de développement qui favorise l’activité touristique sans se soucier du tissu économique à l’intérieur du pays. Ce plan de développement est obsolète et la résultante est que la Tunisie connaît un chômage important, une certaine pauvreté et marginalisation régionale. C’est pourquoi nous sommes en train de mettre en place un nouveau modèle de développement en diversifiant l’économie. Deuxièmement, la situation sécuritaire et le manque de stabilité que nous avons connus a encouragé la fuite des investisseurs. Selon le rapport du Fonds monétaire international sur les perspectives économiques régionales pour le Moyen-Orient et l'Asie Centrale, l'économie tunisienne devrait enregistrer un taux de croissance de 3 % en 2016 contre 1 % en 2015 et 2,3 % en 2014. Le projet du budget de l'État pour l'exercice 2016 prévoit quant à lui un taux de croissance de 2,5 % contre, il est vrai, 0,5 % pour l'ensemble de l'année 2015. Nous avons reçu beaucoup de revendications ouvrières pour des augmentations de salaire. Mais, il faut avouer que les gens ne travaillent pas. C’est pour cela que l’on ne progresse pas. Je pense que nous sommes arrivés à un accord pour que nous ayons une paix sociale pour les trois prochaines années, nous avons fait les augmentations qu’il fallait faire et j’espère que les choses vont repartir dans de bonnes conditions.

 

54 ÉTATS : L’explosion de la majorité pourrait bénéficier au parti Ennahdha, dont certains saluent le pragmatisme quand d’autres évoquent un double discours. Est-ce que vous diriez que Rached Ghannouchi s’inscrit désormais pleinement dans le jeu démocratique ?

B. C. E. : Je ne peux pas garantir cela car je ne juge pas sur les intentions. Ce que je sais, c’est qu’ils ont pris un virage assez favorable en répétant à ceux qui veulent l’entendre qu’ils sont pour le système démocratique, qu’ils ont abandonné leur premier amour, qu’ils ne sont plus pour la charia. Par nécessité ou par choix, ils ont accepté d’intégrer le gouvernement actuel et, dans ce gouvernement, leur action est assez positive. Mais c’est aujourd’hui que l’on dit cela. De quoi sera fait demain ? Je n’en sais rien... Mais je fais confiance à leur pragmatisme.  Quant à leur double ou triple langage, ils ne sont peut-être pas les seuls !

 

54 ÉTATS : Premier ministre, ministre de la Défense, ministre des Affaires étrangères, ministre de l’Intérieur entre autres fonctions politiques, c’est toute une vie au sein de l’État, d’où vous vient cette vocation ?

B. C. E. : Je suis né comme cela. C’est ma vie... En réalité, je suis un homme qui croit en son pays et qui a commencé sa carrière un peu avant l’indépendance, lorsque nous étions encore sous protectorat. Nous avons combattu ce protectorat et nous nous sommes engagés dans la vie publique depuis le premier jour de l’indépendance. Cela fait près de 60 ans maintenant. Je vais continuer comme cela, c’est tout ce que je sais faire... Évidemment, je suis avocat de profession et à chaque fois que j’ai quitté la scène politique, j’ai repris la robe mais j’ai toujours continué à œuvrer. À chaque fois qu’on a fait appel à moi, j’ai répondu présent. Comme vous me voyez, je n’étais pas prédestiné à être au poste que j’occupe actuellement. Ce sont les circonstances qui ont fait cela. C’est certainement mon parcours politique qui a fait que, à un moment donné, on a voulu de moi comme chef de l’État.

 

54 ÉTATS : En quoi êtes-vous un héritier de Bourguiba ?

B. C. E. : Bourguiba, c’est un génie politique. Je l’ai côtoyé de très près pendant trente ans. J’ai été son collaborateur, que ce soit dans son cabinet ou quand on a constitué le gouvernement. Je peux dire que je suis un élève de l’école Bourguiba, une grande école. Maintenant, son héritier, je ne pense pas. Bourguiba n’a pas d’héritier, c’est un grand symbole de la Tunisie actuelle. Je connais bien les mécanismes qui ont fait de Bourguiba ce qu’il est. J’essaie à chaque fois que j’ai un problème de me souvenir comment nous avions résolu pareil problème pendant la période de Bourguiba. Il a légué à la Tunisie des réformes indélébiles. Dès le début de son mandat, il a généralisé l’enseignement.

C’est énorme. Actuellement, il n’y a pas un garçon qui ne trouve pas une place gratuite à l’école. Le peuple tunisien n’est plus celui de la colonisation : il a libéré la femme tunisienne. C’est un cas unique dans le monde arabe et musulman. Si la Tunisie a aujourd’hui ce comportement-là, c’est précisément grâce à de telles réformes. En Tunisie, les femmes sont plus nombreuses que les hommes et la femme tunisienne occupe à peu près la même position que l’homme. Ce sont deux réformes essentielles qui n’ont pu être réalisées que grâce à Bourguiba. Nous récoltons ce résultat magnifique et nous sommes dans la continuité de l’action de Bourguiba.

 

54 ÉTATS : Quand vous regardez le chemin parcouru depuis le soulèvement de 2011, quel est votre ressenti ?

B. C. E. : Vous savez, on ne peut jamais gouverner avec des états d’âme. Je pense que ce qui a été fait depuis est très positif. Maintenant, nous avons la philosophie du dialogue, ce qui n’existe nulle part. On a eu beaucoup de problèmes, on a eu six gouvernements depuis la révolution, j’ai dirigé l’un des ces six gouvernements. On s’est fourvoyé plusieurs fois, on a eu des gouvernements à référence islamique, à référence religieuse plutôt...

 

54 ÉTATS : Et, quelles différences faites-vous entre « islamiques » et « musulmans » ?

B. C. E. : Les islamiques sont des mouvements politiques qui recherchent le pouvoir en instrumentalisant la religion. Ce n’est pas la même chose. On a fait des essais infructueux. Nous avions donc un gouvernement dirigé par des islamistes, et nous sommes arrivés par la conviction et le dialogue à le faire partir sans effusion de sang.

 

54 ÉTATS : Pour terminer, quelle trace souhaitez-vous laisser à vos concitoyens ?

B. C. E. : La démocratie ! Nous avons la pâte pour un régime démocratique. Moi, je suis insulté presque tous les jours dans les médias, mais j’accepte cela, car c’est le tribut de la démocratie. Nous sommes un petit pays situé dans une région géostratégique très complexe et instable. Nous sommes ouverts sur l’Europe où nous réalisons 80 % de nos échanges. Nous sommes à deux doigts de Rome, de Nice, de Marseille donc cela nous impose de nous mettre au diapason avec ceux qui nous entourent. Nous avons maintenant une expérience démocratique qui est peut-être unique dans le monde arabe mais qui reste fragile puisque c’est le contre-exemple de ce qui se passe dans notre environnement. Ce contre-modèle n’est pas une chose facile à assumer.

Priscilla Wolmer
Directrice de la rédaction