À une poignée de kilomètres d’Addis-Abeba, loin de son grouillement incessant et des pots d'échappement pollués par des "Lada" blanches et bleues qui datent de l'ère soviétique, une pause verte est offerte, au nord de la capitale, sur le Mont Entoto. Endroit favori des athlètes du dimanche et des expatriés en quête de sérénité, c’est surtout l’antre de la mort pour des centaines de jeunes éthiopiennes venues y gagner leur croûte. Du paradis à l’enfer. Reportage.

Éthiopie : entre paradis et enfer

La forêt d'Entoto

À une poignée de kilomètres d’Addis-Abeba, loin de son grouillement incessant et des pots d'échappement pollués par des voitures "Lada"qui datent de l'ère soviétique, une pause verte est offerte, au nord de la capitale, sur le Mont Entoto. Endroit favori des athlètes du dimanche et des expatriés en quête de sérénité, c’est surtout l’antre de la mort pour des centaines de jeunes éthiopiennes venues y gagner leur croûte. Du paradis à l’enfer, bienvenue à Entoto. Reportage.

 

Jeune éthiopienne qui se détruit à la tâche sur le mont Entoto

Une immense route en lacet nous conduit à 3200m d’altitude, sur le mont Entoto. Le parfum émanant des Eucalyptus stimule nos sens. C’est entre fraîcheur de vie et goût amer que la forêt nous ouvre ses bras. Ici, la tête penchée au sol, fébriles sur leurs jambes squelettiques, les jeunes Ethiopiennes d’Entoto, fourmillent par centaines. Dès le pipirite chantant, munies de quelques brindilles solides, elles balayent le sol terreux de la montagne pour y récupérer leur marchandise. Seule obsession : la collecte massive du bois d’eucalyptus qu’elles vendront dès l’après-midi, après trois heures de marche harassante, à l’entrée du marché de Shiromeda. C’est là un spectacle absolument odieux qui semblent laisser insensible la population d’Addis, habituée à la souffrance. Mais faut-il s’habituer à la souffrance ?

Aragesh, 19 ans, enceinte de 6 mois. Pratique la collecte et la revente du bois depuis ses 13 ans.

Il est déjà midi, toutes ont déjà empaqueté leur demie-tonne de bois de chauffe, qu’elles ont hissé sur leur dos délicats protégés par quelques bouts de tissus râpés. Munis de leur tongs de fortune ou ballerines "Made in China", ces jeunes demoiselles, qui n’ont pas connu la douceur de l’enfance, les joies de l’adolescence, ni même le bonheur de devenir mère, se précipitent, le ventre vide, pour en finir avec les 50kg qu’elles transportent. Un vrai calvaire !

Aregash, une adolescente de 19 ans n’a pas la forme depuis quelques mois. Et pour cause, elle attend des jumeaux. Elle est tellement maigre que l’on discerne à peine sa grossesse. En silence, des larmes ruissellent sur son visage. Elle s’est mariée il y a quelques mois. Son époux, un jeune éthiopien alcoolique la battait chaque soir lorsqu’il rentrait au bidonville mais depuis peu, il a disparu. Aregash est au bout de sa vie. Elle ne peut plus assumer les charges de la maison. La fatigue liée à sa grossesse bloque son dynamisme habituel. Alors, la mort dans l’âme, elle se tue à la tâche pour survivre. Aregash a mal et avec elle et pour elle, nous avons mal. Là, impuissant au milieu de cette forêt immense, que peut-on bien faire sinon lui conseiller d’aller se reposer le temps de sa gravidité ? La vie est dure à Addis-Abeba. Aregash explique qu’elle n’est pas lettrée et qu’elle ne sait rien faire d’autre que la collecte et le transport du bois. La future maman fait cela depuis ses 13 ans. Elle explique que pour ouvrir un petit café de fortune, dans la forêt, il lui faudrait au minimum 12 000 Birr mais comme ses semblables, elle ne gagne que 40 Birr éthiopien par jour, soit 1 euro 50. Face à cette réalité, les beaux discours étatiques visant à booster l'entrepreunariat en Ethiopie font doucement rire. Les petites et moyennes entreprises sont les seules "instruments potentiels pour fournir des opportunités de travail à la jeunesse éthiopienne", a estimé le Premier ministre du pays, Hailemariam Desalegn appelant la jeune génération du pays à s'orienter vers le PME pour lutter contre le Chômage. Pour l'heure, bien que l'Ethiopie affiche un taux de chômage relativement bas : 8,1% delon la fondation MO Ibrahim, force est de constater que le pays compte sur l'aide alimentaire internationale pour permettre à des millions de personnes de survivre. Qui peut donc entreprendre en ayant le ventre vide ?

Kadest, propriétaire d'un petit café dans la montagne d'Entoto

 

Déni de réalité insoutenable

Sur la descente, nous croisons Worknish. Courbée en deux, sous son lourd et long fagot de bois de chauffe, elle va vite la trentenaire avec ses petites gambettes. On l’arrête. Ses zygomatiques s’étirent à l’extrême tant la douleur liée à la charge de bois que transporte son corps réveillerait un mort. "Pourquoi vous infligez-vous cela ?"  La sueur perle sur son front :"Sister, j'ai un bébé à la maison. Qui lui donnera à manger si je ne travaille pas pour le nourrir ?" lâche t-elle.

https://youtu.be/fSvvFpKTkv8

Comme Worknish et Aregash, elles sont des centaines de Dorzé, (une population que l'on trouve à Chencha et à Arba Minch, dans le sud-ouest du pays) à avoir migré vers Shiromeda, un quartier commerçant de la capitale qui favorise les produits artisanaux. Et les Dorzé sont réputés pour leurs tissages, notamment le châle en coton blanc aux bordures brodées. Et comble de l'absurde, pendant que les hommes Dorzé s'attèlent à la couture, les femmes abattent un travail inhumain.

Deuxième puissance démographique de l'Afrique, ces habitants des bidonvilles d'Addis ne profitent en rien du développement économique du pays. Ici, il faut être proche du gouvernement ou les poches bourrées de devises étrangères pour arborer un sourire "bright" et ne pas craindre la police. 

Entre mort inévitable et travail interminable, ces véritables héroïnes de l’absurde, tel Sisyphe, se tuent à la tâche et mettent à nue les failles d’un système économique loin d’être si miraculeux que cela. Corruption, mal gouvernance, impunité, ne laissent aucune perspective d’avenir à ces jeunes femmes qui pour survivre on fait le choix de se résigner. 

Priscilla Wolmer
Directrice de la rédaction