Le voile islamique est un symbole fort dans les sociétés d’appartenance à la religion musulmane. Mais que sait-on exactement de l’origine…

Focus

Le voile islamique mis à nu

Le voile islamique est un symbole fort dans les sociétés d’appartenance à la religion musulmane. Mais que sait-on exactement de l’origine du port du voile ? Et que signifie-t-il ? Explications et décryptages avec Bruno Nassim Aboudrar, professeur à l’université de la Sorbonne Nouvelle à Paris.

Quelle étrangeté que ce bout de tissu, cette étoffe, ce voile qui, quand on le porte, revêt une signification symbolique d’appartenance à une religion. Ce voile qui, tel un torchon qui brûle, rend visible l’invisible : en effet, dans la mesure où sa fonction première est de cacher, il est de plus en plus visible dans l’espace public. Paradoxe d’un signe qui appartient à l’espace intime et marche sur les plates-bandes de l’espace social.

Qu’essaie-t-il de nous montrer, finalement, ce voile ? Nous montre-t-il qu’il cache le corps, la beauté des femmes ? Ne voile-t-il pas simplement le regard des hommes sur elles ? Dans un monde où le regard est omniprésent et omnipotent, ne faut-il pas regarder par-delà les apparences, par-delà le visible ?

Le voile au départ n’était nullement islamique. « Il est attesté en premier lieu dans le Nouveau Testament, précisément dans la première épitre aux Corinthiens de saint Paul, dans laquelle il exige que les femmes portent le voile pendant le culte », explique Bruno Nassim Aboudrar. Il n’est donc devenu un symbole musulman à proprement parler que très tard, à la fin du XIXe siècle et au cours du XXe siècle. Mais jusque-là, le voile n’a pas de fonction symbolique, il a seulement une fonction pratique, qui consiste pour les femmes à ne pas être visibles. « C’est chez les chrétiens qu’il symbolise la soumission de la femme à l’ordre divin et à l’homme », nous apprend encore le professeur Aboudrar.

 

La polémique du voile

Le voile suscite la polémique un peu partout dans le monde : intégral, il est interdit tout récemment au Tchad, pour cause d’attentats terroristes, mais aussi en France. La spécificité de la polémique liée au voile islamique dans l'hexagone tient à sa longue histoire coloniale. Dès 1830, en Algérie, les Français supportent très mal que les femmes soient voilées et le fait qu’ils ne voient pas les femmes leur est désagréable. Mais, à l’époque, d’après Bruno Nassim Aboudrar, « la République française protège le port du voile et même l’exige car elle garantit le droit musulman de la personne ».

Ensuite, « le voile devient au contraire un symbole de la résistance algérienne et là les Français exigent que les femmes soient dévoilées pour qu’elles appartiennent à une république que l’on souhaite unie », précise-t-il encore. Le voile n’est pourtant pas une obligation et particulièrement pas dans la religion musulmane. « Dans le Coran, le voile est un simple moyen, un simple conseil. Il est recommandé aux croyantes de porter le voile pour qu’on les reconnaisse et qu’on ne les ennuie pas. C’est un moyen de se signaler comme appartenant à la classe dominante et de ne pas être embêtée ou traitée comme une esclave », explique encore M. Aboudrar.

 

Le voile exprime une gestion du regard et du visible

Pour Bruno Nassim Aboudrar, « dans les sociétés musulmanes traditionnelles, il y a une très grande ascèse du regard et c’est quelque chose qui nous est globalement inconnu. Il y a un verset du Coran qui demande aux hommes comme aux femmes de baisser le regard en présence l’un de l’autre. Et il y a d’une manière générale une gestion du regard, du visible, qui est une gestion au plus près, au plus rigoureux, avec très peu de liberté laissée au regard. On a des systèmes de clôture, d’enfermement, tout un régime de visibilité qui est absolument le contraire du régime de visibilité occidental qui est très favorable au regard et qui est toujours en train de le servir, de le permettre. C’est un système qui a été longtemps très ascétique et dont le voile évidemment faisait partie. »

Dans une sorte d’extrapolation du débat soulevé par le voile, une recrudescence de polémiques se fait jour à propos de tenues vestimentaires : jupes trop courtes ici, trop longues là, tenues indécentes pour les uns, liberté pour les autres. En définitive, l’espace public, en Afrique, en Orient ou en Occident, s’est métamorphosé en un espace d’expressions, toutes plus ou moins cryptées ou sujettes à des interprétations, parfois fantaisistes. Le corps, unique temple restant dans la jungle du monde, était le dernier rempart contre l’affichage intempestif des signaux de tous ordres dont est jonchée notre planète : murs, écrans et même tissus ont été colonisés par des messages, des advertisement qui nous donnent l’ordre d’acheter, de consommer, y compris une pensée prémâchée.

Là où des individus s’affichent avec des corps tatoués, voire scarifiés, des corps « percés », liant leur identité à des pratiques ancestrales venues d’Océanie ou bien d’Afrique et affirmant leur individualité aux yeux de tous, on trouve également les signes ostentatoires d’appartenance à un groupe comme le port du voile dans la communauté musulmane. Le même signifiant qui ne porte pourtant pas le même signifié selon l’individu : liberté pour les unes, oppression pour les autres. Dans la jungle des signes, encore une fois : tout est affaire de regard...

par Arnaud Longatte

Rédaction
Journaliste