La polygamie qui avait tendance à se marginaliser séduit de nouveau l’Afrique. Plus qu’une question de religion, la coutume profite d’un…

L’étonnant retour de la polygamie

Focus

La polygamie qui avait tendance à se marginaliser séduit de nouveau l’Afrique. Plus qu’une question de religion, la coutume profite d’un climat sociétal difficile pour faire son grand retour jusqu’au sommet des Etats.

Quatre. C’est le nombre d’épouses officielles du charismatique président sud-africain, Jacob Zuma. Fer de lance des polygames du continent, ce chrétien fermement attaché à ses origines zouloues participe au retour en grâce de la polygamie sur le continent. À 73 ans, le chef d’État a toujours défendu sa situation matrimoniale évoquant des différences culturelles et un souci de transparence. Pourtant, en 2010, selon une étude réalisée par TNS, 75 % des Sud-Africains, hommes comme femmes, désapprouvent la pratique. Ces dernières années, l’opinion publique avait beaucoup évolué quant à la pratique de la polygamie. Associations féministes, intellectuels et militants des droits de l’Homme cherchaient à recentrer le débat, non pas sur la condamnation de la polygamie en elle-même, mais sur l’assujettissement des femmes qu’elle entraîne. Difficile pour les mariées, face à la pression sociale, de contester un second voire un troisième mariage.

 

Du fait religieux au fait social

Les coutumes ont la vie dure. Sur le continent africain, où certaines traditions ancestrales faisaient office de loi tacite jusqu’à la colonisation et l’intronisation des règles écrites, la coutume reste très largement suivie. Souvent réduite à une simple question de religion, la polygamie africaine relève en réalité de nombreux facteurs sociaux et économiques. « Épousez qui vous plaira parmi des femmes, deux, trois, quatre. Si vous craignez de ne pas les traiter avec égalité n’en épousez qu’une, c’est là la conduite la plus proche de la justice » (Coran IV, verset 3).

Des paroles du Coran qui tendraient à autoriser la polygynie, mais la condition est posée : l’homme polygame doit traiter avec la plus stricte égalité ses épouses. Une injonction jugée impossible. Un autre verset précise, « vous ne pouvez jamais traiter également vos femmes, quand bien même vous le désireriez ardemment » (Coran IV, verset 129). Réduire la polygamie à l’islam est un non-sens à plusieurs titres. D’abord, parce que cette religion ne la prône pas mais aussi parce que ce régime matrimonial est répandu dans les sociétés africaines à majorité chrétienne. Laurent Gbagbo, ex-président de la Côte d’Ivoire, lui-même chrétien, n’a pas hésité à prendre une seconde épouse originaire du nord du pays. Une union pour apaiser les tensions dans cette région et y asseoir son influence. La polygamie, arme diplomatique ?

 

Retour en force

Si la pratique n’a jamais totalement disparu du continent, c’est aussi pour des raisons sociales. En zone rurale, elle permet au chef de famille de s’assurer de la main d’œuvre sur les exploitations agricoles et de se garantir de couler de vieux jours paisibles à l’abri du besoin grâce à ses enfants. La mortalité infantile, encore trop importante sur le continent africain, contribue également à pérenniser la polygamie. Malgré les forts taux de croissance enregistrés sur le continent ces dernières années, l’Afrique reste rurale et pauvre. Une misère que les femmes cherchent à fuir par le mariage tant il leur est difficile d’aspirer à une ascension sociale en dehors des liens du mariage.

Véritable nouveauté, certains intellectuels, pourtant les premiers à avoir décrié cette pratique, y reviennent aujourd’hui, participant du retour aux valeurs traditionnelles en période de crise. Plutôt épargnée par la crise économique qui secoue l’Europe et le monde depuis 2008, l’Afrique en a toutefois subi les conséquences. La chute des prix des matières premières en général et des hydrocarbures en particulier affaiblit les économies africaines. La donne a changé. Les jeunes femmes, par peur de ne pas trouver d’époux et de ne pouvoir subvenir seules à leurs besoins, se résignent plus rapidement à épouser un homme déjà marié à une ou plusieurs femmes. En mars 2014, au Kenya, les députés ont légiféré sur la polygamie. La loi prévoit qu’un homme puisse épouser autant de femmes qu’il le souhaite sans en informer sa première épouse. Junet Mohammed, parlementaire kenyan, balaye les critiques de l’opposition. « Quand vous épousez une femme africaine, elle doit savoir que la deuxième va suivre, puis la troisième (...). C'est l'Afrique ». Qu'en pensent ces dames ?

par Clivia Potot-Delmas

Rédaction
Journaliste