C'est une scène d'horreur qui hante encore aujourd’hui la mémoire des Guinéens : l’enquête dans le massacre du 28 septembre 2009 est close…

"Les victimes survivantes portent toujours le manteau de la douleur et du chagrin"

Entretien avec Asmaou Diallo

C'est une scène d'horreur qui hante encore aujourd’hui la mémoire des Guinéens : l’enquête dans le massacre du 28 septembre 2009 est close et les familles des victimes attendent que la date du procès soit annoncée. Le 28 septembre 2009 des centaines de personnes et d’opposants s‘étaient réunis dans un stade de la capitale pour protester contre la candidature de Moussa Dadis Camara (chef de la junte militaire) à la présidentielle. Ce meeting avait été réprimé dans le sang. Plus de 157 personnes avaient été fusillées et une centaine de femmes avaient été violée. Rencontre avec la présidente de l’association des victimes, Madame Asmaou Diallo.

Asmaou Diallo, Présidente de l'Association des victimes du massacre de Conakry

 

Asmaou Barry : Quelle est votre perception après la clôture de l’instruction du dossier du massacre du 28 septembre 2009 ?

Asmaou Diallo : Après huit ans d’attente et de combat enfin nous arrivons à la clôture de l’instruction. L’attente a été longue mais nous sommes satisfait qu’on ait pu arriver finalement à clôturer cette instruction qui n’avait que trop duré. On espère maintenant que nous allons partir vers l’ouverture du procès. Nous sommes impatients de voir le début de ce procès qui va marquer une autre étape dans la vie des victimes de ce massacre. Le Ministre de la Justice a promis qu’en ce début de l’année 2018 il y aura l’ouverture du procès. Nous espérons que la promesse sera tenue et qu’on ne trainera pas autant que l’instruction qui a pris huit ans !

Asmaou Barry : Huit ans d’instruction, avez-vous le sentiment que l’attente en valait la peine ?

Asmaou Diallo : Huit ans,  c’est long ! Nous sommes conscients qu’il y avait du travail ; c’est pourquoi nous ne sommes pas resté bras croisés à attendre. C’est pourquoi je rends hommage aux victimes qui ont eu le courage d’attendre et d’accompagner le bureau exécutif de l’association.

Durant ces huit ans, nous avons enregistré des décès parmi les victimes. Cela nous a beaucoup affecté parce que chaque victime à la volonté d’assister à ce procès. Celles qui sont décédées n’auront pas cette chance. Le dossier a trop trainé.

Les familles des disparus ne peuvent toujours pas faire le deuil. Elles ne savent pas si leurs parents sont morts ou non. C’est pourquoi, nous tenons à savoir la vérité et comprendre ce qui est arrivé à ces personnes qu’on ne retrouve pas. Il faut qu’on nous dise exactement ce que veut dire « DISPARU ». Sont-ils morts ou en prison ? On ne pourra répondre à cette question qu’à la tenue d’un procès juste, équitable et impartial !

Asmaou Barry : Il y a des personnes inculpées dans cette affaire mais qui ne sont pas inquiétées même certaines occupent de hautes fonctions dans l’administration, est ce que cela ne vous choque pas ?

Asmaou Diallo : J’avoue que nous sommes choqués et même indignés de cet état de fait. Il y a eu beaucoup d’inculpés ; certains occupent des postes à responsabilité et croisent leur victime dans leur quotidien. Ils vivent paisiblement, sans inquiétude, considération ou peines pour les massacres qui ont eut lieu dans ce stade, à Conakry, ce 28 septembre 2009.

Cela nous fait extrêmement mal et alimente surtout un sentiment d’insécurité. Les victimes survivantes portent toujours le manteau de la douleur et du chagrin. Personnellement, je suis régulièrement menacée et j’ai même été attaquée deux fois à mon domicile. Mais cela ne m’a jamais ébranlée et je continuerais le combat jusqu’à l’aboutissement de ce dossier, pour que l’on, sache ce qui est arrivé à nos proches. Nous espérons qu’au moment du procès, tous les inculpés seront interpellés et que la vérité sera dite.

Asmaou Barry : Le Capitaine Moussa Dadis est inculpé et le nom du Général Sékouba Konaté est cité, mais tous deux sont hors du pays, un mot là-dessus ?

Asmaou Diallo : Nous n’avons rien contre ces deux-là. Tout ce que nous souhaitons, c’est que justice soit rendue ! Le Capitaine Dadis Camara a toujours annoncé être prêt à revenir et donné sa vérité dans l’affaire. Le Général Sékouba Konaté aussi, même si nous regrettons que ce dernier n’ait pas été entendu à l’instruction. On nous dit qu’il fait l’objet d’une commission rogatoire. Nous espérons qu’un jour il répondra. En tant que victimes, nous fondons l’espoir que toutes les personnes citées dans l’affaire soient interpellées et qu’elles répondent aux accusations. Il faut que l’on sache qui a fait quoi et qui sont les commanditaires de cette scène d’horreur. Et pour cela, nous estimons que ceux qui étaient au pouvoir au moment des faits doivent s’expliquer. Un procès sans Dadis Camara, nous n’en voulons pas. Au moment des faits, il était le président de la république. Si on exclut les responsables de la junte militaire qui va s’expliquer ?

"Un procès sans Dadis Camara, nous n’en voulons pas"

Asmaou Barry : Êtes-vous convaincue de la volonté politique des autorités guinéennes et avez la garantie que la justice guinéenne vous offrira un procès équitable ?

Asmaou Diallo : La Cours pénale internationale (CPI) veille toujours au processus. Elle a effectué plusieurs missions à Conakry et a rencontré toutes les parties dans cette affaire. Jusque-là, elle estime que le dossier est en bonne voie. Cela étant, je pense que lorsque la CPI constatera que la Guinée ne peut ou ne veut pas organiser un procès juste et équitable, elle se saisira du dossier.

Nous en tant que victimes, nous avons souhaité que le procès se tienne en Guinée, pour permettre aux victimes d’y prendre part. Je sais qu’il y a des moyens pour ramener ceux qui ne sont pas là, l’idéal est que le procès se tienne ici. S’il faut organiser ce procès hors de la Guinée, je ne suis pas certaine que tout le monde puisse y assister. On ne pourra pas envoyer toutes les victimes à la CPI afin qu’elles témoignent compte tenu des coûts de voyage et de séjour. De même, si c’est à la Haye, on ne jugera que les gros poissons alors qu’il y a d’autres acteurs qui ont quand-même joué un rôle dans ce massacre.

Je suis convaincue que si toute fois l’Etat guinéen prend ses responsabilités et crée les conditions d’un procès juste, la vérité sera dite ici par des guinéens et pour les guinéens. Pour l’heure, nous avons confiance en la justice guinéenne et demandons simplement qu’on lui donne les moyens et lui laisse la liberté d’organiser ce procès.

Je voudrais inviter le gouvernement guinéen à s’investir pour que le dossier arrive à son terme. Ces victimes ont affronté les militaires pour ouvrir la voix aux civiles. Maintenant qu’il y a des civiles au pouvoir, il faut penser aux guinéens qui se sont sacrifiés.

Asmaou Barry : Depuis 2009, qu’est ce qui s’est passé en termes de démarches et de prise en charge des victimes ?

Asmaou Diallo : Nous ne sommes pas restons les bras croisés. Nous avons mené beaucoup de démarches et de plaidoyers tant en Guinée, qu’à l’international. Il y a la Fédération internationale des droits de l’Homme (FIDH) qui nous accompagne depuis le début. De ce point de vu, je peux dire que nous ne sommes pas abandonnés par les instances internationales de justice et de droits humains. Il faut mentionner l’assistance des Nations-Unies à travers notamment le Haut-Commissariat aux Droits de l’Homme, qui nous a apporté un appui institutionnel et logistique entre 2011 et 2013. Ce qui nous a permis de démarrer des projets de réinsertion socio-professionnelle pour les victimes notamment les femmes. Elles ont appris des métiers comme la saponification et la teinture et aussi nous avons ouvert un salon pour celles qui font la coiffure.

Les victimes ne se portent pas très bien. Il y a des problèmes de santé physique et psychologique. Il y en a qui ont des éclats de balles dans le corps et d’autres sont handicapées à vie. Nous avons tout de même pu offrir des soins à plusieurs victimes ici à Conakry pour certains et d’autres ont bénéficié d’évacuation sanitaire. S’agissant des femmes violées, nous avons eu le bonheur de recevoir le médecin congolais, le Docteur Denis Mukwege qui avec son équipe, a examiné les femmes violées et qui offert quelques soins. Par ailleurs avec sa fondation, nous avons mis en place le « Mouvement des survivants » qui regroupe plusieurs femmes victimes de violences sexuelles à travers le monde, notamment dans les pays en conflit. Nous sommes très heureuses de faire partie de ce mouvement qui est un espace d’expression et qui apporte une forme de reconnaissance aux victimes. Parce que malheureusement en Guinée je regrette de le dire, il y a une grande majorité de personnes qui pensent que les victimes ne sont pas des victimes. Pourtant elles existent et ont besoin d’accompagnement. Certaines ont été abandonnées par leurs époux. D’autres se retrouvent avec des enfants à éduquer alors qu’elles ne disposent pas de moyens. C’est pourquoi nous avons planifié et des micro-projets d’insertion socio-professionnels. Or ces victimes ce ne sont pas elles qui ont voulu subir ce qu’elles ont subi. Elles se sont juste levées pour exprimer leurs droits et réclamer une démocratie pour le pays. Ceux qui les ont agressées ont utilisé le viol comme arme pour assoir leur pouvoir sur le peuple de Guinée. Ces femmes sont des héroïnes de la démocratie guinéenne.

 

Asmaou Barry
Journaliste correspondante à Conakry