La « question kurde » ! Tout le monde en parle mais qu’en sait-on vraiment ? Nous sommes allés chercher des réponses…

Entretien

Les Kurdes s'invitent au centre du jeu

La « question kurde » ! Tout le monde en parle mais qu’en sait-on vraiment ? Nous sommes allés chercher des réponses auprès du professeur Jean Marcou, directeur du Master « Méditerranée-Moyen-Orient » de Sciences Po Grenoble. Une précieuse contribution afin de recadrer les termes d’un débat souvent caricaturé.

54 ÉTATS : Pourriez-vous tout d’abord nous expliquer qui sont ces Kurdes ?

Jean Marcou (J. M.) : Les Kurdes sont un peuple d’origine indo-européenne qui parlent des langues rattachées généralement au groupe des langues iraniennes. Ils comptent donc parmi les plus anciens habitants du Moyen-Orient, et sont 30 à 40 millions répartis principalement dans quatre États : la Turquie (15 millions), l’Iran (8 à 9 millions), l’Irak (5 à 7 millions) et la Syrie (2,8 millions). Les Kurdes sont également très présents dans la diaspora turque en Europe. Ils seraient ainsi près d’un million en Allemagne et plus de 300 000 en France. Ils sont principalement sunnites (80 %), mais l’on trouve également parmi eux des alévis, des yézidis, des druzes, des yarsanis, des chrétiens et des juifs.

En Turquie, le fait kurde constitue, avec le fait alévi, le phénomène d’identité distincte le plus important. Comme les Turcs, les Kurdes de Turquie sont très majoritairement sunnites mais, comme parmi les Turcs, il y a aussi parmi eux une proportion non négligeables d’alévis. Ces derniers sont principalement concentrés dans les départements de Dersim (Tunceli en turc) et d’Elazıg. Les Kurdes de Turquie parlent principalement le kurmandji, mais une partie d’entre eux (notamment ceux de Dersim) parlent le zazaki.

Les Kurdes sont majoritaires dans les départements du sud-est du pays, mais il existe aussi d’importantes communautés kurdes dans les grandes villes (Istanbul, Ankara, Izmir...). Ces communautés se caractérisent par l’existence d’une solidarité tribale très forte qui joue un rôle important, dans le vote et dans la structure familiale, qui est encore plus patriarcale que celle des Turcs.

 

54 ÉTATS : La présentation sommaire souvent faite dans les médias montre une opposition frontale entre Turcs et Kurdes, le tout sur fond de conflit (plus ou moins larvé) entre l’armée et le PKK. La réalité semble pourtant bien différente. Pouvez-vous nous expliquer qu’elle est la place et le degré d’intégration de la population kurde dans la société turque ?

J. M. : Turcs et Kurdes cohabitent depuis fort longtemps dans la région. Les seconds ont participé, aux côtés des premiers, entre 1919 et 1922, à la guerre d’indépendance qui a débouché, en 1923, sur la création de la République de Turquie. C’est la raison pour laquelle, ils ne se considèrent pas d’ailleurs comme une minorité, mais bien comme un peuple qui a contribué à la fondation de l’État turc contemporain. Or, ils n’ont pas un statut de minorité, comme les non-musulmans (Grecs orthodoxes, Arméniens ou juifs). Juridiquement, ils ont la citoyenneté turque, mais leur intégration et l’ignorance du fait kurde par les autorités turques ont posé des problèmes depuis les débuts de la République.

Dès les années 1920, éclate la révolte de Cheikh Said, qui se solde par une répression, qui fait plus 100 000 morts. Elle est la conséquence, non seulement d’une affirmation identitaire, mais aussi d’une application hâtive, par les autorités turques républicaines, de réformes radicales de modernisation dans une société qui n’était pas prête à les accueillir. En 1938, les Kurdes alévis de Dersim sont mis au pas, au terme de nouvelles opérations répressives (près de 40 000 victimes). Par la suite, la question kurde, qui connaît des développements significatifs en Iran (épisode de la République de Mahabad, en 1946) et en Irak (guérilla des peshmergas, à partir des années 1960), s’estompe pour un temps en Turquie. Mais, après le coup d’État de 1980 et la répression qui s’ensuit, touchant en particulier les organisations kurdes, une guérilla tenace apparaît dans le sud-est du pays.

En l’espace de 30 ans, les affrontements entre les forces de sécurité turques et le PKK font plus de 40 000 victimes et près de 2 millions de déplacés. Cette situation conflictuelle, dans le sud-est du pays, n’empêche pas une présence de plus en plus visible des Kurdes dans la société turque. En premier lieu, les mariages intercommunautaires, s’ils ne sont pas courants du fait de la structure patriarcale de la famille, sont rendus possibles par les communautés de religions (sunnite et alévi) et, le cas échéant, par l’existence du mariage civil. En second lieu, à partir des années 1990, l’usage du kurde dans la vie courante devient possible et les Kurdes commencent à disposer de formations politiques, de députés au parlement, d’associations ou de médias. Ils gèrent aussi de nombreuses municipalités et des villes importantes comme Diyarbakır...

 

54 ÉTATS : Que « pèse » aujourd’hui un groupe comme le PKK (et ses satellites) dans le rapport de force avec les autorités turques et est-il représentatif des aspirations du peuple kurde ? 

J. M. : Les effectifs du PKK sont évalués généralement entre 4 et 5000 combattants, se trouvant dans les départements du sud-est de la Turquie (notamment les départements frontaliers), et dans les montagnes de Qandil dans le nord de l’Irak (qui constitue leur principale base de repli). Pour le reste, en ce qui concerne le peuple kurde, il est multiple et varié, comme tous les peuples. Je signalais précédemment les différences religieuses et linguistiques à prendre en compte. Sur le plan politique, en Turquie, on trouve des Kurdes autonomistes, indépendantistes, de gauche et d’extrême-gauche, de droite et d’extrême-droite, conservateurs, islamistes, et même salafistes ou djihadistes.

Ainsi, au cours des deux dernières années, si beaucoup de Kurdes ont apporté leur soutien, dans le conflit syrien, au PYD (Partiya Yekitiya Demokrat – Parti d’union démocratique), formation d’inspiration marxiste-léniniste à l’origine, qui administre actuellement le Rojava (Kurdistan syrien), d’autres en revanche ont pris le parti de Daech qu’ils ont même rejoint parfois pour combattre à ses côtés.

Sur le plan électoral, les derniers scrutins ont confirmé que, sur les quatre partis représentés au parlement à Ankara, les Kurdes votent principalement pour deux formations : le HDP (Hakların Demokratik Partisi – Parti démocratique des peuples) et l’AKP (Adalet ve Kalkınma Partisi – Parti de la justice et du développement, fondé par Recep Tayyip Erdoğan). Ce vote reflète la polarisation qui traverse la société kurde et qui schématiquement la divise en deux camps principaux : celui qui soutient le gouvernement par conservatisme religieux, mais aussi parce qu’il considère que l’AKP a amélioré la situation des Kurdes, celui qui estime que l’AKP a renoué avec les politiques antérieures de répression et qu’il faut continuer la lutte pour une reconnaissance de la spécificité kurde.

Compte tenu de ce que je viens de décrire, il est donc clair que le PKK ne saurait être considéré comme représentatif du peuple kurde dans son ensemble. Toutefois, mouvement le plus radical d’opposition à l’État turc, il dispose d’une influence qui dépasse sa seule action militaire, notamment au sein des sympathisants du deuxième camp, et ce, même si ces derniers sont loin de se reconnaître dans toutes ses prises de position et initiatives.

 

54 ÉTATS : Quel crédit doit-on accorder au parti pro-kurde progressiste, le HDP, et surtout quel pouvoir de nuisance quant aux désirs de toute-puissance nourris par le président Erdoğan ?

J. M. : Je vous laisse la responsabilité de l’expression « pouvoir de nuisance », eu égard aux interprétations multiples auxquelles cette expression peut donner lieu, en l’occurrence. Je répondrai à votre question en analysant la force politique que constitue le HDP en lui-même et les relations qu’il entretient avec le parti au pouvoir, voire avec la présidence de la République. Le HDP est en fait le dernier avatar des formations politiques kurdes légales, créées depuis le début des années 1990 (HEP, DEP, ÖZDEP, HADEP, DEHAP, DTP, BDP, HDP), et le plus souvent dissoutes par la Cour constitutionnelle. En dépit de déboires internes et de la répression dont elle a été souvent victime, cette formation a peu à peu fait sa place dans le système politique turc.

Depuis 2007, elle forme un groupe de députés au sein du parlement. Mais ce sont surtout les dernières élections présidentielles (2014) et législatives (2015), qui ont porté le HDP sur le devant de la scène politique. Il faut dire qu’apparu en 2013, ce parti est issu pour la première fois, non d’une dissolution de la Cour constitutionnelle, mais d’une sorte de renouvellement volontaire du parti qui existait précédemment (BDPBarış ve Demokrasi Partisi – Parti pour la paix et la démocratie) et d’une unification avec des organisations alliées. L’ambition qui est au cœur de cette refondation n’est pas seulement de rassembler le mouvement politique kurde en Turquie, mais d’en élargir les bases, en le sortant d’une logique exclusivement ethnique.

Le HDP ainsi ne s’adresse plus qu’aux seuls Kurdes, mais il prétend aussi représenter tous les oubliés de la République : alévis, chrétiens, Arméniens, femmes, démocrates turcs inquiets de la montée en puissance de l’autoritarisme, environnementalistes, homosexuels... De là son nom de « Parti démocratique des peuples ». Depuis 2014, cette approche s’est révélée payante. Lors des élections présidentielles de 2014, en effet, le candidat du HDP, Selahattin Demirtaş, a créé la surprise, en obtenant près de 10 % des voix, soit un score nettement supérieur à celui qu’obtenaient traditionnellement les formations politiques kurdes antérieures. Mais c’est surtout, lors des législatives du 7 juin 2015, que le HDP a crevé l’écran. En ayant, cette fois, plus de 13 % des voix, il a empêché l’AKP d’obtenir à nouveau la majorité absolue, qui lui permettait de gouverner seul, depuis 2002. Outre de nombreux suffrages kurdes, il a probablement réussi, cette fois, à capter le vote de gens qui voulaient infliger un revers à l’AKP : électeurs déçus par la gauche turque et le parti kémaliste (CHP – Cumhuriyet Halk Partisi – Parti républicain du peuple), sympathisants du mouvement de Gezi, défenseurs de l’environnement, minorités non musulmanes, alévis, militantes féministes...

De surcroît, en franchissant la barre des 10 % (nécessaire pour avoir une représentation au parlement), le HDP qui avait présenté des listes dans toute la Turquie, a obtenu des députés hors de ses traditionnelles zones d’influence majoritaires du sud-est, notamment dans les grandes villes turques... Certes, le 1er novembre 2015, lors des élections anticipées, qui sont intervenues par la suite, l’AKP a retrouvé sa majorité absolue, mais le HDP conserve une présence non négligeable au parlement où, avec 59 députés, il devance même désormais (en nombre de sièges) le parti nationaliste MHP (Milli Hareket Partisi – Parti du mouvement nationaliste).

 

54 ÉTATS : Est-il exact (ou exagéré) d’affirmer que la question kurde influe sur la politique menée par Ankara vis-à-vis du conflit syrien ?

J. M. : Il est absolument évident que la question kurde influe sur la politique menée par Ankara vis-à-vis du conflit syrien. Depuis le début, la Turquie lit le conflit syrien au travers des conséquences qu’il peut avoir sur la question kurde. Cela tient au fait que le PYD, l’organisation qui contrôle le Kurdistan syrien, est étroitement lié au PKK, pour ne pas dire qu’il en constitue la branche syrienne. Cette proximité, voire cette symbiose, explique aussi qu’Ankara n’ait pas établi, avec les Kurdes syriens, des liens comparables aux bonnes relations qui ont été nouées par la Turquie, avec le gouvernement régional kurde d’Irak du nord de Massoud Barzani, depuis 2007. Le gouvernement turc redoute que le Kurdistan syrien ne devienne une base-arrière du PKK, et pense de surcroît que le régime de Damas cherche à instrumentaliser les Kurdes syriens contre lui, comme cela avait été le cas dans les années 1990. Cette crainte permanente explique que la Turquie ait, pendant les premières années du conflit, toléré que son territoire serve de base-arrière à des réseaux djihadistes liés à Daech, l’adversaire le plus redoutable des Kurdes en Syrie.

Dès lors, il n’est pas étonnant qu’une différence sensible d’appréciation sur les principaux acteurs du conflit syrien, et en particulier les Kurdes, existe à l’heure actuelle entre les Etats-Unis et la Turquie. Elle nourrit actuellement une polémique significative entre les deux pays. Depuis la fin de l’année 2015, en effet, plusieurs responsables américains ont expliqué que Washington ne considérait plus officiellement le PYD comme une organisation terroriste, ce qui a provoqué l’ire d’Ankara. Il faut dire que la coalition occidentale, qui bombarde les positions de Daech en Syrie et en Irak, mais qui a décidé de ne pas envoyer de troupes au sol, soutient par des livraisons d’armes les milices du PYD (les YPGYekîneyên Parastina Gel – Unités de protection du peuple), qui combattent l’organisation djihadiste sur le terrain. Mais pour la Turquie, cet appui militaire américain aux Kurdes syriens équivaut à un soutien indirect au PKK, au moment même où les affrontements entre les forces turques de sécurité et la guérilla ont repris, dans le sud-est.

Depuis l’été 2015, en effet, plusieurs zones urbaines d’insurrection (Cizre, Sur, Silopi, Nusaybin, Silvan,...) se sont déclarées dans des départements kurdes de Turquie et ont été placées sous un statut de couvre-feu ; ce qui a provoqué l’exode de près de 100 000 personnes, chassées de leurs habitations par les combats. La susceptibilité turque sur le sujet a été encore accrue par les attentats d’Ankara des 17 février et 13 mars 2016, qui ont fait 75 morts au total. Ces attentats ont été revendiqués par une branche dissidente du PKK (les TAKTerênbazê Azadiya Kurdistan – Faucons de la liberté du Kurdistan), mais le gouvernement turc a accusé leurs auteurs d’avoir aussi des liens étroits avec le PYD, et il a reproché à nouveau aux Américains de jouer avec le feu, en apportant leur soutien à cette organisation. La question kurde influe donc, plus que jamais, sur l’appréciation du conflit syrien, qui est celle la Turquie.

 

54 ÉTATS : De la même manière, les combattants kurdes – souvent en première ligne dans la lutte contre Daech – nourrissent-ils des arrière-pensées quant à l’avenir (notamment en matière de légitimation de leur revendication) ?

J. M. : Il y a plusieurs dimensions dans la réponse que l’on peut faire à votre question. En premier lieu, il est évident que les forces kurdes syriennes (les YPG) ont retiré un très grand bénéfice de leur action sur le terrain. Alors que les Occidentaux avaient décidé de ne pas combattre Daech au sol, elles sont apparues comme les seules à le faire, avec les succès que l’on sait.

En second lieu, il faut observer que l’objectif ultime du PYD n’est pas officiellement la fondation d’un grand Kurdistan, ni même l’indépendance du Kurdistan syrien, mais l’obtention d’un statut d’autonomie pour celui-ci, dans une sorte de Syrie fédérale ou confédérale. En dernier lieu, dans ses relations avec la Turquie, on constate que le PYD a été particulièrement prudent, en cherchant le plus souvent à la rassurer sur ses intentions ultimes. Le rêve du mouvement kurde syrien est probablement d’établir, avec son grand voisin turc, des relations comparables à celles que le Kurdistan irakien de Massoud Barzani entretient aujourd’hui avec celui-ci. Saleh Muslim, le leader du PYD, est d’ailleurs venu officieusement plusieurs fois en Turquie, au cours de l’été 2013, pour essayer de négocier un accord avec le gouvernement turc. Par la suite, en février 2015, lorsque la Turquie a évacué son enclave en territoire syrien (la tombe de Suleyman Shah), parce que celle-ci était cernée par Daech, le PYD a dit avoir sécurisé le passage des troupes turques, ce qu’Ankara a toujours nié. Force est donc de constater qu’un accord n’a pas été trouvé.

En février 2016, l’armée turque a même bombardé les forces kurdes syriennes, lorsqu’elle a considéré que celles-ci menaçaient le couloir d’Azaz, seul lien entre la Turquie et les forces de l’opposition syrienne, prises sous les bombardements russes et confrontées à une offensive de l’armée de Bachar el-Assad.

 

54 ÉTATS : Enfin, si l’on envisage la problématique kurde plus largement, pensez-vous que la crise régionale actuelle peut faire bouger les lignes sur la question d’un éventuel Kurdistan indépendant ?

J. M. : Cela paraît peu probable. Le projet d’un Kurdistan indépendant est un héritage du traité de Sèvres, qui n’a jamais été appliqué, puisqu’il a été contesté par la guerre d’indépendance de Mustafa Kemal, avant d’être supplanté par le Traité de Lausanne, qui a ignoré la question kurde. À l’issue de la disparition de l’Empire ottoman, les revendications kurdes se sont essentiellement manifestées et structurées dans les cadres nationaux confortés ou créés au Moyen-Orient. Il est vrai que certains de ces cadres sont aujourd’hui très mal en point et que cela peut inciter à penser qu’un Kurdistan indépendant pourrait naître des cendres de la carte politique, dessinée par les accords Sykes-Picot et la conférence de San Remo, après le premier conflit mondial.

Mais justement, si l’on regarde ce qui se passe actuellement dans ces États moyen-orientaux moribonds, que sont l’Irak et la Syrie, que voit-on ? Des entités kurdes très autonomes, pour ne pas dire quasi-indépendantes, sont nées de l’éclatement de ces pays. Sur l’échiquier régional, ces proto-États kurdes jouent leur propre jeu et entretiennent des relations mutuelles difficiles. Leur objectif, à l’heure actuelle, est de faire valoir leurs intérêts propres, et non de se réunir pour former une structure kurde unifiée qui pourrait être le noyau d’un grand Kurdistan indépendant. Au cours des 20 dernières années, on a ainsi indiscutablement assisté à une montée en force du fait kurde au Moyen-Orient, mais ce phénomène a aussi révélé que la diversité kurde n’était pas seulement identitaire, religieuse ou linguistique, mais qu’elle était aussi fortement politique et stratégique.

Rédaction
Journaliste