La Côte d’Ivoire est le principal producteur de cacao au monde : 40 % des fèves en circulation sur les marchés internationaux…

Côte d’Ivoire : une fève qui passe mal…

Reportage

La Côte d’Ivoire est le principal producteur de cacao au monde : 40 % des fèves en circulation sur les marchés internationaux proviennent des plantations locales. Plus de 22 millions d’habitants, 1 794 millions de tonnes de cacao produites chaque année (selon l’organisation internationale du cacao : ICCO) et combien de chocolateries ? Deux ! L’ivoirienne PFI (Professional Food Industry) et la Française Cémoi. 

 

« Notre travail est parfois désarmant. Nous nous escrimons chaque jour de l’année pour produire des fèves de cacao, mais nous ne participons pas à la transformation de celles-ci en chocolat. Pas plus que nous ne pouvons consommer le produit fini. Quand on pense que sans nous, il n’y aurait même pas de chocolat ! » C’est par ces mots qu’un travailleur agricole d’une coopérative de N’Douci, petite ville au nord-ouest d’Abidjan, décrit le monde contradictoire du cacao en Côte d’Ivoire.

La majeure partie de fèves produites dans ce pays d’Afrique de l’Ouest est en effet exportée à des multinationales étrangères : « Nous voudrions ouvrir de petites unités de production locales de chocolat mais nous n’avons ni les moyens, ni les capitaux, ni les connaissances pour y parvenir. Le gouvernement pourrait nous aider en ce sens, avec des incitations pour les producteurs, par exemple. Il ne le fait pourtant pas car son intérêt est de ne rien changer, de continuer à faire ses affaires sur les marchés étrangers et enrichir ses propres partisans. Le tout sans penser à ceux qui, chaque jour, se crèvent à la tâche dans les champs. Notre travail est crucial mais il est sous-évalué, aussi bien psychologiquement qu’économiquement », juge le vieux paysan au regard courroucé et au visage sillonné par les rides.

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Si les Ivoiriens sont les plus grands producteurs de cacao, les Suisses, suivis des Irlandais et des Britanniques en sont les principaux consommateurs. Comment expliquer cette différence ? Le pouvoir d’achat, évidemment. Le PIB par habitant de la Suisse tourne ainsi autour des 85 000 dollars alors que 43,6 % de la population ivoirienne vit sous le seuil de la pauvreté. « Beaucoup d’entre nous n’ont même jamais vu une barre de chocolat et, souvent, ceux qui en ont vu, ne peuvent se permettre de se l’acheter », affirme – découragé – un jeune travaille de N’Douci. C’est un fait, le cacao ivoirien fait le tour du monde pour être transformé en chocolat avant de revenir en Côte d’Ivoire à des prix prohibitifs : le prix d’un barre chocolatée oscille entre 2 000 et 2 5000 Francs CFA, soit entre 3 et 4 euros. Des tarifs inaccessibles pour les agriculteurs qui, cultivant tout au plus des parcelles de 2 à 5 hectares, écoulent pour seulement 1 000 francs CFA un kilo de fèves (prix garantis par le gouvernement). Tout juste de quoi assurer la survie de leurs propres familles.

Ce n’est que lors des dernières années que la Côte d’Ivoire a timidement lancé un marché local du chocolat grâce aux deux seules usines présentes à Abidjan, celles de la Professional Food Industry et de Cémoi. De quoi éveiller quelques espoirs à en croire les données avancées par Nader Skaf, propriétaire de PFI d’origine libanaise et ivoirien de 3e génération. « Nous avons ouvert la première et unique chocolaterie 100 % ivoirienne à Abidjan il y a 4 ans avec une large gamme de produits. Notre objectif reste de fabriquer des produits à des prix accessibles pour les Ivoiriens. Nous vendrons certains de nos chocolats à seulement 25 francs CFA ! C’est pour cette raison que nous nous tournons directement vers les coopératives locales afin d’acquérir la matière première : le cacao et la noix de cajou. Les résultats de ces dernières années sont prometteurs », confesse en souriant le jeune dirigeant de l’usine. Avec 200 employés, la chocolaterie ivoirienne a dû faire face à une demande exponentielle en doublant sa production depuis 2012. « La crème au chocolat est le produit qui nous vendons le mieux : 700 tonnes par ans. Cette année, grâce à l’acquisition de nouvelles machines, nous devrions réussir à doubler de nouveau la production », précise Nader Skaf qui ajoute : « Le plus gratifiant pour nous et que 70 % de nos consommateurs sont Ivoiriens ! »

Avec des initiatives comme celles de la PFI, le marché du chocolat ivoirien fait des premiers pas hésitants vers l’indépendance. Reste que la route est malheureusement longue et sinueuse. 

Valentina Giulia Milani

Rédaction
Journaliste