Depuis plus de trois ans, les habitants du nord de la péninsule sont pris en tenaille entre des groupes sanguinaires qui ont prêté…

Reportage

Nord-Sinaï : une vie prise en otage

Depuis plus de trois ans, les habitants du nord de la péninsule sont pris en tenaille entre des groupes sanguinaires qui ont prêté allégeance à l’organisation de l’État islamique et une armée égyptienne brutale qui sacrifie sa population dans une lutte anti-terroriste supposément efficace.

Quand on demande à Amjad* de parler de la population du Nord-Sinaï, sa réponse est cinglante, cynique : « Quelle population ? La plupart des gens sont morts ou partis. »Il y a peu encore, il vivait avec ses parents et ses dix frères et sœurs à Moqataa, un petit village enclavé dans ce que les spécialistes appellent le « triangle », quadrillant Al-Arish, Rafah et Sheikh Zuweid.

« Cette zone est la plus volatile d’Égypte, frontalière de Gaza et d’Israël, avec la plus importante densité de population bédouine du pays », explique Mohannad Sabry, spécialiste du Sinaï. « C’était le chef-lieu des tunnels souterrains et de trafics en tout genre vers la bande de Gaza jusqu’en 2013, et c’est devenu la base arrière d’Ansar Beyt el Maqdis, qui a prêté allégeance à Daech en 2014 », précise l’auteur du livre Sinaï : Egypt's Linchpin, Gaza's Lifeline, Israel's Nightmare.

Pour la population, la vie y était simple pourtant : des petits boulots, des bicoques sans prétention et quelques terres cultivables. Mais Moqataa, comme une quinzaine de villes alentours, est désormais à l’abandon après la fuite de ses derniers habitants. Amjad est l’un de ces fantômes, forcés à l’exil, dont la voix est étouffée par les djihadistes qui décapitent les traîtres face caméra « pour l’exemple » et par le silence des médias qui ont interdiction de pénétrer le Nord-Sinaï depuis deux ans. « L’idée que des terroristes vivent reclus dans les montagnes et font des attaques éclairs, c’est un mythe, tranche le trentenaire au visage émacié, ils vivent parmi nous. Rien que dans ma famille, 47 personnes ont rejoint leurs rangs ».

 

La menace Daech se propage

Depuis trois ans et demi, et plus intensément depuis la destitution du président islamiste Mohamed Morsi en juin 2012, le Nord-Sinaï, terre aux influences soufies, fortement radicalisée par plusieurs grandes figures de l’extrémisme tels que Mohamed Hassan dans les années 2000, est devenu le théâtre d’une insurrection djihadiste sans précédent.

Responsables de nombreuses attaques meurtrières, visant principalement la police et l’armée, quelque 3 000 militants regroupés sous l’appellation Wilayat Sinaï (Province du Sinai - anciennement Ansar Beyt el Maqdis) prônent l’établissement du califat en Égypte et ont prêté allégeance à l’organisation de l’État islamique. Ceux-ci ont prouvé leur force en infiltrant plusieurs villes de la péninsule. En juin dernier, ils menaient une embuscade sur Sheikh Zuweid forçant l’armée égyptienne à déployer ses F-16 et bombarder sa population pour colmater leur avancée. Six mois plus tard, ils revendiquaient fièrement leur responsabilité dans le crash de l’avion de ligne russe tuant 224 personnes à bord.

« La situation dans le Sinaï est la pire que l’Égypte ait connu ces dernières décennies, affirme Mohannad Sabry, les autorités sont incapables de gagner cette guerre. La branche égyptienne de Daech est la plus puissante en dehors d’Irak et de Syrie », assure le spécialiste qui parle d’une armée totalement dépassée. « Les forces sur place sont incompétentes », appuie aussi Ahmed Sakr, qui a travaillé au sein du gouvernement jusqu’en 2013 pour mettre en place des politiques de développement dans la région, en vain. « Il y a un niveau de corruption indicible, une perte de temps et d’argent inimaginable malgré les fonds alloués, et les soldats envoyés sur le terrain sont de jeunes recrues peu entrainées ».

« Le dernier exemple notoire en date, c’est cette visite officielle du ministre de la Coopération internationale. La délégation n’a même pas pu se rendre à Al-Arish. Sheikh Zuweid, n’en parlons même pas, ils ont été obligés de faire demi-tour avant », raconte Mohannad Sabry, incrédule. « Impossible pour eux d’aller plus loin en raison des attaques terroristes et l’incapacité de l’armée à protéger le convoi. C’est très révélateur de ce qui se passe là-bas ».

 

Double peine

Salma, 25 ans est originaire de la tribu El-Swarka. Elle a passé toute son enfance à Sheikh Zuweid, ville de 70 000 âmes, considérée comme l’un des bastions du militantisme djihadiste. Comme Ajmad, elle a fui la ville à la suite des affrontements sanglants entre l’armée et la branche égyptienne de Daech en juin dernier. « C’est une zone de guerre,» affirme-t-elle. « Les militants utilisent leurs armes les plus sophistiquées et leurs hommes pour attaquer les positions de l’armée et tuent tous ceux qu’ils considèrent comme des ‘collabos’. Et en même temps, les militaires totalement sur les dents nous soupçonnent d’aider les terroristes, alors l’armée détruit nos maisons, nous arrête et nous tue sans autre forme de procès ».

Dans l’immensité des terres arides, loin, bien loin des micros de télévisions et des ONG, interdites de séjour, les habitants du Sinaï subissent une double-peine : la violence de l’armée comme celle des militants de Daech. « Il y a entre 3 000 et 4 000 personnes qui vivent quotidiennement dans les clashs », s’alarme Moamar Sawarka, activiste et humanitaire, basé à Al-Arish.
« C’est la guerre, la vraie, et pour les habitants, l’ennemi est partout. L’État ne leur apporte aucune aide, aucun soutien, bien au contraire. C’est devenu un no man’s land, les autorités ont démoli des milliers d'habitations, (Human Rights Watch estime leur nombre à plus de 3 500) soi-disant refuges de terroristes, elles ont coupé l’électricité pour rendre les communications plus difficiles, il n’y a plus d’approvisionnement en eau, les gens récoltent l’eau de pluie, certains éléments de base, la nourriture, les médicaments, n’arrivent plus jusqu’aux villes à cause des checkpoints », s’insurge-t-il.

« Les gens vivent dans la misère, appuie aussi Mohannad Sabry. Les hôpitaux ne fonctionnent plus, les infrastructures sont mortes, les écoles ont été démolies et les gens vivent avec un couvre-feu de 12 heures par jour. Ajoutez à ça les excès de violence invraisemblable de l’armée contre la population ».

Une violence que l’on tait. Pire, que l’on nie. Mais qui est bien là, quotidienne. Amjad, pétri d’un brin de cynisme, sourit quand on lui parle de bavures. « C’est notre lot quotidien ». Il évoque les voitures de civils bombardées à l’aveugle et les jeunes enfants abandonnés dans des voitures quand les parents sont arrêtés lors de contrôles de police sur la route d’Al-Arish.

« Il n’y a aucun respect des droits de l’homme, vous pouvez être une victime à tout moment. Et l’armée égyptienne est sans principe puisqu’elle se sait supportée par le monde entier dans sa lutte contre le terrorisme. Aujourd’hui, il y a plus d’innocents tués que de terroristes. Et pas seulement par les djihadistes. Quand les militaires ont le moindre doute, ils tirent, ils s’en fichent, ils se savent couverts. Quand l’erreur est découverte, on force les familles à signer des faux certificats de décès, et dans la presse, on se fait mousser d’avoir éliminer des terroristes », explique Mouammar Sawarka. Officiellement, « l’armée a totalement le contrôle de la région », comme le martèle le président Abdel Fatah al-Sissi qui dénonce à l’envi « la propagande de l’EI ».

D’ailleurs, l’ancien maréchal à la tête du pays a fait passer un décret interdisant aux journalistes de communiquer des bilans différents de ceux publiés par les autorités. C’est l’omerta. « On a peur, assure Ajmad, on a peur car on est coincés au milieu. On est infiltrés par des terroristes qui menacent nos vies et en réponse, l’armée nous tue aveuglément ». « Ce n’est pas une guerre contre le terrorisme, c’est une guerre contre la population, dénonce Mouammar Sawarka. Elle n’a aucun moyen d’y échapper. Et les gens se taisent, car si vous parlez, vous serez le complice d’un camp ou d’un autre et on vous tuera ».

*Certains noms ont été modifiés.
Rédaction
Journaliste