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Reportage

Général Haftar : "Le seul choix légitime est celui fait par le peuple"

C’est dans son quartier général d’Al-Marj, à mi-chemin entre Benghazi et Derna, que Khalifa Haftar a accepté de recevoir 54 États. L’occasion de partager quelques vues avec le commandant général de l’armée nationale. Décryptage d’un personnage, controversé, habité par le sens du devoir mais confronté à la dure réalité du terrain, forcément glissant. Alors, sinistre paria ou homme providentiel ? Début  de réponse…

Effervescence dans le QG d’Haftar. C’est jour de réception. Plusieurs dizaines de villageois, venus des quatre coins du pays selon nos interlocuteurs, ont fait le déplacement jusqu’à l’antre hyper sécurisé du général pour rencontrer leur « sauveur ». À Al-Marj, où il présida au destin de l’Académie militaire d’artillerie, Khalifa Haftar est en terrain conquis. Sans batailler, qui plus est. Le septuagénaire inspire le respect chez ses hommes, garde souvent juvénile un brin débraillée aux kalachnikovs vieillissantes. De fait, loin d’une stricte discipline toute militaire, la base ressemble à s’y méprendre à une étrange fourmilière, nerveuse et agitée.  Rencontrer l’homme fort de l’opération « Dignité » réclame des nerfs solides. La peur de l’attentat est une préoccupation permanente. Avant de pénétrer dans le « Saint des saints », les fouilles se succèdent. Tout est retourné, palpé, scruté avec une attention minutieuse. Une simple feuille de papier, notre interview, apparaît suspecte à la « bleusaille » qui s’empresse de confisquer les stylos… Pas besoin de cela d’après le secrétaire du général qui a prévu de filmer tout l’entretien. Finalement, le bureau de Khalifa Haftar – dont une imposante carte de Benghazi occupe tout un pan de mur – est sûrement ce que l’on trouve de plus militaire dans le quartier général. Après le haut gradé lui-même. Il est déjà là – air martial et uniforme sans faux pli – presque au garde-à-vous à côté du drapeau national. Parfait portrait officiel d’un homme d’envergure. De fait, durant l’heure passée à égrener différents sujets, l’officier supérieur ne se départira jamais de cette raideur. Courtois à défaut d’être cordial, réfléchi plus que calculateur, entre certitudes chevillées au corps et détachement perplexe quant à la critique, la personnalité du général apparaît indissociable de son apparence. Haftar est un pur militaire. Tout simplement.

 

La violence, une réponse....

Alors, évidemment, engager la conversation en lui demandant si « mener une guerre est la seule manière de parvenir à la paix » provoque tout au plus une moue dubitative. La première d’une longue série. Que l’on aborde les prochaines prises de Benghazi et Tripoli, sans cesse reportées, les critiques des observateurs à son encontre ou la question islamiste, ce qui prédomine chez Khalifa Haftar c’est un fort sentiment d’incompréhension. Finalement, toutes les interrogations trouvent toujours les mêmes réponses, synthétisées de la sorte : « La Libye est confrontée à la menace terroriste. La Libye est dépouillée par des milices assoiffées de pouvoir et d’argent. La Libye est menacée d’implosion. En tant que chef de l’armée nationale libyenne (ALN), je suis le rempart contre le chaos. Pourquoi ne me soutient-on pas plus ? » Clairement, si l’homme maîtrise l’art de la guerre, il n’en est pas de même avec celui de la communication. Ainsi, en évoquant le rapport final du groupe des experts, diligenté par l’ONU, qui pointe du doigt l’opération « Dignité », le général balaie les critiques, au grand dam de son secrétaire personnel, en affirmant que « la violence est la seule réponse à la violence ». Pour Haftar, aucun doute, la légitimité est de son côté et elle suffit à tout justifier. Quitte à faire preuve d’un certain jusqu’au-boutisme. Benghazi, Derna ou Tripoli, les fronts se succèdent. Ansar, Daech ou Fajr Libya, le chef de l’ANL ne choisit pas. Pas par manque de discernement juste car tous – dans son esprit – sont des ennemis à combattre. Et s’il tend la main vers la coalition contrôlant l’ouest en précisant que « tout combattant venant de Fajr Libya est le bienvenu »,
c’est pour mieux prévenir que si ceux-ci ne font pas marche arrière dans leur velléité, « il sera contraint d’aller plus loin… » À bon entendeur…

 

L'Occident doit finir le boulot !

De même, après avoir tressé des lauriers à Bernardino León, envoyé spécial de l’ONU, « un homme bon, intelligent et très sérieux qui travaille pour ce pays », le général Haftar conclut son analyse par une sentence révélatrice de son état d’esprit :
« je ne souhaite pas que M. León soit la cause de la division de la Libye ». Car, encore une fois, tout est clair dans la tête du chef de l’armée : « le seul choix légitime est celui fait par le peuple. Nous avons déjà un parlement élu. Les délégations qui participent aux discussions n’arriveront à rien. Les représentants envoyés par Tripoli ont été choisis par les Frères musulmans. S’ils entrent au sein d’un gouvernement d’union nationale, cela ne réglera pas le problème. Cela l’accentuera ! » Alors, oui, le seul recours ne peut-être que… lui-même. Ce qui ne l’empêche pas de réclamer à ceux « qui ont fait du bon travail en détruisant le régime de Kadhafi de finir ce qu’ils ont commencé. » C’est là l’intérêt de la Libye et des Libyens qui « souhaitent juste la sécurité et la stabilité ». Mais pas seulement car « l’Europe doit comprendre que ce qui se passe ici peut arriver là-bas si les terroristes migrent depuis la Libye. » Une problématique qu’auraient en revanche bien saisie les soutiens d’Haftar, à savoir l’Égypte, certaines monarchies du Golfe et la Jordanie, qui « eux savent ce que le monde arabe traverse : le terrorisme et il doit être combattu ! » Encore faut-il en avoir les moyens… Et c’est là la seule fêlure apparente dans un marbre, jusque-là immaculé, dans lequel le général s’était drapé : « Tout le monde doit aider la Libye, même ceux qui ont peu à donner. Mais même eux doivent donner le plus possible ! »  Fin de l’entretien. La caméra est coupée, les stylos rendus et la rédaction attend toujours qu’on lui fournisse l’interview…

Rédaction
Journaliste