Pour beaucoup de spécialistes avertis, l’essor des technologies de l’information et de la communication (TIC) apparaît comme une incroyable…

Analyse

TIC et Gouvernance : pas de miracle !

Pour beaucoup de spécialistes avertis, l’essor des technologies de l’information et de la communication (TIC) apparaît comme une incroyable opportunité pour l’Afrique. Qu’il s’agisse de « sauter les étapes du développement » ou « d’accélérer sa marche vers un avenir meilleur », dixit le spécialiste camerounais des TIC Jacques Bonjawo, tout ce qui se rapporte de près ou de loin à l’eldorado numérique est porteur d’un incroyable espoir. Notamment en matière de démocratie. Alors, les TIC influent-elles sur la gouvernance des États ? La révolution 2.0 peut-elle bousculer l’ordre établi ? Début de réponse…

« Les technologies ne peuvent jouer un rôle que lorsque les fondamentaux sont mis en place. S'il n'y a pas de vraie liberté de parole ou de presse, le rôle des technologies devient limité ». Voilà résumée en quelques mots toute la problématique de la relation, pour le moins complexe, entre les TIC et le principe de gouvernance. Et celui qui tient ces propos sait de quoi il parle. Kwami Ahiabenu II est chef d’équipe à l’International Institute for ICT Journalism et coordinateur du Projet élections en Afrique (PEA).

Interrogé par le site Global Voices, le consultant ghanéen se veut catégorique : « les technologies peuvent contribuer à l’autonomisation ». Toutefois, celui-ci prévient : « le chemin est long pour que l’Afrique dans son ensemble s’en nourrisse. » Nul doute, l’éclosion du numérique contribue à réduire la marginalité du continent africain. De même, les TIC concourent au développement économique et social d’une Afrique dynamique qui voit dans ce secteur en devenir une réelle opportunité pour lutter contre l’exclusion et la pauvreté.

 

Le mythe du printemps arabe ...

Pourtant, n’en déplaise à certains, la révolution numérique ne devrait pas conduire à l’échafaud ces gouvernements pour qui les termes transparence, intégrité ou responsabilité ne sont que de vains mots. Comme le souligne Imen Khanchel El Mehdi, dans son étude Gouvernance et TIC : cas des pays d’Afrique, il apparaît que « si les TIC ont pour impact de faciliter l’accès rapide aux informations et d’accroître l’efficacité administrative, elles restent un outil manipulable dans les deux sens et de portée limitée pour ce qui est de l’amélioration de la gouvernance ». Surtout, les travaux de ce maître de conférences à l’École supérieure de commerce de Tunis ne manquent pas de souligner que « tout développement technologique nécessite une amélioration de la gouvernance plutôt que le contraire ». Voilà qui est dit…

Les révolutions arabes, particulièrement le cas tunisien, seraient-elles les contre-exemples parfaits à de telles affirmations ? Souvent présentés comme un soulèvement 2.0,  les événements de 2011 trouvent-ils leur origine dans le cyberactivisme forcené de quelques internautes ? Ce n’est pas ce que pense Mounir Bensalah, auteur de Réseaux sociaux et révolutions arabes ? pour qui « la révolution Facebook ou Twitter est un fantasme né de raccourcis journalistiques ». Ce blogueur marocain, dans un entretien accordé à France 24, explique ainsi que « peu de gens étaient réellement connectés et beaucoup d’entre eux n’avaient même pas un accès à un ordinateur ». Tout juste le militant concède-t-il que les réseaux sociaux « ont servi à mobiliser, à informer et à s’informer. Voire à attiser la colère. Ils ont en outre permis d’attirer l’attention des médias étrangers. »

Une caisse de résonnance que les réseaux sociaux ? C’est ce qui ressort aussi de l’expérience du Burkina Faso. D’après nombre d’analystes, rien dans l’activité constatée sur le web avant le 30 octobre ne laissait présager une quelconque révolte populaire. Et ce alors que, de l’aveu des journalistes et observateurs sur le terrain, la rue grondait de rage et bruissait de rumeurs. De fait, à l’heure du soulèvement, c’est dans la diaspora burkinabée et les pays limitrophes qu’il fallait chercher les « twittos » les plus zélés dans ce qui est désormais appelé la révolution de l’hirondelle. 

 

En Algérie, on s'oppose sur la toile

À défaut d’hirondelles ou de printemps, l’Algérie a vu dans son interminable hiver politique éclore quelques bourgeons contestataires, notamment le mouvement Barakat (« Ça suffit »), militant contre un 4e mandat du président Bouteflika. Bravant l’interdiction de manifester, ses partisans ont systématiquement vu leurs rassemblements dispersés manu militari. C’était sans compter sur les plusieurs dizaines de téléphones filmant ces scènes, aussitôt partagées en ligne. Suffisant pour faire fléchir la stratégie sécuritaire des autorités algériennes.

Loin de réunir les foules, c’est surtout sur la toile que Barakat a pu sonder sa popularité grandissante. En ce sens, cette expérience rejoint l’un des constats effectués par Imen Khanchel El Mehdi, à savoir que « les TIC représentent, pour la société civile, un moyen qui permet de structurer et d’organiser les mouvements sociaux ». Pour autant, loin d’abandonner cet autre terrain de lutte qu’est le web, la riposte des pro-Bouteflika n’a pas tardé avec une soudaine flambée de pages Facebook hostiles au camp du boycott. Derrière les « Sauvons l’Algérie », « Barakat Escroquerie 2014 » et autres « Algériens une seule main contre les marchands de la fitna » se cacheraient plus que les simples partisans du président. Le pouvoir, tout simplement...

« Le rôle que les technologies peuvent jouer ne peut pas être examiné de manière isolée », conclut Kwami Ahiabenu. Pour le fondateur du PEA,  « la croissance rapide des principes de la démocratie sur le continent est une garantie de l’impact des technologies ». De fait, difficile de voir dans les TIC. Ce ne sont finalement que des outils, des facilitateurs, qui ne pourront jamais se substituer à l’indispensable culture démocratique.

Rédaction
Journaliste