La participation équitable et le leadership des femmes dans la vie politique et publique sont essentiels pour atteindre les objectifs de développement durable d’ici 2030. Et pourtant, les données indiquent que les femmes sont sous-représentées à tous les niveaux du pouvoir décisionnel à travers le monde, et que la parité entre les sexes est encore loin d’être atteinte dans la vie politique. La ministre Nouzha BOUCHAREB, en charge de l'Aménagement du Territoire National de l'Urbanisme, de l'Habitat et de la Politique de la ville au Maroc, représente la minorité mondiale de femmes leaders dans la vie politique. Rencontre.

"Au Maroc, la condition féminine a beaucoup évolué"

Entretien : Nouzha Bouchareb, Ministère de l’Aménagement du Territoire National, de l’Urbanisme, de l’Habitat et de la Politique de la Ville

La participation équitable et le leadership des femmes dans la vie politique et publique sont essentiels pour atteindre les objectifs de développement durable d’ici 2030. Et pourtant, les données indiquent que les femmes sont sous-représentées à tous les niveaux du pouvoir décisionnel à travers le monde, et que la parité entre les sexes est encore loin d’être atteinte dans la vie politique. La ministre Nouzha Bouchareb, en charge de l'Aménagement du Territoire National de l'Urbanisme, de l'Habitat et de la Politique de la ville au Maroc, représente la minorité mondiale de femmes leaders dans la vie politique. Rencontre.

54 ÉTATS : Vous êtes une des rares femmes à occuper un poste à haute responsabilité de l’État au Maroc, vous êtes en charge de l'Aménagement du Territoire National, de l'Urbanisme, et de l'Habitat. Comment appréciez-vous les efforts réalisés par le Maroc pour l’autonomisation des femmes en politique ?

Nouzha Bouchareb : Au Maroc, la condition féminine a beaucoup évolué, grâce à la volonté de Sa Majesté le Roi Mohammed VI que Dieu l’Assiste, qui a annoncé au lendemain de son accession au Trône, l’impératif « de rendre justice à la femme marocaine et de l'affranchir de toute forme d'injustice qui pèsent sur elle ».

Dans ce sens, le Royaume s’est engagé dès le début des années 2000 dans un ensemble de réformes juridiques, institutionnelles et constitutionnelles, en faveur de l’égalité entre les sexes. Cet engagement s’est traduit dans la constitution de 2011 qui stipule dans son article 19 l’égalité effective entre les sexes en matière de droits et de pratiques.

Cet engagement s’est traduit également dans plusieurs chantiers règlementaires et initiatives visant à améliorer la situation des femmes et renforcer leur autonomisation. Il y a lieu de signaler, notamment, l’amendement de la Moudawana ou Code de la famille en 2004 et qui a amélioré les droits de la femme ainsi que la mise en œuvre de la Budgétisation Sensible au Genre (BSG) dès 2002, qui est une approche budgétaire visant la réduction des inégalités entre les femmes et les hommes à travers l’intégration d’une perspective genre dans la programmation budgétaire publique grâce à la loi organique relative à la Loi de Finances en 2015. S’y ajoutent, la promulgation de la loi n° 103-13 relative à la lutte contre les violences faites aux femmes.

Et ce, sans oublier, le deuxième Plan Gouvernemental pour l’Egalité 2017-2021 (ICRAM 2) (Initiative Concertée pour le Renforcement des Acquis des Marocaines), qui poursuit l’œuvre de l’Agenda Gouvernemental pour l’égalité 2011-2015 (ICRAME 1), qui est un cadre de référence pour l’ensemble des initiatives des Départements en matière de promotion de l’égalité entre les femmes et les hommes.

Autre chantier important est celui du programme national intégré pour l’autonomisation économique des femmes, visant à assurer la défense des droits des femmes en matière de vie économique et à atteindre les objectifs stratégiques de développement durable d'ici 2030. Par ailleurs, les trois dernières lois organiques relatives à la Chambre des représentants, à la chambre des conseillers et à l’élection des membres des conseils des collectivités territoriales qui visent à améliorer la participation effective de la femme dans la gestion de l’affaire publique et du développement socio-économique. Ces réformes vont permettre de garantir la représentativité et augmenter le nombre de sièges réservés aux femmes.

54 ÉTATS : Sentez-vous que le fait d’être une femme change la nature de vos relations avec vos homologues, avec les membres de votre cabinet et avec la sphère extérieure ?

Nouzha Bouchareb : Votre question est d’une grande importance puisqu’elle permet de lever une grande confusion au sujet de la lutte pour les droits des femmes et la défense des valeurs de l’égalité et de la parité. En effet, militer pour les droits des femmes ne signifie en aucun cas tomber dans l’erreur d’une quelconque sorte de discrimination contre les hommes. En fin de compte, il s’agit essentiellement de convictions fondées sur la justice et l’équité, que beaucoup d’hommes partagent avec les mouvements de défense des droits des femmes.

Personnellement, en tant que femme, j’ai reçu dans mon milieu familial une éducation basée sur ces valeurs, ce qui a contribué par la suite à orienter mon parcours tout en ayant une profonde conviction. En effet, ce qui définit le statut et la vraie valeur d’une personne, quel que soit son sexe, ce sont ses compétences, sa productivité et sa capacité à innover. Ainsi, mon engagement en faveur des droits des femmes à la participation à la vie publique découle de ma confiance en leurs capacités qui sont égales à celles des hommes.

Ce qui définit le statut et la vraie valeur d’une personne, quel que soit son sexe, ce sont ses compétences, sa productivité et sa capacité à innover

Quant à mon attitude à l’égard de cette question, elle est basée sur une profonde conviction. Ainsi, toute forme de discrimination disparait systématiquement et de manière volontaire, et c’est ce que j’ai veillé à respecter tout au long de ma carrière, même après avoir été nommée Ministre. 

Tout au long de mon parcours professionnel, j’ai tenu à ce que mon équipe comporte des compétences parmi les deux sexes. Le choix est toujours basé essentiellement sur les critères de la compétence, de l’intégrité et du partage des valeurs auxquelles j’adhère. Il s’agit des mêmes considérations qui régissent mes relations avec mes collègues dans le Gouvernement, avec les différentes composantes du Ministère, ainsi que le reste de mon entourage.

54 ÉTATS : La crise sanitaire a-t-elle mis en relief les difficultés traversées par les femmes dans l’obtention d’un logement ?

Nouzha Bouchareb : La crise sanitaire a révélé plusieurs fragilités et limites du fonctionnement des systèmes actuels, et elle a mis en évidence plusieurs défis et vulnérabilités, notamment dans l’habitat, cette crise a mis en exergue le problème d’abordabilité du logement ainsi que la part des dépenses des ménages allouées au logement et qui sont élevées par rapport à leurs revenus.

Et comme vous le savez, plusieurs pays ont été contraints à mettre en place des mesures d’urgence pour soutenir le secteur du logement, notamment la suspension des loyers, la protection des locataires contre l’expulsion et le report des échéances des crédits immobiliers.

Quand on sait que les femmes chefs de famille représentent 16,2% (soit près d’un ménage sur 6), et qu’elles sont faiblement intégrées dans le marché du travail avec un taux d’activité qui est de 30% contre 81% pour les hommes.  

Aussi faudrait-il rappeler que le taux des femmes actives exerçant dans l’informel est de 73.9% et que les emplois, activités et revenus des femmes sont davantage exposés aux effets économiques de la crise.

C’est dire que, la crise a exacerbé les difficultés -déjà existantes- que connaissent les femmes en matière d’accès à un logement abordable.  

54 ÉTATS : Pouvez-vous nous donner des exemples de (projets en matière d’urbanisme, d’habitat ou de politique de la ville) que vous menez actuellement et qui concourent à améliorer la condition de vie des femmes ?

Nouzha Bouchareb : Le Ministère a entrepris une série de mesures visant à intégrer la dimension de l’amélioration des conditions des femmes dans ses processus de planification, de mise en œuvre et de suivi de ses programmes.

Au niveau planification, à travers l’élaboration des documents d’urbanisme et notamment les plans d’aménagement, le Ministère veille à la programmation des équipements socioéducatifs et des espaces dédiés à la femme et à l'enfant de manière à satisfaire les besoins des collectivités territoriales.

Au niveau opérationnel, plusieurs projets et programmes menés actuellement par le Ministère participent directement ou indirectement à l’amélioration des conditions des femmes. En effet, les programmes de résorption des bidonvilles et de lutte contre l’habitat insalubre dans les villes marocaines ont permis d’enregistrer des progrès significatifs dans la résorption des bidonvilles et l’amélioration des conditions d’habitat des ménages vulnérables et à faibles revenus. Les bénéficiaires de ces programmes sont les chefs de ménage, qu’ils soient femme ou homme, ils sont traités au même pied d’égalité. Il est à noter que, pour la première fois, des données désagrégées par sexe ont été recensées pour mettre la lumière sur les différences générées de l’accès à la propriété, au financement, à l’emploi et à l’éducation.

Par ailleurs, les programmes d’habitat social ont permis d’améliorer le taux d’accès à la propriété des ménages y compris les femmes. La politique de la ville, notamment la mise à niveau urbaine, mise à niveau des centres émergents et l’intervention dans les tissus anciens, s’inscrit, en outre, dans une démarche contractuelle avec les acteurs et les partenaires locaux afin d’agir sur les dysfonctionnements au niveau des territoires et de résorber les déficits en termes de services et d’équipements de proximité. Dans le cadre de cette politique, le Ministère s’emploie de plus en plus à considérer les préoccupations relatives au genre.

A ce titre, le Ministère a élaboré, en partenariat avec ONU-Femmes, un guide référentiel intitulé « Pour des espaces publics plus accessibles aux femmes et aux filles », qui vise la sensibilisation et l’accompagnement des aménageurs urbains en général et les acteurs locaux en particulier, à la prise en compte de l’aspect genre depuis la conception jusqu’à la mise en œuvre des projets d’aménagements urbains pour des villes sûres et accessibles aux femmes et aux filles.

Nous travaillons actuellement avec les Agences Urbaines pour intégrer les orientations contenues dans ce guide au niveau des documents d’urbanisme qui sont à même de garantir leur mise en œuvre.

54 ÉTATS : Et le mot de la fin ?

Nouzha Bouchareb : A travers cette tribune, nous voulons donner un signal fort sur l’importance de l’égalité genre dans l’action urgente pour une relance post-Covid durable qui coïncide avec un moment important et historique lié à la rénovation du modèle de développement qui constitue une nouvelle étape dans la consolidation du projet de société conduit par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, Que Dieu l’Assiste.

Il y va sans dire que la femme marocaine, à l’instar de ses semblables dans le reste du monde, a démontré, plus que jamais, sa capacité de résilience et d’adaptation aux différents changements. Elle a joué un rôle primordial dans la gestion de la crise et elle continue à le jouer. Elle représente 57% du personnel médical, 66% du personnel paramédical et 64% des fonctionnaires du secteur social.

Encore une fois, nous saisissons cette occasion pour exprimer notre profonde reconnaissance à toutes les femmes, en particulier celles qui étaient dans les premiers rangs et qui travaillent jour et nuit pour veiller sur notre sécurité, préserver notre santé et assurer l’éducation de nos enfants. Sans oublier bien sûr toutes les femmes au foyer pour leur patience ainsi que leur persévérance et qui ont su faire de leur maison non seulement un foyer familial mais aussi un espace de vie, de travail, d'éducation et d’apprentissage.

Priscilla Wolmer
Directrice de la rédaction