Fatou Bensouda, ancienne adjointe du procureur Luis Moreno Ocampo, ne cesse de répéter à la presse: « avec tout le respect voulu, ce qui m…

Fatou Bensouda entre l’arbre et l’écorce

Analyse

Fatou Bensouda, ancienne adjointe du procureur Luis Moreno Ocampo, ne cesse de répéter à la presse: « avec tout le respect voulu, ce qui m’offense le plus lorsque j’entends les critiques au sujet  du prétendu parti pris africain est la rapidité avec laquelle nous nous  focalisons sur les mots et la propagande d’une poignée d’individus influents, puissants et la façon dont nous oublions les millions d’anonymes qui  pâtissent de ces crimes. Car toutes les victimes sont des victimes africaines. En effet, le plus grand affront aux victimes de ces crimes brutaux, inimaginables — les femmes et les jeunes filles violées, les familles brutalisées, dépouillées de tout, des communautés entières terrorisées et brisées —, c’est de voir ces individus puissants responsables de leurs souffrances essayer de se présenter comme des victimes d’une Cour « pro-occidentale », « anti-africaine ».

C’est une évidence pour tout le monde, le concept de « justice pour les victimes » en tant que raisonnement sous-tendant l’existence de cette institution. Mais, qui peut nier que tous les cas conduits par l’ancien procureur, Luis Moreno Ocampo, et dont a hérité Fatou Bensouda, la nouvelle première procureure, sont par nature controversés et hautement politisés ? L’ancien président de l’Union africaine Jean Ping, affirmait en 2011 : « Pour parler franchement, nous ne sommes pas contre la CPI. Nous sommes contre la justice d’ Ocampo. » 

Succéder à Ocampo n’est vraiment pas un cadeau. Celui-ci a été critiqué pour l’opacité dont il a fait preuve dans la gestion des affaires et du personnel de la Cour. Les attentes qu’elle a suscitées ont été grandes. Simplement parce qu’elle incarnait toutes les personnes détestant Ocampo, simplement parce qu’elle est la première femme africaine à occuper ce poste à la Cour mais Fatou Bensouda, avant d’être procureure, est une Africaine, originaire de Gambie.

Neuf ans de mandat pourraient détruire sa réputation sur le continent. Ses défis consistent, tout du moins, à retisser des relations avec l’Afrique, poursuivre des affaires dans d’autres régions, à restaurer la transparence dans les pratiques internes et externes de la CPI en élaborant des procédures publiques claires en vue de lancer des investigations et d’émettre des mandats d’arrêt, particulièrement pour les cas où celle-ci agit proprio motu, mais aussi à améliorer la protection des témoins et les techniques d’enquête. D’ailleurs, quelle réponse pourrait être apportée à cette récente nouvelle, pour le moins triste : un homme d’affaires kényan, un témoin clé de la défense dans le procès intenté au vice-président William Ruto par la Cour pénale internationale (CPI), a été retrouvé mort le dimanche 4 janvier. Meshack Yebei avait disparu dans les derniers jours de décembre. Son corps a été retrouvé dans un fleuve, le crâne écrasé, les dents brisées, à 300 kilomètres à l’ouest de Nairobi. Lorsqu’il y a intimidation et pression sur les victimes, ne devrait-on pas justement creuser l’affaire ?

Malheureusement, de nombreux responsables africains affirment déjà que Fatou Bensouda a complètement failli en poursuivant les affaires initiées par Ocampo, qui sont à chaque fois des cas politiquement instrumentalisés, comme en Côte d’Ivoire avec Laurent Gbagbo ou Uhuru Kenyatta au Kenya… Ces responsables africains avancent que son action freine non seulement le processus démocratique mais aussi la paix. Ils sont ainsi nombreux à avoir signé puis ratifié le statut de Rome, à craindre désormais de devoir quitter le pouvoir et renoncer à leur mandat, la durée de leur fonction étant abusive. Ceux-ci ont peur d’être poursuivis et inculpés devant la CPI par leurs adversaires politiques.

Au regard de ces éléments, à l’issue de son mandat, quel futur s’offre à Fatou Bensouda sur le continent africain ? Certains responsables réclament et sont persuadés que cette persistance à s’acharner sur ses frères africains n’est que le résultat de pressions à son encontre. Elle, de son côté, affirme que « toutes ces accusations absurdes sont abjectes » tout en ajoutant que seule compte la Justice. D’autres se demandent même si l’adhésion de la Palestine au sein de la CPI ne serait pas une manière de signifier… la fin de la CPI elle-même ? À suivre…

 

info +

 

54 ÉTATS s’est rendu à New York au cours de la 13e AEP et a interviewé Sidiki Kaba. En outre, 54 ÉTATS s’est déplacé au Soudan et a obtenu l’interview de divers membres du gouvernement, d’ONG, de la société civile et du controversé président de la République, M. Omar el-Béchir. Puis, afin d’équilibrer l’information, 54 ÉTATS a attendu jusqu’à la dernière minute pouvoir décrocher un interview de Fatou Bensouda. Il s’est avéré essentiel de donner à Fatou Bensouda une chance de s’expliquer quant à ces points de vue qui condamnent la CPI ; de lui offrir l’opportunité de commenter les raisons pour lesquelles les yeux restent fermés lorsqu’il s’agit de s’intéresser aux puissants états occidentaux coupables de crimes internationaux, l’opportunité d’analyser les conséquences de l’adhésion de la Palestine à la CPI. Malheureusement, la procureure n’a pas souhaité nous recevoir. Elle a néanmoins promis par l’intermédiaire de son assistant de nous accorder un entretien pour le prochain numéro, soit une heure de son précieux temps. Peut-être que le Soudan ne revêt plus d’importance à ses yeux… ou constitue-t-il une situation embarrassante. L’avenir nous dira si Fatou Bensouda est une femme de parole.

Rédaction
Journaliste