Le conseiller spécial du président  El-Béchir a accepté de nous livrer le fond de sa pensée sur quelques dossiers brûlants qui agitent…

Interview

Ibrahim Ghandour : "nous croyons toujours à une justice internationale"

Le conseiller spécial du président  El-Béchir a accepté de nous livrer le fond de sa pensée sur quelques dossiers brûlants qui agitent la communauté internationale, le Soudan et toute la région. Entretien.

54 ÉTATS : Comment la Cour pénale internationale (CPI) a-t-elle un impact sur la capacité de gouverner ?

Ibrahim Ghandour (I. G.) : Au moment où le Conseil de sécurité a renvoyé le cas devant la CPI, le Soudan était en pleine mise en œuvre d’un accord de paix global. Je dirigeais à l’époque l’Union des travailleurs de ce pays et au niveau de l’Afrique. Nous, en tant que syndicalistes, en tant que membres travaillant avec la base en Afrique, avons écrit au procureur pour expliquer que ceci affecterait le processus de paix au Soudan. En fait, l’impact de la CPI est énorme pour la paix et la sécurité au Soudan. Cela a exacerbé la problématique au Darfour parce que cela a profité aux groupes armés. Leur action ne nous a pas permis de réaliser cet accord. Cela a énormément affecté la sécurité du Soudan. Le gouvernement est grandement affecté, l’économie est gravement touchée. Le peuple, en général, souffre. C ‘est pourquoi nous ne pouvons toujours pas finaliser la paix au Darfour.

 

54 ÉTATS : Et puis le président a été visé par deux mandats d’arrêt pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide délivré par Luis Moreno Ocampo, ancien procureur de la CPI…

I. G. : Je vous dirai qu’avec nos conseils, qui sont d’éminentes personnalités qui ont travaillé sur le cas de l’ex-Yougoslavie à la CPI, nous avons soumis plus de 1500 pages rédigées par des experts en matière de génocide, de crimes de masse ou de crimes de guerre. Ils ont unanimement reconnu que tout ce qui avait été dit par le procureur était des absurdités !

 

54 ÉTATS : Et comment percevez-vous le fait que ce même Luis Moreno Ocampo, mais aussi d’autres, ait utilisé de tels termes pour qualifier la situation dans le Darfour ?

I. G. : Un fameux expert en matière de génocide, d’un centre officiel en Grande-Bretagne, a écrit près de 50 pages sur le génocide, faisant référence au cas du Soudan et du président el-Béchir. Il a conclue que les faits disponibles ne permettent pas de soutenir la théorie du génocide au Darfour ou l’implication du président el-Béchir.

 

54 ÉTATS : Est-ce pourquoi, la nouvelle procureure, Fatou Bensouda, a suspendu les enquêtes ?

I. G. : Je me souviens avoir rencontré Fatou Bensouda en Afrique du Sud. Elle assistait au Parlement panafricain, dont j’étais membre. À l’époque, elle était l’assistante de Luis Moreno Ocampo et elle parla de notre cas. Je me souviens qu’elle disait que, sur une base juridique, ce cas était extrêmement fragile. Plus tard, quand elle est devenue procureure, je l’ai entendu, en Éthiopie avec Jean Ping, s’adresser aux membres du Parlement panafricain. Elle faisait indirectement référence au fait que la CPI avait toujours ciblé les leaders africains. Pour nous cela correspondait au cas du Soudan. Et elle disait qu’elle ferait en sorte que les criminels de guerre d’autres horizons soient présentés devant la Cour. Elle a promis devant l’Union africaine de faire cela. Malheureusement, elle continue dans la même lignée que Luis Moreno Ocampo. Elle est revenue devant le Conseil de sécurité sur la faiblesse du dossier et je crois que, sur la base des faits qu’elle a exposé, qu’elle est maintenant convaincue que le cas doit retourner devant le Conseil de sécurité. Et ce bien que, dans un discours précédent, elle ait semblé essayer de provoquer le Conseil de sécurité sur le fait que rien n’a été fait, que peu d’actions aient été entreprises. Mais nous croyons que s’il y a une justice – et nous croyons toujours à une justice internationale – le Conseil de sécurité doit se rétracter et renvoyer l’affaire, si ce n’est devant la justice soudaine, devant la Cour de justice africaine. 

 

54 ÉTATS : Récemment, la Palestine est devenu un état membre de la CPI. Ironiquement, Israël a décidé d’utiliser l’argument de la contradiction avec le processus de paix en cours pour ne pas livrer ses soldats. Selon vous, y a-t-il une justice pour les amis des Américains et une autre, différente, pour ceux qui n’appuient pas la politique américaine ?

I. G. : Le gouvernement américain ne s’en cache pas. En fait, la résolution 1593, relative au transfert du cas du Soudan à la CPI, stipule également que le gouvernement américain offre la protection et l’immunité à ces citoyens pour les crimes commis hors de ses frontières. Parce qu’ils savent qu’ils ont commis des crimes, en Irak, en Afghanistan, à Guantanamo, en Somalie… Là où ils sont, vous trouvez traces de crimes. Il n’y a donc rien d’étranger au fait que les Américains protègent également les Israéliens.

 

54 ÉTATS : Pensez-vous que les différents veto opposés par la Chine et la Russie au Conseil de sécurité concernant les motions déposées sur le Soudan affaiblissent la CPI ?

I. G. : Nous ne misons pas uniquement sur le veto russe ou chinois. Nous misons sur la justice internationale, sur tous les pays du monde, sur l’assemblée des Nations unies, sur nos amis,  dont la Chine et la Russie. Parce que le Soudan est la victime d’une action unilatérale conduite par un seul gouvernement.

 

54 ÉTATS : Vous évoquiez un impact économique. En quel sens la communauté internationale en est-elle responsable ?

I. G. : La communauté internationale n’est pas un bloc. Beaucoup de pays ont tenté de se rallier, sur le plan économique, au Soudan. Certains ont été effrayés, d’autres ont été ciblés et des banques ont dû faire face à des amendes de plusieurs milliards de dollars pour avoir opéré avec le Soudan. Tout cela fait que le Soudan est en train de payer le prix fort. En résumé, la plupart de nos transferts vers l’ensemble de nos ambassades ont été bloqués ou confisqués.

 

54 ÉTATS : Comment faites-vous donc pour vivre ?

I. G. : Avec beaucoup de difficultés et la société paie le prix ! Des personnes ont parfois vu leurs transferts bancaires confisqués. Il y a de nombreux cas comme ceux-là. Je vais vous donner un exemple significatif. Je me souviens que l’Organization of African Trade Union Unity (OATUU), qui est basée à Accra, a transféré 15 000 dollars au Sudan Workers Trade Union Federation (SWTUF) pour soutenir une formation pour les ouvriers. La somme a été confisquée ! Ce n’est là qu’un exemple…

 

54 ÉTATS : La Chine est maintenant votre principal partenaire économique, notamment pour le pétrole. Les Chinois possèdent de nombreuses concessions initialement tenues par les Américains. Est-ce là la vraie raison de la guerre menée contre le Soudan par une partie de la communauté internationale ?

I. G. : C’est un point important parce que, à l’époque, ceux-ci soutenaient les groupes rebelles. Nous avons donc dû engager nos forces armées qui continuent de combattre. Ils ont érigé un embargo économique. Ils ont parié sur l’effondrement de l’économie soudanaise. Mais nous sommes parvenus à nous en sortir en exploitant nos propres ressources.

 

54 ÉTATS : Avez-vous encore des relations diplomatiques avec les États-Unis ?

I. G. : Les États-Unis ont rappelé leur ambassadeur il y a quelques années. Mais je crois qu’ils sont en train de se raviser et ils le feront. Nous espérons pouvoir aller de l’avant parce que nous pensons que nous devons avoir des relations diplomatiques avec tout le monde, y compris les États-Unis. 

 

54 ÉTATS : J’aimerais avoir votre opinion sur l’avenir de l’un de vos voisins : la Libye. Comment percevez-vous sa situation actuelle et son futur ?

I. G. : Nous pensons que le dialogue est la seule manière pour la Libye de sortir de cette situation. Et ce avec le soutien de ses voisins que sont le Soudan, l’Égypte, la Tunisie et l’Algérie. La Libye est un petit pays avec une population limitée et du pétrole. Les Libyens ont les moyens d’avoir une meilleure vie mais, pour toutes les raisons que nous connaissons, c’est actuellement impossible. Nous pensons que la communauté internationale et les pays voisins doivent appuyer la Libye.

 

54 ÉTATS : Quelle est la nature de vos relations avec la Libye ?

I. G. : Vous savez, nous avons de bonnes relations avec l’ensemble des parties en Libye. Nous avons reçue le Premier ministre récemment et avons discuté avec lui du soutien que le Soudan pourrait apporter. Il a reconnu auprès du président que le Soudan pourrait être un médiateur entre les différentes factions libyennes. Mais, dans les faits, d’autres acteurs tentent d’empêcher cela. Mais nous pensons que la Libye est capable de surpasser ses difficultés.

 

54 ÉTATS : Concernant le Soudan du Sud, la création de ce nouvel État est-elle la résultante de la politique américaine ou la volonté du président El-Béchir ?

I. G. : C’était notre engagement que d’accéder à la création de cet État mais plusieurs lobbies politiques américains ont publiquement confessé durant des interviews, notamment Suzanne Rice, qu’ils attendaient depuis 2006 la partition du Soudan du Sud. À cette époque, nous parlions avec toutes les parties du pays pour expliquer que la séparation du Soudan du Sud n’était pas dans l’intérêt des habitants du Sud. Mais ils ont persisté et nous avons dû accéder à la volonté des Soudanais du Sud et nous tentons encore d’aider nos sœurs et nos frères du Sud dans la recherche de la paix.

 

54 ÉTATS : Et si vous aviez un dernier mot à dire à Fatou Bensouda ?

I. G. : J’aimerai être plus aimable avec elle mais elle aborde les cas de l’Afrique et du Soudan, qu’elle a visité quatre fois avant 2004, avec la même optique que M. Ocampo. Je lui dirai simplement de regarder le cas du Soudan d’une façon juste et purement légale, pas de manière politique.

Priscilla Wolmer
Directrice de la rédaction