Le Soudan, du fait de ses nombreux atouts, attire autant qu’il attise la haine. 54 ÉTATS, le magazine  de l’Afrique, a souhaité offrir…

Interview

Omar El-Béchir : "les allégations de la CPI sont mensongères"

Le Soudan, du fait de ses nombreux atouts, attire autant qu’il attise la haine. 54 ÉTATS, le magazine  de l’Afrique, a souhaité offrir au président, Omar el-Béchir, un droit de parole autour d’une interview exclusive concentrée sur le Darfour, la CPI et diverses questions géopolitiques.

54 ÉTATS : Le Soudan est isolé de la scène internationale et son image colle invariablement aux atrocités commises pendant la guerre du Darfour. Pourriez-vous offrir votre vision sur cette crise ?

Omar el-Béchir (O. E-B.) : Le Darfour est une histoire qui ne date pas d’aujourd’hui, cela remonte à plusieurs décennies. À la fin des années 1970 et au début des années 1980, de multiples épisodes de sécheresse ont affecté de très vastes zones du Sahel et du Sahara, provoquant une pénurie d’eau et de fourrage. Le Darfour n’était nullement immunisé ni isolé de tout cela. Dès lors, la lutte pour ces ressources naturelles était devenue monnaie courante entre les fermiers sédentaires et les éleveurs nomades. Et même entre les nomades et les fermiers eux-mêmes sur bien des points. Il faut ajouter à cela que la porosité de la frontière entre le Tchad et le Darfour a permis aux bandes armées et aux contrebandiers de proliférer dans la région, contribuant plus encore à l’escalade. En 2003, avec la naissance de groupes rebelles, la situation est entrée dans une nouvelle phase. Assez étonnamment, ces rebelles armés ne sont pas considérés comme des terroristes par la communauté internationale. À cela, il faut ajouter les facteurs régionaux et internationaux qui sont venus tout empirer et qui aggravent les souffrances endurées par les populations de cette province. Bien entendu, les allégations de prétendu génocide et autres infamies sont de pures calomnies. Le problème du Darfour n’est absolument pas un conflit racial. Nous avons signé l’accord de paix du Darfour en 2006 à Abuja (Nigeria), sous les auspices de l’Union africaine. Une belle évolution vers le règlement de la crise. Le président George Bush m’avait d’ailleurs téléphoné personnellement pour partager sa joie et ses félicitations. Nous avons également reçu un soutien moral et matériel des pays arabes.

 

54 ÉTATS : Les ONG prétendent que les violences au Darfour, depuis 2003, ont généré plus de 300 000 morts et ont causé la migration de 3 millions de Soudanais et réfugiés. Si la population du Darfour représente environ 6 millions d’habitants, comment ces faits peuvent-ils être avérés ?

O. E-B. : C’est évident que ces propos sont exagérés et erronés. Ces ONG qui pour la plupart n’ont jamais mis les pieds ni au Soudan, ni au Darfour ont leurs priorités à défendre dont l’une est de s’opposer à nous envers et contre tous.

 

54 ÉTATS : Qu’est-ce qu’il faut comprendre ?

O. E-B. : Je ne nie pas qu’il y a eu des déportations massives des populations nomades, dues d’une part, à des conflits entre les tribus et d’autres parts, dues à des affrontements entre les rebelles armés et notre gouvernement. En 2005, nous avons signé un accord de paix prévoyant l’autodétermination du Soudan du Sud, État indépendant depuis 2011.

 

54 ÉTATS : En 2014, la procureure de la CPI, Fatou Bensouda, a déclaré qu’il y avait eu de nouvelles migrations massives de la population. Est-ce que vous confirmez ?

O. E-B. : Tout cela n’est que mensonge et interprétation.  à l’heure actuelle, le Darfour est complètement stable. Aucun incident entre rebelles et tribus n’a été recensé par les autorités en place au Darfour. Les populations sur place profitent même d’un nouveau souffle économique et social permis, d’une part, par un climat de paix, et d’autre part, par une belle saison de pluie qui a incité les populations à retourner sur leur terre pour cultiver, récolter le fruit de leur semence et ainsi faire vivre leur famille. La volonté et le désir puissant de ce retour massif des agriculteurs vers leur village, démontrent que le Darfour est une zone calme.

 

54 ÉTATS : Vous êtes le premier président en exercice à faire l’objet de deux mandats d’arrêt pour crimes, crimes contre l’humanité et génocide. Récemment, la CPI a suspendu ses investigations faute de preuves et par manque de coopération des Nations unies. Quel est votre point de vue ?

O. E-B. : Là encore, ces accusations démontrent que la CPI n’est rien d’autre qu’un instrument politique sous couvert de justice. C’est notre pensée la plus profonde. Aussi, notre pays n’est pas un état membre de la CPI, et nous n’avons pas signé le statut de Rome. Nous ne reconnaissons pas la CPI comme une cour légitime. De plus, les preuves qui attestent que la CPI est un instrument politique sont évidentes. Cette parodie de cour de justice ne cible que les personnalités politiques du continent africain. C’est une cour créée pour les Africains. Falsifications, rumeurs et autres allégations mensongères colportées par des ONG dont certaines ont collaboré, quelque temps malheureusement, avec les camps de réfugiés du Darfour. Pourquoi les soldats américains ayant commis des crimes et des actes d’agression en Irak ne sont-ils pas poursuivis par la CPI ?

 

54 ÉTATS : À ce jour, la CPI n’a apporté aucune preuve de génocide et la procureure Fatou Bensouda a déclaré lors de la 13e assemblée des États parties à l’ONU, en décembre dernier, que l’enquête était suspendue. Comment réagissez-vous ?

O. E-B.  : Premièrement, nous avons des contacts réguliers avec certains membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies, comme la Chine. La Chine et d’autres membres du Conseil de sécurité croient fermement et profondément que la CPI est un instrument politique, sorte de clown légal, dont le seul objectif est d’attaquer et de déstabiliser l’Afrique. La présence chinoise au Soudan leur permet de témoigner que nous sommes innocents. Évidemment, certains nomades ont choisi un parcours en solitaire, d’itinérant, quand d’autres ont préféré évoluer dans la société et participer à la vie citoyenne au Darfour ; et ils occupent des postes importants, notamment parmi les tribus Four et Zaghawa. Il paraît donc improbable que ces gens du même clan puissent être les assassins de leur propre famille. C’est totalement ridicule. 

 

54 ÉTATS : Avec la récente adhésion de la Palestine, en qualité d’État membre de la CPI, et ce malgré le veto des Américains, votre ennemi principal, ne pensez-vous pas que, pour la première fois, les Américains seront vos meilleurs alliés dans votre bataille contre la CPI ?

O. E-B.  : La stratégie américaine est guidée par deux lignes directrices : le pétrole et les intérêts d’Israël. La politique que les Américains mènent en Irak, au Yémen, en Syrie et en Libye sert toujours les mêmes. En Irak, ils ont envahi un pays, qui tombe finalement en morceaux, à la recherche d’armes de destruction massive de Saddam. Regardez la situation actuelle, un nombre exponentiel de morts, des millions de personnes déplacées et d’immigrants, l’anarchie, la guerre civile, l’histoire déchirante de « l’effondrement d’une nation ». De même, j’affirme sans détour que Daesh et al-Qaïda ont été créés par la CIA et sont les résultats directs de la politique américaine. Les « Afghans arabes » étaitent le noyau d’al-Qaïda, ils ont été levés, formés, soutenus et appuyés par les services secrets américains. Nous sommes les témoins de cela. Aujourd’hui, la CIA n’est plus capable de contrôler ce qu’elle a créé.

 

54 ÉTATS : C’est une déclaration assez forte. Avez-vous des preuves de ce que vous avancez ?

O. E-B.  : Le soutien américain aux moudjahidines arabes en Afghanistan est bien connu. Les services secrets américains ont soutenu les « Afghans arabes » pour contrer les Soviétiques dans ce pays. À cette époque, la relation entre le Soudan et les États-Unis était bonne, nous étions donc au courant de cela. Quant à l’État islamique en Irak, j’ai exposé la théorie précédemment. Cela sort d’autant plus de l’ordinaire que, en 1993, l’administration américaine a placé notre pays sur la liste des pays soutenant le terrorisme et, cinq ans plus tard, en 1997, ils nous ont infligé des sanctions via un embargo économique.

 

54 ÉTATS : En juillet 2011, le territoire du Soudan a été divisé et la république du Soudan du Sud a été créée. Est-le résultat d’une pression américaine, ou était-ce votre volonté ?

O. E-B.  : Notre avions la profonde conviction que le guerre civile au Soudan n’avait que trop durée. La guerre civile au Soudan du Sud avait débuté en 1955, avant même notre indépendance. De fait, tenter d’imposer l’unité aux habitants du sud n’aurait fait que creuser le fossé et accroître la défiance. L’accord de paix Nord/Sud a donné à nos frères du sud une chance de se rallier d’eux-mêmes à l’unité, l’accord prévoyait que les deux parties, le gouvernement du Soudan et l’Armée populaire de libération du Soudan (SPLM/A), travaillent ensemble à faire de l’unité une « option intéressante ». Notre volonté était de parvenir à l’unité nationale, à la paix, à l’égalité, au respect de la justice, au respect des droits humains avec nos frères du sud à travers un processus de paix et une cessation des hostilités entre les deux parties. Les négociations de paix ont duré deux ans. Avec le soutien massif, parfois même sous la pression des membres du Congrès américain, des lobbies, des ONG et d’autres pays, les membres de l’Armée populaire de libération du Soudan n’ont pas adhéré à l’esprit de l’accord en se mobilisant pour une partition. La pression américaine était très claire, ce n’était évidemment pas une coïncidence pour moi si le 1er vice-président Salva Kiir a annoncé, durant sa visite en 2009 aux États-Unis, qu’il était « pro-partition ». À la suite de la partition, nous avons subi des impacts négatifs. Le budget du Soudan a perdu plus de 70% de ses exportations en valeur, car les champs de pétrole sont passés au nouveau pays. Mais les infrastructures sont toujours entre nos mains, ce qui irrite au plus haut point les Américains. En réalité, la sphère internationale et, en particulier, les États-Unis ont soutenu ouvertement la rébellion séparatiste sudiste.

 

54 ÉTATS : Pourquoi ?

O. E-B. : Pour les Américains, le temps presse : les réserves pétrolières sont déjà entamées. La Chine, avec qui nous avons conclu des partenariats d’exploitation, a su conserver ses intérêts à la fois à Khartoum et à Juba, mais Washington n’a pas perdu l’espoir de profiter de la manne pétrolière.

 

 54 ÉTATS : Est-il exact que vous aviez averti la communauté internationale de ce qu’engendrerait la scission du Soudan, à savoir une guerre civile au Soudan du Sud ?

O. E-B. . : La communauté internationale doit constamment garder à l’esprit le fait que nous étions un seul pays. Nous sommes pleinement conscients de la dynamique dans le sud, ce qui est naturel. Nous avions averti que le Sud n’était pas encore prêt à exister en tant que pays indépendant et que tout un travail préparatoire devait encore être effectué. Nous avions alerté sur les probables conflits internes. Nous avions annoncé un tel scénario depuis plus de deux ans. 

 

54 ÉTATS :  Un dernier mot ?

O. E-B. : Je tiens tout particulièrement à adresser mon dernier mot aux Américains et Européens. Nous souhaitons la paix, la prospérité, le développement économique et social pour tout le continent africain. Le futur de l’Afrique doit se faire à travers une dynamique constructive autant que positive et une politique autonome. Les populations africaines, pas seulement le Soudan, ont trop souffertes des problèmes créés par la communauté internationale. Si les étrangers ne viennent pas en Afrique par pureté d’âme, humanité et sincérité, tout particulièrement au Soudan, alors qu’ils restent chez eux.

Priscilla Wolmer
Directrice de la rédaction